[64] surface abrégée rendue plus translucide et plus saisissante

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


Baudelaire attendit que Céleste Albaret ait refermé la porte, et même qu’on l’eût distinctement entendu repartir vers son propre appartement (ou la cuisine), à l’autre extrémité du couloir. Il savait bien qu’elle ne l’aimait guère. Ou bien, puisque rare étaient les fréquentations de son patron qu’elle n’eût pas préféré éconduire, ou pour le moins abréger. « Et c’est d’abrégé dont il est justement question », dit alors Baudelaire. Proust, sous la lampe, ne s’était même pas détourné et continuait à ce moment d’écrire. Cela faisait longtemps que Baudelaire ne s’en formalisait plus, d’ailleurs il n’y avait que lui-même et Céleste Albaret pour lesquels Proust ne se détournait pas des cahiers et des liasses dactylographiées. Baudelaire déballait d’un papier bleu épais un ouvrage broché relativement fort : « On ne le trouve quasi plus. Quel tintouin ils nous en avaient fait. Pilonné. Évacué. Mais vous verrez, ça vous fera comme une table des matières, un résumé des chapitres. » Proust s’était arrêté d’écrire et le considérait sans rien dire. « Parce que finalement il y a tout, du moins l’essentiel. Vos personnages, moins ceux qui semblent à peine sortir des murs. Vos grandes pages, mais débarrassées des détails inutiles. Plus vite dans l’action. Et le principe qu’une phrase trop longue peut se supprimer d’elle-même. Donnez-moi un thème, une idée, un fait, et vous trouve de suite la page où ça se passe. Ce qui, vous en conviendrez, est strictement impossible avec l’édition complète. Plus un index qui est pas si mal fait : personnages, thèmes, idées, lieux... Concordances avec la vie de Marcel Proust, ça c’est original. Photographies évidemment, vous à Cabourg, vous à Venise, Illiers-Combray, vous mort. Et vous avez un Proust non pas qui tient dans la poche, mais un Proust qui n’est pas cette accumulation de tomes et de volumes, comme vous accumulez vos papiers et vos papiers. Et puis, remarquez, quelqu’un qui aura aimé le Proust raccourci, nettoyé ou ce que vous voudrez, rien qui l’empêche de passer au Proust intégral. C’est ce qu’ils annoncent sur le bandeau : un Proust accessible à tous, un Proust enfin populaire. Cinq cents pages et pas trois mille, ce qui fait de vous un auteur encore conséquent. Et qu’on enlève pas vos bizarreries pour autant, regardez... Vous aviez écrit, je m’en souviens : les cauchemars, avec leurs albums fantaisistes, où nos parents viennent de subir un grave accident qui n’exclut pas une mort prochaine. En attendant nous les tenons dans une petite cage à rats, où ils sont plus petits que des souris blanches et, couverts de gros boutons rouges, plantés chacun d’une plume, nous tiennent des discours cicéroniens. Et souvenez-vous que j’avais fortement déconseillé que vous gardiez ce passage, il n’apporte rien, il insulte les morts. J’ouvre mon Proust abrégé, je lis : les cauchemars fantaisistes, où nos parents viennent de subir un grave accident, et nous les tenons dans une cage à rats, couverts de gros boutons rouges, plantés chacun d’une plume et sous-titrés en latin. Moi je dis : on n’y perd rien. Et d’ailleurs, je déconseille tout autant que vous conserviez ce passage. En tout cas, j’ai eu du mal à le trouver – moins de trois ans après parution on ne le vend plus, on le solde –, mais je tenais à vous offrir ce Proust abrégé, puisqu’il a existé. » Proust s’était remis à écrire, nerveusement, avec un mouvement saccadé du bras droit. Il s’interrompit brusquement, regarda dans les yeux Baudelaire toujours debout à son chevet et lui dit : « Et moi, j’achète les Fleurs du mal en supermarché ? »

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 décembre 2012
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