pérennité de l’oeuvre numérique

une substitution de logique : notre bibliothèque numérique n’est pas forcément patrimoniale


L’équipe du site nonfiction.fr organise ce mercredi 12 décembre, au CNL, une série d’ateliers sur le livre numérique. Dans les différents thèmes de cette journée, on m’a proposé d’introduire brièvement l’atelier qui concerne la pérennité de l’oeuvre numérique. Ce n’est pas a priori le thème qui aurait eu ma prédilection, mais l’exercice de la synthèse est toujours finalement une découverte pour soi-même. Donc ci-dessous à peu près ce que je dirai.

Je rappelle qu’on peut trouver sur le web de vrais espaces de réflexion sur le livre numérique, par exemple So book on line (Marc Jahjah), Book for the Future (Julien Simon, Walrus), tipohdesign (Jiminy Panoz), La Feuille (Hubert Guillaud) – non exclusif évidemment...

 

1, pérennité des ressources éditeur


Le geste éditorial s’applique à des ensembles constitués de ressources, présentés par l’auteur dans une forme qu’il convient collectivement d’aiguiser, structurer, baliser et coder, rendre autonome par la constitution d’une clôture (même si l’oeuvre garde une part de ressources ouvertes), avec d’une part un système de navigation interne, véritable enjeu de création en soi, et d’autre part un système de métadonnées qui en sera comme la peau extérieure et rugueuse, adhérente, du livre numérique pour que sa circulation dans l’espace marchand lui permette d’être attiré même par une requête floue. Ce travail d’élaboration, qui inclut l’auteur, mais dans une étape de l’oeuvre devenue collective (ça l’est aussi pour l’édition traditionnelle, c’est juste les cloisonnements qui changent), constitue un « fichier maître », même si en l’occurrence il s’agit plutôt d’une archive multi-fichiers, à laquelle la stabilité actuelle et du langage xml (et la haute élaboration des logiciels qui les traitent) autorise de devenir ce centre de gravité de la pérennité nécessaire. Cette archive reste propriété de l’éditeur, elle inclut son intervention lourde (y compris et surtout dans ses aspects financiers). Elle n’est cependant pas de nature différente que des états moins élaborés de ce même type d’archive, par exemple l’éditorialisation basique d’un site web (en ce qu’il ne dispose pas, comme le livre numérique, de cette clôture et cette autonomie).

Dès lors qu’on entre dans l’univers de la diffusion commerciale du livre numérique, le constat est que nous ne sommes pas encore dans une phase de stabilité. La question de la pérennité est relativement secondaire, parce que les états actuels de ce qu’on nomme livre numérique sont sans cesse à réviser selon un transfert d’usages (à mesure que se développe la lecture numérique, les appareils et les exigences changent), et une évolution des normes.

Ainsi, des usages de balises peuvent être délaissés ou modifiés unilatéralement par les constructeurs (balises br de saut de ligne dans les titres, ou les balisages non-linear pour inclusion d’audio ou vidéo, ou passage de la norme minimale des icônes d’affichage de couverture d’un mini de 600 px à un mini de 1400 px). À l’inverse, la prise en compte par les supports de lecture des différentes marques d’instructions plus complexes (pour les marges, l’interlignage, la reconfiguration de graphismes. Nous sommes donc amenés en permanence à réviser la totalité de nos textes en diffusion, et pour une structure comme la nôtre il ne s’agit pas d’une moulinette de chercher-remplacer, mais d’un rehaussement constant d’artisanat.

Le rôle institutionnel du dépôt légal web instauré par la BNF me semble donc à cet endroit un rouage décisif, non inclus dans sa mission mais qu’il exerce de fait : nous accordons aux robots de la BNF (Heritrix) une autorisation d’accès à nos ressources commerciales, les passages réguliers (collectes partielles sélectives et collecte globale annuelle) sont la trace de ces états différents de la déclinaison commerciale proposée aux lecteurs. À la BNF aussi la nécessité d’archiver (versions de navigateurs par exemple, ou logiciels de lecture epub) mais c’est beaucoup plus savant pour l’art numérique que pour le livre numérique, ce qui permet de resituer l’oeuvre diffusée dans son contexte de lecture.Ce rouage, il faudrait en faire le point publiquement : j’aimerais avoir la certitude qu’une plateforme comme Eden et les autres mastodontes de l’édition traditionnelle autorise ces fonctions d’archivage de la BNF.

 

2 – le contrat éditeur-lecteur


Dans la mesure où il y a transaction commerciale, sans même se référer à une législation qui elle-même doit évoluer en fonction de la transformation des usages, il y a contrait moral entre éditeur et lecteurs, avec variante selon qu’il s’agit du lecteur individuel ou des « conditions générales d’utilisation » accompagnant un contrat de diffusion en bibliothèque. Et bien noter qu’il n’y a jamais eu d’effort interprofessionel sur ces deux volets de contrats. Il s’agit d’un contrat moral, parce que jusqu’ici laissé à notre pure convenance d’éditeur.

