[72] comme une recrue devant un sergent tourmenteur

« Tandis que grâce à sa sensibilité maladive, Saniette leur offrait un souffre-douleur quotidien » : prendre au sérieux que le rôle de victime soit attribué à Saniette pour ce qui définit tout d’abord, et le plus constamment, le narrateur – cette « sensibilité maladive », qui avait d’ailleurs fait de Marcel Proust, dans ses années de lycée, le même souffre-douleur pour les copains de classe.
Dans la Recherche, les personnages sont d’abord définis comme tenseurs de langue, ou comme tenseurs relationnels, et (...)


« Tandis que grâce à sa sensibilité maladive, Saniette leur offrait un souffre-douleur quotidien » : prendre au sérieux que le rôle de victime soit attribué à Saniette pour ce qui définit tout d’abord, et le plus constamment, le narrateur – cette « sensibilité maladive », qui avait d’ailleurs fait de Marcel Proust, dans ses années de lycée, le même souffre-douleur pour les copains de classe.

Dans la Recherche, les personnages sont d’abord définis comme tenseurs de langue, ou comme tenseurs relationnels, et la force de Proust, qui donne son autonomie au grand mouvement de l’oeuvre, c’est que la coïncidence des deux espaces ainsi tendus, langue et relation, les fait échapper à l’emprise narrative, les dresse comme blocs circulants, avec leur logique propre. Des monolithes dans la nuit, nommés Brichot ou Norpois, mais c’est la façon rurale de prononciation de la duchesse de Guermantes, ou les empilements d’adjectifs (par quatre) de Mme de Cambremer, ou la préciosité de Bloch et ainsi de suite. Jamais un personnage n’apparaît sans que les deux espaces soient structurés ensemble, même si l’un peut l’emporter sur l’autre, ou que les définitions d’un des tenseurs puissent varier, comme les différents langages d’Albertine.

Et cette détermination-là est toujours première par rapport aux personnages eux-mêmes : il n’y a pas construire des personnages et leur faire jouer la jalousie qui les emporte, il y a le tenseur jalousie et ce qu’il déforme d’usages privés et sociaux dont le personnage sera à cet instant le nom dans le livre – pour la jalousie passant par exemple de Swann à Saint-Loup avant de se porter sur le narrateur lui-même. Avec ce fait majeur, dans la logique même de la spirale, qu’à mesure que les éléments se rapprochent du narrateur, ou qu’ils se saisissent de lui, leur masse gravitationnelle s’accroît, et c’est ainsi qu’ils contribuent à cet effondrement qui va provoquer la circularité, le livre commençant d’être écrit quand nous finissons de le lire.

Ce n’est pas que la psychologie, du roman, ds personnages, soit morte, c’est simplement qu’elle est nulle et non avenue. Une des subversions majeures de Proust, c’est comment l’acide qui circule dans ses propres rivières liquiderait encore aujourd’hui la plus grosse masse de qui s’écoule dans l’industrie culturelle littéraire, et encore plus certainement lorsque ça paraît à des dates convenues avec l’indication roman sous la couverture, et reprise dans les kiosques de gare.

Livre où seules la langue et la mort grimacent, soit ensemble et nous faisant face avec de grandes rires qui puent, soit qu’elles aient installé un drôle de jeu avec nous lecteur au milieu, la logique du livre ne valant que pour leur installer ce théâtre.
Mais précisément, parce que ce dispositif ne fonctionne que structuré par le discours qui les tient ensemble, tout en les laissant à leur autonomie et leur circulation propre, c’est cette distance au narrateur qui compte, et la façon dont lui-même n’est indemne d’aucun des tenseurs, même les plus rigides ou ringards, dont il se saisit pour le récit.
Brichot pédant stérile ? Le narrateur partage avec lui un discours sur les étymologies de toponymes qui nous émerveillera en tant que quête, même si nous découvrons à mesure que la plupart de ces étymologies sont elles-mêmes des micro-fictions. Bloch puant d’affèterie ? Mais c’est ce genre de littérarité vide qui est le continuum qu’établit en permanence l’auteur pour qu’y surgisse, comme remontées du fond, les grandes figures majeures, dont nous nous souviendrons et pas du reste. D’où cette fascination pour le renversement ultime entre le narrateur et Bloch, à partir de laquelle on relit d’ailleurs autrement la première entrée de Bloch dans le livre, dénigrant son Musset et l’induisant à lire Bergotte – écrivain fictif.

