[53] et la tristesse, morne comme un déménagement

Vingt-cinq fois chez Baudelaire, seize fois chez Proust, mais je ne sais pas si je saurais utiliser pour moi ce vieux et beau mot, l’adjectif morne, auquel Littré propose comme étymologie le gothique maurnan, être triste, avec toute une magie souterraine d’épopée scandinave et qui s’entend encore dans l’anglais mourn, déplorer.
« Qui a la tristesse peinte sur son visage », dit Littré, chez qui je découvre que le mot mis en début de vers, comme si cela décuplait sa syllabe longue, « Morne esprit, (...)


Vingt-cinq fois chez Baudelaire, seize fois chez Proust, mais je ne sais pas si je saurais utiliser pour moi ce vieux et beau mot, l’adjectif morne, auquel Littré propose comme étymologie le gothique maurnan, être triste, avec toute une magie souterraine d’épopée scandinave et qui s’entend encore dans l’anglais mourn, déplorer.

« Qui a la tristesse peinte sur son visage », dit Littré, chez qui je découvre que le mot mis en début de vers, comme si cela décuplait sa syllabe longue, « Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte » a son précédent chez Chénier en deux occurrences (« Morne clarté... » dans son Charles IX, « Morne effroi … » dans son Fénelon). Chez Montaigne (« Un visage morne et contristé ») et chez D’Aubigné (« Son oeil morne et transi »), il s’applique aussi au visage, comme ailleurs aux choses ou aux paysages.

Aucun des points de rencontre de Proust et de Baudelaire n’est neutre dans la Recherche, et la tristesse, si souvent évoquée pour le narrateur, n’a pas un statut de second plan. Le narrateur affirme sa tristesse comme mode ordinaire de son être parce que c’est lié, sans doute, à sa maladie respiratoire, mais bien plus à une sorte de désillusion qui vient toujours en amont de l’expérience même. La tristesse n’est pas l’échec de l’expérience, elle est le continuum que l’expérience esthétique, ou tel éclat de relation sociale, ou telle fissure liée à l’amour ou à la sexualité, va brusquement et temporairement renverser. Dans le deuxième séjour de Balbec, le narrateur reste des jours enfermés dans sa chambre, et c’est un artefact narratif magnifique : comme dans la camera oscura originelle, les sollicitations qui lui sont faites (sa mère, ses lectures, Albertine, Saint-Loup, les Verdurin ou les Cambremer), qu’il accepte d’abord puis refuse avec un prétexte dilatoire, permettent que la totalité du monde social convoqué pour Balbec 2 soit fictionnellement construit alors même que le narrateur a refusé tout contact avec eux. Le deuil même est une activité sociale forte, un travail qui porte loin après l’événement (le fantôme de la grand-mère accompagne le narrateur jusque dans le Temps retrouvé presque plus qu’on l’a croisée vivante dans la Recherche), le deuil est un combat intérieur et non pas cette négativité hors du monde que crée la tristesse comme trait permanent du narrateur (bien loin du Proust de sa Correspondance).

L’adjectif morne, c’est la projection sur soi-même de cette tristesse au-dedans, comme morne vaut pour un paysage (chez Baudelaire : « Comme le sable morne et l’azur des déserts », et bien sûr « C’est un univers morne à l’horizon plombé » – deux occurrences seulement, et aucune chez Proust, où cela concernerait un paysage extérieur) : « ivresse si factice qu’elle tourne vite à l’ennui, à la tristesse, d’où le visage morne de tant de mondains, et chez eux tant d’états nerveux qui peuvent aller jusqu’au suicide », on voit bien le rôle de bascule et d’amplification du mot.

Proust l’emploie pour ce moment dans Balbec 1 où il s’agit de ces sommeils qui se prolongent tout le matin, qui finissent par être vidés de rêve et s’entretenir eux-mêmes : « je n’étais plus qu’un être vidé et sans poids [...] je ne pouvais cesser de remuer ni de parler, je n’avais plus de consistance, de centre de gravité, j’étais lancé, il me semblait que j’aurais pu continuer ma morne course jusque dans la lune ».

Il se sert de l’antéposition à la Baudelaire (« de quel morne ennui est empreinte la vie »), il s’en sert pour l’effet de prisme optique qu’on peut extraire de sa matité – comme Baudelaire encore (« brille d’un éclat morne, même dans sa couleur » ou ce magnifique « ciel coupé de légers flocons blancs ou de masses grises qui trempent heureusement sa morne crudité ») – dans Combray la scène de l’insulte faite à Vinteuil : « cette scène que je voyais derrière celle qui s’étendait dans la fenêtre et qui n’était sur l’autre qu’un voile morne, superposé comme un reflet », et autre bizarre occurrence celle qui concerne le travail du romancier, à sa charge de percer l’apparente diversité du visage pour établir son personnage d’après une strate plus intérieure, avec métaphore entre optique radiographique et radiations à la Curie : « l’objet de notre inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de caractère, pareilles à ces petits losanges d’épiderme dont les combinaisons variées font l’originalité fleurie de la chair. Notre radiation intuitive les traverse, et les images qu’elle nous rapporte ne sont point celles d’un visage particulier, mais représentent la morne et douloureuse universalité d’un squelette ».

Il y a chez Baudelaire de magnifiques usages de la tristesse (« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange / Montant comme la mer sur le roc noir et nu », ou « Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir » comme « Et nous verse un jour noir plus triste que nos nuits »). Quand Proust utilise le mot pour la première fois, il le pose déjà comme pré-existence et permanence – dès la séance de lanterne magique : « Mais ma tristesse n’en était qu’accrue ». Ensuite c’est le chevalier Golo lui-même à qui s’applique le mot triste, et retour au narrateur : « et je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes ». Chez Proust, le mot est si fréquent, et si souvent lié aux occurrences du quotidien (« j’étais encore trop triste d’être tombé pendant le jeu du furet ») ou de la conversation, qu’il est rare de le voir impliqué dans un fonctionnement littéraire (comme dans « chacune de ces calmes et tristes journées où je ne la voyais pas »). C’est bien morne qui est la part sociale, ou visuelle, ou littéraire, de la nécessité pour Marcel Proust auteur d’un narrateur affecté en permanence d’une tristesse qui soit la version moderne de ce qu’était le spleen pour les romantiques – et serait laminé à l’acide si on l’utilisait pour le roman moderne (si on passe en revue les quelques occurrences du mot romantique dans la Recherche, on le mesure aisément : « et, plus encore qu’une ruine, cette belle chose romantique que peut-être un rocher dans la tempête », c’est Bazin de Guermantes amoureux d’Odette dans sa vieillesse avancée, ou bien, à propos de Victor Hugo dans la soirée chez la princesse de Guermantes, l’irruption discrète de Mallarmé, pour ces dames en bonnet de dentelles « à quoi les premières poésies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue inséparables pour ma grand’mère des derniers vers de Stéphane Mallarmé » – dans une autre occurrence de Mallarmé, on découvrira accessoirement que le narrateur fréquente aussi Sherlock Holmes.

En tout cas, dans le paradoxe de triste et tristesse utilisés banalement, et morne utilisé littérairement, pour un principe aussi structurellement décisif que cette négativité en amont de l’expérience pour le narrateur (et correspondant certainement aussi à l’intériorisation de l’échec littéraire de toutes ses tentatives pré-Recherche, jusqu’à ses trente-sept ans, et c’est ce que j’entends dans cette image si follement proustienne : « et la tristesse, morne comme un déménagement ».

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 décembre 2012
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