Ainsi, lorsque nous vendons l’accès à un titre sur notre propre librairie d’éditeur (publie.net agissant comme éditeur, mais aussi comme son propre libraire en ligne), nous proposons un accès à une pluralité de modes de consultation, et si l’epub est admis comme un standard de consultation, il ne recouvre pas l’ensemble des usages. Nous proposons donc deux modes principaux de lecture, streaming (lecture en ligne, avec téléchargement de ressources mais sans sauvegarde de fichier sur le support du lecteur en fin de consultation) et téléchargement que nous souhaitons adapter au plus près des usages courants, tels qu’ils évoluent. Ces précautions de langage parce qu’il ne s’agit pas d’une science exacte. Nous diffuserons basiquement un fichier epub et un fichier mobi parce que nos lecteurs sont équipés pour certains d’entre eux de lecteurs Kindle, mais le rendu des epubs variera selon les marques des appareils utilisés, donc nous proposons très souvent une version tablette et une version liseuse, et parmi les versions liseuses, trouver une cote mal taillée entre les contraintes Kobo et les contraintes Adobe Digital Edition, ou dans la multiplicité des applications Androïd de lecture (Aldiko, Mantano etc) celles pour lesquelles nous n’aurons pas trop à rogner dans nos scripts. Par exemple, et relisons un immense texte comme La mort de Virgile d’Hermann Broch ou Extinction de Thomas Bernhard, il est esthétiquement justifié pour un auteur d’écrire sans paragraphe. Un auteur comme Arnaud Maïsetti propose une fiction en 160 pages en deux parties d’un seul paragraphe de 80 pages : à un moment donné, tant pis pour les fabricants qui refusent de l’accepter. Nous sommes dans un bras de fer permanent : la dérision du développement de la césure en langue française sur l’iPad nous contraint à dé-césurer le texte en amont en version tablette, mais l’accepter lorsqu’il s’agit du moteur de rendu Adobe Digital Edition, dont pourtant, à titre personnel, je hais le système de gestion des DRM. 

Ce que nous proposons donc, ce n’est pas un « livre » au sens où le support papier commercialisait l’unicité relative de l’objet de la transaction (on achète le poche ou le princeps, mais pas un package des deux), mais un « accès au titre » avec déclinaison multi-formats. De même, si nous « poussons » notre epub vers Apple ou Kobo, et « poussons » notre Mobi sur Amazon, nous aimerions que les libraires indépendants du type ePagine qui nous redistribuent privilégient aussi ce multi-format, contribuant sinon à renvoyer une clientèle potentielle vers les deux géants.

Ce détail, parce qu’il pose l’étage du contrat éditeur-lecteur : nous lui assurons effectivement un accès à une bibliothèque numérique, que nous lui garantissons tant que notre petite maison d’édition survivra (on pourrait cependant décider de faire autre chose, les conditions bureaucratiques et le si faible intérêt pour les textes de création contemporaine alors que le livre numérique amplifie encore l’avachissement culturel de l’offre globale). L’accès à cette bibliothèque numérique est notre contrat moral d’éditeur, et que le lecteur y retrouve les fichiers des textes qu’il a achetés – mais il y trouvera leurs mises à jour continues, et non pas forcément le fichier présent au moment du contrat initial. Il ne nous est plus possible par exemple de maintenir une proposition de PDF associée, tant ce mode de lecture restreint l’idée même de la composition numérique.

D’autre part, le livre papier est basé sur une idée pérenne de l’objet en grande partie fausse – voir discussion sur les indisponibles –, mais cette notion de pérennité je la refuse pour le numérique, dès le contrat commercial, y compris avec les bibliothèques.

Un lecteur qui achète un texte le télécharge et l’archive sur ses propres machines, il peut le diffuser à l’ensemble de ses contacts mails, puisque nous n’utilisons pas de DRM mais une simple mention du mail de l’acheteur. Cette possession du fichier transféré au moment de l’achat est pérenne. Mais très régulièrement nous décidons avec l’auteur de cesser telle diffusion : parce que l’oeuvre incluant tel texte se recompose autrement, parce que l’auteur a signé avec un autre éditeur, et tout simplement parce que nous avons décidé de limiter à deux ans notre clause contractuelle avec l’auteur. Dans ce cas, même lorsqu’un titre cesse d’être disponible à la vente, nous maintenons sa présence en l’état dans la bibliothèque des lecteurs qui l’ont acquis. Il n’en va pas de même pour les bibliothèques dans le cadre d’une diffusion streaming.

En même temps, cela nous permet un autre volet de propositions, y compris en tant qu’extension commerciale de l’offre : proposition d’achat premium d’un titre sur lequel l’auteur continue de travailler, en bénéficiant donc d’une mise à jour continue à mesure de l’avancement de ce travail. Ou contrat avec un auteur pour une diffusion limitée à dix jours ou à trois mois, notion d’événementiel qui jusqu’ici a fait ses preuves au théâtre par exemple.

