résidence d’écrivain avec échelle

pour écrire aux points névralgiques de l’urbanisme et du monde


J’avais monté ce projet dans l’enthousiasme, et j’étais si si heureux de la façon dont il avait été accueilli puis soutenu par mes mandants.

Au demeurant, ce n’étaient pas de grosses difficultés techniques : j’habitais auprès, je m’y rendais par mes propres moyens (pas de défraiements prévus pour les billets de train, mais j’étais habitué), l’échelle était de fabrication courante dans le domaine industriel.

Ces résidences sont importantes, pour nous, auteurs. Elles sont la possibilité d’intervenir directement au contact du monde, et c’est dans les deux sens – pour l’auteur, être immergé dans la réalité, les paroles, visages et voix, les fissures et fractions dont il n’a sinon connaissance que par les représentations établies, et, pour le mandant, qu’un ensemble sociale donné, même restreint, puisse être ainsi mis en contact, mais via un visage, une voix, des paroles, avec la littérature quand elle s’était retirée de tout cela, qu’on voyait à l’horizon. Un rapport récent et téléchargeable l’avait mis en lumière. Et cela ne passait plus forcément par un livre pré-commandé par l’institution, puis oublié sans que quiconque l’ait lu : la littérature prenait le monde au corps (tiens, c’était encore exprimé dans ce remarquable texte d’une étudiante du Havre).

On avait beaucoup de résidences d’écrivain, dans notre pays, maintenant. Mais peu qui acceptaient de nous laisser librement ainsi se confronter à l’écriture même, dans sa friction d’avec la ville – or, quoi d’autre comptait ?

Alors nous avions ensemble choisi l’endroit. J’avais bien sûr pesé en fonction de mon histoire, de mes envies. D’ici, on voyait si bien. Et eux, ils allaient si vite. Ils ne me verraient même pas, ce serait discret, sans déranger personne. Mais quelle diversité, dans la tranchée des voitures. Et j’apercevais des fenêtres, aussi, à ma droite, dont les lumières changeaient selon l’occupation et les heures du jour.

Ainsi, chaque matin, et il en serait ainsi pendant dix mois, je venais et montais à l’échelle. Je m’étais fait une position commode. Une sangle fixée à ma droite me permettait de libérer les mains, de reposer un peu le poids sur les jambes. Je dépassais la ville du torse, comme accoudé à un bar (ça nous avait fait rire, puisque de bar je n’avais que ce thermos chaud que j’apportais le matin, et un sandwich en triangle, dans un pochon de plastique blanc).

Le soir, ou dans les instants calmes, je préparais mes contraintes. Un jour ce serait parler du ciel, heure par heure ou toutes les dix minutes. Un jour, ce serait enregistrer les bruits. Un jour, ce serait compter le détail des arbres, ou des fenêtres, ou des toits, ou des réverbères. Un jour, ce serait ne s’intéresser qu’aux maigres circulations piétonnes : ceux que j’appelais les égarés, mais alors de quelles fictions n’étaient-ils pas la promesse. Ou le détail des matières, rugosités, couleur, géométries des murs anti-bruit, ou ces écritures étranges, quand on les regarde longtemps qu’écrivent au sol les bandes de circulation.

Le plus souvent, bien sûr, je me concentrais sur les voitures. On se préparait, et dans le bref moment où je les surplombais, on saisissait un nombre incroyable de détails, objets sur les sièges, façon des gens de se parler l’un à l’autre, occupations sur le siège arrière.

Tout cela, quelle que soit la consigne, je le notais. Une petite tablette 7’’ et l’affaire était faite, clavier confortable, fonction réseau qui m’archivait chaque note à mesure sur ma Dropbox. Parfois aussi je faisais des séances en direct sur le réseau. Ou bien de ce qui me passait par la tête. Ou bien des rêves et des pensées. Même du vide, et du rien dans la tête, on peut aussi parler.

J’avais repris les récits maritimes, les vieux récits d’explorateurs de l’Afrique, des Pôles ou de l’Australie : qu’il vente et pleuve, qu’on ait du mal là-haut à se tenir à l’échelle, et la fiction grandissait, le poste d’observation où j’avais ma résidence devenait une Une, une vigie, une dérive. Je croyais avancer, circuler moi aussi, et même voler.

Quand le temps était beau et calme, alors je sortais le matériel. Je traçais au pinceau, sur de grands kakemonos, puis je les laissais pendre, par deux, ou trois, ou quatre côte à côte, sur la haute surface au-dessus de la ville.

Alors parfois ils s’apercevaient de ma présence. Qu’ils lisent ces mots que j’accrochais, pourquoi pas. Ils ne correspondaient pas – du moins je le pense et je le souhaite – aux habituelles publicités mornes de la ville. Parfois alors l’un klaxonnait, l’autre agitait la main derrière le pare-brise.

Je mène cette résidence depuis cinq mois. Je me suis habitué. Je me coûte peu cher à moi-même. Dimanche, j’ai revendu beaucoup de livres, et d’affaires inutiles. Il y a une chambre, là-bas, sous les toits, dans les maisons. Ils ont du mal à trouver locataire, c’est presque donné.

Alors je pourrai venir sur l’échelle tous les jours, et dès l’aube jusqu’au plein soir. Je n’aurai même plus besoin de résidence ni de mandant. Le monde n’existe que si on l’observe, avais-je écrit, hier, sur les kakémonos.

J’en suis convaincu. Cette phrase même me suffit. Elle pourrait faire oeuvre. Et même oeuvre complète.

J’aime cet endroit. C’est juste qu’un ami l’autre jour, par un message reçu sur la tablette 7’’, m’a troublé : mais derrière toi, m’a-t-il dit, ce qui se passe derrière, m’a-t-il dit, cela ne vaut-il pas autant, et qu’en sais-tu, sur ton échelle toujours dans un seul sens ?

J’ai un peu peur. Peur dans mon dos. Parfois le métal grince. Je crois que quelqu’un vient. Bien sûr personne jamais ne vient. C’est juste que voilà, maintenant j’ai peur.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 décembre 2012
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