[47] ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes

L’endormissement, le réveil, comme transitions de conscience. Réduire le temps référentiel à zéro : moment où on bascule, et il n’y a plus même la conscience qu’on s’endort, puisqu’on dort – moment qu’on se réveille, et c’est le premier surgissement de la conscience retrouvée, indépendamment des sensations (lumière, bruit) qui l’ont provoqué. À tout replier sur ce pur instant de transition sans durée, se déploie une nappe. La nappe immédiate du corps et des pensées, et de la perception du monde extérieur, dans le (...)


L’endormissement, le réveil, comme transitions de conscience. Réduire le temps référentiel à zéro : moment où on bascule, et il n’y a plus même la conscience qu’on s’endort, puisqu’on dort – moment qu’on se réveille, et c’est le premier surgissement de la conscience retrouvée, indépendamment des sensations (lumière, bruit) qui l’ont provoqué. À tout replier sur ce pur instant de transition sans durée, se déploie une nappe. La nappe immédiate du corps et des pensées, et de la perception du monde extérieur, dans le mouvement d’enfouissement sommeil, et la nappe immédiate du corps et des pensées, de la perception du monde extérieur, dans l’appropriation progressive qu’on s’en fait au réveil.

Et toute la Recherche tiendrait à ce procédé (qui interdit, à chaque occurrence de son réemploi, d’être utilisé comme procédé narratif, mais conquête volontaire au contraire de ce temps référentiel nul) : à plier le récit à l’instant sans durée, on plie sur lui la nappe immédiate, et on instaure le repli de la nappe bien plus grande, celle qui concerne toute la période narrative associée à cet instant même. S’endormir, combat de chaque soir, ou se réveiller, appropriation sans cesse à refaire, ne sont pas des temps récurrents et identiques : mais qu’on les réduise suffisamment à leur principe même de transition, alors il deviennent cette récurrence à l’identique, où le réel autour, la chambre, les gens, les événements, se constituent en grande résonance, ombres exagérées, souvenirs des voix, et si on a réduit le temps de transition suffisamment, la récurrence s’installe suffisamment pour tenir l’ensemble de la période dans un seul soir ou un seul matin.

Le sommeil et tout ce qui tient à lui – le rêve notamment, et en partie la maladie, et l’inquiétude, la peur (pour celui que l’asthme ronge du dedans et pour qui le sommeil aura été un défi de vie permanent) – ne sont pas alors un thème parmi les autres, mais l’instance même de la structuration circulaire du livre. Le livre s’établit selon des haltes spatiales : quelque nappe qu’on explore, et la polyphonie de ce qu’on y installe, avec la liberté de fondre tous les jours en un seul, elle est liée à une chambre. Et chaque lecteur de la Recherche pourrait rétrospectivement décrire chacune de ces chambres, tant elles reviennent de façon structurante dans chaque nappe étape. Mais elles ne reviennent que par ce repli sur le temps annulé de la transition, là où elle se réduit à sa transition même, l’endormissement ou le réveil devenant ces étapes de la structuration-récit avant même la chambre qui les fixe et les incarne.

Ainsi la chambre de Combray, par le pas sur le gravier de Swann invisible, va contenir la possibilité narrative de toute son histoire avec Odette, et la jalousie, et l’élan donné aux personnages qui vont structurer l’ensemble du livre jusqu’à son terme, Odette comprise.

Ainsi le moment du réveil à Balbec via le jeu de la lumière dans les persiennes, le jeu de la lumière sur les vagues vues de face, puis l’incertitude auditive (la musique dans le kiosque sur la plage, s’en souvient-on de la veille, l’a-t-on vaguement perçue depuis le sommeil, ou s’est-on réveillé parce qu’on anticipe inconsciemment qu’elle va venir ?).

Et ainsi Doncières, et ainsi la chambre au téléphone avec salles de bain mitoyennes dans la Prisonnière et ainsi de suite. Proust ne répète pas : il y a ce tour de force de la description des bruits de la rue de Paris au réveil, comme il y a la deuxième chambre Balbec dans sa rotonde et ses glaces. Le principe seul est respecté : à réduire la transition à la durée qui s’annule, la nappe complète va glisser immobile à même les pages du livre, dans la plus incroyable des polyphonies.

Ce n’est pas une nouveauté formelle radicale : les salons de Tolstoï sont la compression de jours entiers de salons, et la réduction de durée dans un seul pic d’intensité immédiate, Dostoïevski en avait installé le principe. C’est chez ces deux-là que Proust s’en saisit, en rajoutant probablement un peu de Saint-Simon : dans les Mémoires, on se fixe sur tel et tel personnage pour un événement précis, mais la plupart du temps parce qu’il meurt. Qu’un personnage cesse, et tout son temps à lui va venir résumé en trois ou huit pages (ou cinq lignes, ou quatre cents pages si c’est la mort de Louis XIV). Le temps global que décrit Saint-Simon n’est pas le temps linéaire des dernières années du long règne de Louis XIV, puis des huit ans de Régence, mais l’infinie superposition de nappes de temps qui sont chacune un destin individuel, et dont la conjonction multiple à chaque instant constitue l’arbitraire de l’histoire.