En l’état actuel, cependant, si nous pouvons nous impliquer sur de tels concepts en diffusion directe, ou avec quelques-uns de nos partenaires comme Immatériel, ePagine ou FeedBooks, c’est la claque quand on passe à l’échelle plus large. Si vous achetez un titre sur Amazon, le nouvel acheteur, six mois plus tard, bénéficiera de la version mise à jour, mais le premier acheteur devra se contenter de celle acquise précédemment. Le transfert des annotations, par exemple, ne semble pas à portée de ce revendeur. Apple vient juste d’en proposer le service avec iBooks 3, tant mieux. Kobo n’aura même pas fait attention à notre mise à jour, ce qui est une autre façon de régler le problème.

Dans la question de pérennité du livre numérique, il nous appartient donc de bien insister sur le fait que la question ne relève pas uniquement de l’éditeur, mais que c’est au lecteur, et si possible dès le choix de son appareil de lecture, d’en considérer la problématique. Pour notre part, cela nous enracine dans le souhait d’une diffusion directe en parallèle de notre diffusion via revendeurs (cette diffusion directe représente environ 15% de nos ventes, mais est nettement centrée sur notre coeur de catalogue, création contemporaine).

En insistant donc bien, d’emblée, sur le fait qu’en numérique il s’agit de pérennité d’accès, et non pas de pérennité d’objet – en l’occurrence les fichiers associés à l’oeuvre.

 

3 - une évolution nécessaire de notre idée du patrimonial


Une question commerciale décisive : le droit de demander à un fabricant-commerçant de fusionner ou transférer un compte client. Nous sommes encore, pour le papier, dans l’idée de la bibliothèque héritée, du livre comme aussi patrimonial que les draps pouvaient l’être pour nos grands-parents. Je ne sais pas si nous considérons nos draps et serviettes d’aujourd’hui comme trousseau patrimonial. Dans la bibliothèque familiale, les piles de polars et les vieux poches, ou les manuels scolaires ne sont pas au même niveau que les livres d’art ou les tirages originaux, ou les livres signés d’auteurs amis, ou telle vieille édition reliée cuir trouvée un jour dans le sous-sol d’un bouquiniste à Genève, etc. Je dispose sur mon ordinateur d’une bibliothèque musicale. Elle est liée à mon compte chez le commerçant, et n’est pas copiable ni transférable.

L’idée que nous constituons une bibliothèque numérique part – j’allais dire naturellement – d’un principe hérité du modèle papier : on met tout dans les cartons, et on transfère à qui veut. La bibliothèque numérique participe d’un même changement d’échelle vers la profusion et la disponibilité. À la limite (je dis bien : à la limite), ce que je propose en tant qu’éditeur n’est pas la possession d’un substitut de l’oeuvre sous forme de fichiers numériques (le « package » epub est une boîte remplie de fichiers de nature différente), mais un service de lecture, et idem d’ailleurs vis-à-vis de l’auteur puisque nous élaborons un fragment de site web (le livre imprimé l’est aussi, et la notion de package vaut aussi pour le livre imprimé quand nous proposons à publie.papier un code d’accès à sa version numérique inclut dans le livre), susceptible d’assurer à distance, via les canaux de commercialisation où sont les usages des lecteurs, donc aussi sur Amazon et iTunes, la présence symbolique de l’auteur, et la matérialité de sa présence dans le champ esthétique. Pour le livre, c’était déjà des champs distincts : l’accumulation des archives de l’auteur était oeuvre en deçà ou à côté de la diffusion imprimée, on n’aurait pas inventé sinon l’IMEC. Pour de plus en plus nombreux d’entre nous, le site web est cette instance, et il est parfaitement concomittant, ne s’oppose pas, à l’élaboration commerciale du livre numérique.

Je ne suis donc pas du tout sûr que mes enfants se battent pour disposer un jour des achats de mon compte Amazon et de mon compte iTunes, et les considèrent comme un acquis patrimonial, au même titre que les contrats signés avec mes éditeurs papier du monde d’avant, dont ils bénéficieront des miettes et restes pendant encore soixante-dix ans, s’ils y pensent.

C’est ma conclusion : abordons les notions de pérennité en ce qu’elles n’inaugurent pas pour l’éditeur un dépôt qui se substitue à la responsabilité pour lui-même de l’auteur, et abordons ces notions elles aussi dans ce que l’écosystème du web déplace, avec des continuités et de nécessaires ruptures, par rapport au contrat commercial basé sur transfert d’objet. Ne nous préoccupons surtout pas de figer trop tôt des usages et des formats en nécessaire évolution rapide, liée à période de transition dans sa figure actuelle de pic rapide. Ce qui n’est pas pour autant baisser les bras devant l’arrogance de fabricants-commerçants s’arrogeant un quasi droit de cuissage sur nos achats.

Mais continuons de penser le web comme espace de résistance et de liberté, et que l’espace de diffusion commerciale n’en recouvre pas les usages, pour cette exigence que nous avons, légitimement, d’assurer le déploiement de notre travail dans un espace stable – l’espace, stable, plus que l’oeuvre.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 décembre 2012
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