La cruauté froide est un de ces tenseurs, dans le monde réel stérile et vide, une de ces spécificités propres à l’humanité et qui rend le monde aussi insupportable aujourd’hui qu’il l’était hier. Quand bien même on ne l’interprète comme telle, pour la civilisation nôtre, qu’à partir de ce qu’on en formule déjà. Ainsi, Rabelais traite-t-il de cruauté dans ce fabuleux passage du Quart Livre où un personnage issu du monde réel, et métaphore de l’auteur en ce qu’il est en tant qu’écrivain présent dans le livre (on l’a déjà croisé aux Enfers à la fin du Pantagruel, transformé en marchand de moutarde – dans une période où Marot n’avait pas encore édité Villon, et donc qu’on ne le connaissait que pour l’avoir recopié soi-même). Tappecoue, secretain des cordieliers du lieu (Saint-Maixent) refuse à Villon les vêtements de sacerdoce qu’il lui réclame pour une passion que veulent représenter ses acteurs, dans la grande tradition médiévale. Ils se déguisent en diables, prennent pétard et casseroles (« sonnans de leurs cymbales, & hurlans en Diable. Hho, hho, hho, hho : brrrourrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, hou, Hho, Hho, hho : frère Estienne faisons nous pas bien les Diables ? », et affolent la jument de l’évêque, dont on nous décrit les blessures progressives, jusqu’au retour : « si que la cervelle en tomba près la croix Osanière, puys les bras en pièces, l’un ça, l’aultre là, les iambes de mesmes, puys des boyaulx feist un long carnaige, en sorte que la poultre au convent arrivante, de luy ne portoit que le pied droict, & soulier entortillé ». Qui interpréterait ce tour de force de la langue selon les canons de la cruauté civilisationnelle ? La philosophie du sujet n’a pas encore été inventée, Montaigne n’a pas écrit : « Je suis moi-même la matière de mon livre » – et Proust les ignorera l’un comme l’autre, grandes énigmes de la présence de la littérature à elle-même.

Dès le premier salon Verdurin, où Odette introduit Swann, Saniette s’en verra affecter dans le livre ce tenseur : il est la victime. Jamais complètement consentante, puisqu’il en a si peur qu’il en tremble et bégaye d’avance, en pleure lorsqu’il est mis dehors (la première fois par l’épais Forcheville son beau-frère, mais qui vaincra Swann, et la deuxième fois par Verdurin lui-même, mais Verdurin mourra vite, tandis qu’on ne sait pas ce que deviendra Saniette). Et toujours aussi victime consentante, puisque c’est de lui-même qu’il revient là où on le nourrit avec condescendance, mais qu’on le force à endosser en permanence son rôle, comme son besoin veule de provoquer la sympathie des autres. Saniette est la victime résistante et consentante, dans un livre où cette notion de victime saura rejoindre n’importe quel personnage selon la configuration narrative continuellement mouvante, et qui fait de chaque personnage principal l’allégorie de cette complexité même, et l’indécidable ou tragique figure de la vie par rapport à soi-même. Gilberte devra supporter l’abandon de son mari devenu inverti, Bloch est chassé par la Villeparisis qui fait semblant de ne pas entendre son au-revoir, et le narrateur endosse quand il faut, avec sa grand-mère comme avec Françoise, mais de façon non limitative, le rôle de bourreau méprisant du minuscule qu’il a confié d’abord à Forcheville ou Verdurin.

C’est pour tout cela que Saniette est grand, dans la Recherche : il incarne un rôle unique – du moins il est l’incarnation la plus totale d’un rôle particulier – rôle qui est une composante à laquelle n’échappent aucun autre personnage de la Recherche (la duchesse de Guermantes, lorsqu’elle refuse sa sortie au valet de pied amoureux de sa chambrière, fait précisément du Verdurin-Saniette).