Combray est souvent proposée comme une sorte de best-seller qui résume Proust à lui seul, comme on croit que la Métamorphose résume Kafka et que tout Rabelais est dans Gargantua : parce que la chambre de Combray se déplie en temps qui sont autant de thématiques précises, baiser du soir, promenade du côté de Méséglise et aubépine, vie sociale avec les domestiques, asperges tous les jours et poulet à égorger, et bien sûr le temps qu’on évapore lorsque la chambre du narrateur se dédouble en celle de Léonie, qui ne quitte jamais ni son lit ni sa fenêtre, victime d’une maladie imaginaire dont elle mourra pour de vrai. Balbec est un jeu plus impalpable et rapide, parce qu’aussi la rencontre de la bande des jeunes filles en fleurs est cette suite démultipliée d’instants qui se refont aléatoirement au fil des jours, avec les coups de marteau plus sourds, parce qu’ils concernent l’enfouissement du livre dans sa structure, de l’arrivée du baron de Charlus et de l’ouverture au monde Guermantes par la marquise de Villeparisis.

Doncières est plus intéressant parce que plus bref, plus découpé (les revues dans la cour de la caserne ou au champ de manoeuvre, les dîners à l’auberge avec les militaires amis de Saint-Loup, la disposition intérieure de l’hôtel, ses couloirs et le silence de la chambre).

La première soirée chez la princesse de Guermantes la plus fascinante par son refus jusqu’au non-sens de toute cohérence « réaliste » : les temps qu’on superpose et croise de la maladie et du vieillissement de Swann, des conversations avec la duchesse tout au long de la soirée elle-même, l’agonie du cousin des Guermantes et la « redoute » qui s’ensuit, la découverte de l’homosexualité de Charlus via la scène avec Jupien dans l’après-midi même, enfin l’attente d’Albertine et sa visite nocturne, j’en passe.

À Proust d’installer alors le référent spatial fixe (chaque fois, la chambre), le référent temporel précis (pourquoi ce mal à s’endormir, pourquoi cette incertitude à se réveiller), et le monde comme présence (bruits extérieurs, jeux de lumière, coups à la cloison, joie récurrente d’une masturbation venant éclater à même le texte, bruits de la rue ou de la fanfare, enfin les vagues ou l’entrée de Françoise). Un noyau qui, pour rester vivant, devra chaque fois autopsier plus la transition elle-même. Alors on retrouve la même fascination qu’à lire Bergson : infini dépli de ce qu’on découvre des zones autonomes de la conscience, celle qui n’obéit pas, celle qui convoque pour elle le rêve, le dédoublement, nous informe de mystères autrement inaccessibles, mais qu’elle garde dans un langage codé.

Qu’on ait conscience, lorsqu’on lit nappe après nappe, à mesure qu’on avance dans la Recherche, cette récurrence du sommeil et de la chambre, non pas comme thème, mais comme structure même des grandes nappes immobiles, alors le rythme de la lecture devient implacable – on peut même sauter toutes les pages qu’on veut, dans l’intérieur d’une même strate.

Au fait : il n’y a qu’une seule exception – dans le Temps retrouvé, la même transition de conscience surgira en plein jour, par le trébuchement du pas sur le pavé, et le confiment qui suit, dans la bibliothèque où il retrouve François le Champi, comme ce même vertige de chute qui se prolonge. On aura vécu la même transition, mais sans endormissement ni réveil, basculement dans la réalité même. Alors, puisqu’il ne peut s’agir de la réalité elle-même, c’est par cela qu’on aura instauré l’existence du livre en train de s’écrire, que le narrateur va commencer d’écrire (en même temps qu’il nous dit être enfermé depuis des années à ce travail). Le livre existe, c’est juste que de se saisir de la transition huit fois apprise et rejouer nous permet soudain d’y basculer, comme à nouveau un état de conscience modifié, plus dense que tout rapport à la réalité ordinaire.

Et que tout cela est contenu dans la première page de la Recherche qui, après son célèbre incipit explicitement lié au sommeil (« Longtemps je me suis couché de bonne heure »), ne parlera que du sommeil, et non pas comme durée mais dès le départ, par sa figure la plus élémentaire, la plus simple – mais aussi la plus littérairement stérile (rien à dire lorsqu’on dort bien) –, comme transition dont on ne sait pas encore, malgré la première occurrence du mot temps, qu’elle sera le principe même du récit qui s’ouvre : « ... mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : – je m’endors... », avec de bonnes naïvetés de formule que jamais plus n’emploiera la Recherche (« J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de mon enfance » ou bien « Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de cuisse... »). On aura posé l’incertitude des lumières, avec cette phrase si étrange ou soudain ce sont les meubles qui dorment quand la conscience devient elle-même une sorte de source lumineuse (« ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie »), on a installé la présence du monde à ses bruits (« entendre les craquements organiques de boiseries »), on a concaténé (quelle distance avec l’image ci-dessus des joues de l’oreiller, celle-ci : « on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment »), on aura joué, pour installer la transition dans répétition et durée, sur l’alternance des saisons (« et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve » juste avant « chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède »). La réalité est disjointe, insoumise, jusqu’à ce que la représentation mentale la phagocyte et l’annule (« tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le coeur battant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond »). Alors on est prêt à ouvrir le récit diurne qui rassemblera tout Combray dans un livre.

Et que tout cela s’inaugure par une seule phrase, à peine au bout de quelques pages où c’est déjà dans le sommeil qu’on marche, avec compression du temps et centrage spatial, puis la grande disjonction par laquelle le récit devient possible : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre... »

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 décembre 2012
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