[hors série] lettre de Marcel Proust à Philippe Soupault du 6 septembre 1920

Monsieur,
Vous allez voir que je n’ai pas de chance. Jamais je n’étais allé (peut-être une fois jadis) quai Bourbon. Mon ami Valentinois y demeurait mais je le laissais conduire dans le ramener moi-même. Enfin Dimanche c’est-à-dire la veille du jour où j’ai eu votre lettre j’y suis allé chez le Prince Bibesco et la jeune Asquith. J’ai passé quatre fois devant le 41 (Elle demeure au 45 !). Je suis rentré. J’ai en en rentrant une crise terrible et quand dans la matinée j’ai pu sonner, ayant encore ma (...)


Monsieur,

Vous allez voir que je n’ai pas de chance. Jamais je n’étais allé (peut-être une fois jadis) quai Bourbon. Mon ami Valentinois y demeurait mais je le laissais conduire dans le ramener moi-même. Enfin Dimanche c’est-à-dire la veille du jour où j’ai eu votre lettre j’y suis allé chez le Prince Bibesco et la jeune Asquith. J’ai passé quatre fois devant le 41 (Elle demeure au 45 !). Je suis rentré. J’ai en en rentrant une crise terrible et quand dans la matinée j’ai pu sonner, ayant encore ma pelisse et mon chapeau, exactement tel que j’étais entré, on m’a apporté votre lettre. Donc si je l’avais reçue 24 heures plus tôt, ou même 12, je serais monté chez vous. Si j’en avais été incapable, je vous aurais fait demander de descendre et nous aurions causé dans la voiture devant votre merveilleux Grand Canal. J’aurais pu commenter avec vous le verset de vos Champs et Chants magnétiques : « Ce soir nous sommes deux devant ce fleuve qui déborde de votre désespoir ».

Mais le malheur a voulu que ce soit dimanche soir. Et votre lettre est arrivée le lundi matin. Vous recevoir est à peu près impossible, car dès que je suis physiquement en état de me lever (à peine une fois par semaine) je sors pour qu’on fasse ma chambre. Et je ne peux vous recevoir couché. Encore ces deux semaines-ci, faut-il que je me résigne d’une part après quatre ans d’hésitation à aller voir un oculiste, d’autre mart, moi qui dernièrement écrivais, de pure imagination, des pages sur les sourds, à voir un médecin des oreilles, car ayant mis des boules pour ne pas entendre mes voisins et essayer de dormir, je n’ai pu les retirer complètement et cela me fait très mal.

Je vous donne ces détails qui vous intéresseront peu, pour vous montrer ma bonne volonté et que si je ne vous vois pas, ce n’est pas ma faute. Le mieux serait donc que vous m’écriviez ce que vous vouliez me dire, et quoique si incapable de correspondance, je vous répondrai. Je ne vous ai d’ailleurs parlé que de votre lettre, quand j’aurais tant aimé, vous et Monsieur Breton, vous louer pour vos Champs magnétiques. J’ai eu le grand plaisir de le voir une fois. Dites-lui je vous prie qu’il a fallu un état peu différent de la mort pour que je ne lui écrive pas, ainsi qu’à vous, quand j’ai reçu ce livre. À défaut d’oculiste, je mets de temps en temps les lunettes envoyées par hasard par un opticien, pour vous lire.

Veuillez agréer Monsieur l’expression de mes sentiments les plus sympathiques

Marcel Proust

 

Cette lettre pour complément à la rencontre d’août 1912 à Cabourg qu’évoque Philippe Soupault dans son hommage 1923 de la NRF. Aussi par ce qu’elle évoque du quotidien de Proust en 1920, crises, lit, oculiste. Aussi parce qu’elle est (l’unique ?) point de rencontre écrit entre Proust et le surréalisme via son accusé de réception des Champs magnétiques.

Source (s’y reporter pour appareil critique), l’anthologie publiée par Plon à partir de l’édition complète de la Correspondance par Philippe Kolb. On trouve en version numérique une autre compilation, celle de Garnier-Flammarion 2007, mais vraiment trop restreinte pour être significative, encore un grand manque.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 décembre 2012
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