Proust #51 | une impression qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel

affronter la madeleine (et ne pas y réduire Proust)


retour sommaire

 

Après tout, quoi de plus simple, s’il suffit d’un « petit morceau de madeleine » (le morceau suffit, ô boulangers de Cabourg qui les commercialisez, à Illiers-Combray ils en ont eu assez et sont plus discrets) – on est plus près du « petit pan de mur jaune » de Bergotte que de la confiserie trempée « dans son infusion de thé ou de tilleul » (remarquez là aussi combien le dédoublement casse toute mécanique et la remplace par le flou qu’on a dans les rêves), « et tout d’un coup le souvenir m’est apparu ». Pour une fois que Proust se fait simple, normal que la madeleine soit devenu son image de marque, le cliché proustien par définition.

Pourtant, quelques phrases en amont, on ne l’a pas conquis, le simple : « Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui ».

Et remontons encore quelques phrases en amont : « Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible ».

Ils savent tout ça, ceux qui parlent de la madeleine de Proust comme une affaire entendue ?

Quand arrive le passage célèbre de « ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques » (toujours ce principe d’éclatement-recomposition de la plus simple réalité potentiellement contenue dans un nom), c’est au pays des légendes et de la mort qu’il nous laisse d’abord attendre : « Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent… » La réminiscence elle-même ne se rapporte, dans le hasard de son surgissement, qu’à la mort : « cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »

Ce qui fascine dans ce passage, évidemment des plus grands, n’est pas le coup de gong de la réminiscence elle-même, mais que justement elle n’advienne pas. Complètement le contraire du processus qui amorcera Le Temps retrouvé, dans la bibliothèque des Guermantes, avec la concordance des pavés de la cour, du bruit de la cuillère sur le verre, de la raideur des serviettes empesées et de François le Champi.

Ce qu’écrit Proust dans le passage des madeleines c’est, bien au contraire, que la réminiscence ne se produit pas. Il n’écrit que la résistance, le « mot sur le bout de la langue ». Plutôt que la réminiscence en elle-même, il écrit le travail progressif du narrateur pour la cerner, l’identifier, la réduire ou la contraindre à un territoire assez limité pour qu’enfin elle advienne, et que Combray lui soit offert.

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère… » : alors qu’on est déjà à Combray, le narrateur se projette dans le futur, vers un point cible du vivant de sa mère, alors que le déclic pour Proust se fera après le décès réel. Comme si, plutôt que faire s’ouvrir Combray, le passage de la madeleine avait pour but, en évoquant la maison d’enfance, de faire revivre celle qui a disparu, bien plus tard…

Du point de vue du narrateur, la tisane servie par la mère ouvre au livre l’univers Combray dans lequel on va entrer. Du point de vue de l’auteur, la convocation écrite de Combray ouvre la réminiscence d’une scène avec sa mère, bien plus tardive que Combray mais bien antérieure à l’intuition du livre. Ce n’est pas une explication du passage de la madeleine, mais c’est en tout cas une harmonique qui lui est consubstantielle.

Cela n’enlève rien à la mécanique de ce passage, sa beauté et sa gravité – rien que l’amertume d’une miette de gâteau dissoute dans la tisane. Mais que l’évocation que construit Proust ne soit pas dirigée vers le passé, mais vers un point situé dans son passé à lui, mais dans le futur de l’instant évoqué pour le narrateur, voilà ce qui fait la force de l’écriture, son dédoublement.

À preuve que surgit un personnage complémentaire au voyageur évoqué plus tôt, et lui aussi récurrent dans la recherche (cinq fois), ce chercheur indifférencié et inquiet : « incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même : quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser… »

Et c’est lui, le chercheur, qui nous dit que la réminiscence n’est pas un petit morceau de passé qui était présent et inaccessible, qu’on ravive, mais bien qu’elle est création en elle-même.

On passera alors en quelques lignes du « petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot », à « l’édifice immense du souvenir », mais « sur la ruine de tout le reste ».

Avez-vous compté les verbes dans la célèbre phrase qui clôt le passage : « dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables » ? Alors enfin et seulement pourrons-nous entrer avec le narrateur dans « la maison grise sur la rue », Combray aura commencé.


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 22 décembre 2012 et dernière modification le 27 juin 2013
merci aux 711 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page