La part consentante de Saniette à l’insulte qui lui est faite en permanence nous dissuadant même de toute possibilité de compatir. Lorsqu’il fait des jeux de mots, il est mauvais, voire pitoyable. Lorsqu’il commence une histoire dont nous ne saurons pas la fin, c’est que Proust – quoiqu’il cite plus volontiers les Mille et Une Nuits que Don Quichotte, dont il a, comme de toute la littérature du XVIe siècle, une perception limitée – la fabuleuse scène des chèvres et du batelier commencée par Sancho, et dont personne – et pour cause – ne saura jamais la fin. De même, Saniette est porteur unique d’une loi particulière de la conversation : pour garder sa propre prise de parole et l’entretenir, inventer une narration qui correspond au thème partage. Dans le premier salon Verdurin, lorsqu’il parle d’une anecdote concernant le duc de la Rochefoucauld, que Swann veut l’interrompre et se retient, comprenant que Saniette invente à mesure qu’il parle (« il venait de comprendre que Saniette n’avait pas besoin de ces preuves et savait que l’histoire était fausse ») – mécanique de la parole dont il reprendra le rôle dans Verdurin saison 2, à la Raspelière.

Parce qu’une des fonctions organiques à la Recherche, c’est que l’analyse des tenseurs sociaux, si on la rend le plus extensive possible, inclut tous ces usages de la conversation et qu’il leur faut chaque fois un porteur. Ainsi, dans cette même soirée de la Raspelière, le mystère de ce philosophe norvégien, que Proust oublie en cours de route, au point qu’il nous précisera a fortiori qu’il avait fui on ne sait pourquoi. Mais si, en fait : Saniette, Brichot et les Cottard sont la chorale Verdurin, ils sont tous présents alors qu’on a changé le peintre (Ski remplace Elstir) et l’intrus de service (Charlus remplace Swann). Proust construit l’incapable en parole, sous les traits de ce Norvégien surgit on ne sait d’où, et qui y repart aussi vite : parce qu’entre-temps il s’est souvenu avoir à disposition Saniette, qui ne boit que de l’eau, et que Verdurin va insulter à table avec l’assentiment de tout son public, sur un thème évidemment où la bêtise est du côté de l’insulteur (« Mais vous nous aviez toujours caché que vous fréquentiez les soirées de l’Odéon, Saniette ?). Saniette est un rôle qu’on amplifie (« les mêmes défauts s’étaient exagérés chez Saniette, à mesure qu’il voulait s’en corriger »).

C’est l’hallali narratif : « D’abord on ne comprend pas ce que vous dites, qu’est-ce que vous avez dans la bouche ? » Combien de fois le narrateur s’est vu rétorquer lui aussi, par les Guermantes ou ses proches, ou Gilberte ou Albertine, qu’on ne comprenait pas ce qu’il venait de dire ? « De la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois », dit le narrateur, et des convives : « ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang » – passons sur la vision quelque peu datée.

La seule différence entre la scène Forcheville et la scène Raspelère, c’est que dans la première, Saniette « n’ayant pas reçu de réponse, s’était retiré en balbutiant, les larmes aux yeux », et que dans la deuxième les Verdurin ne cessent de l’amadouer à mesure qu’ils l’insultent, ou qu’on retire devant lui son assiette pleine, non seulement pour s’assurer de sa présence jusqu’au bout de la scène (quand on joue au whist), et même le consolant à la fin pour s’assurer – et l’en mépriser en encore plus – qu’il reviendra bien le lendemain.

La langue de Saniette, précisément parce que son rôle est un de ceux les plus monodiques et les plus fixes, n’a pas besoin d’être surdéterminée : elle est une des plus pures de la Recherche. « Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut qu’une qualité de l’âme ». On nous précise en amont que le « vieil archiviste » (de quelles archives, ce ne sera pas précisé pour le moment) dispose d’une grosse fortune et vient d’une « famille distinguée », ce qui suffit pour son passeport d’entrée chez les Verdurin.

Ne jamais oublier que Saniette est un roi. Et qu’il suffit à lui seul pour tuer toute idée de psychologie chez Marcel Proust.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 janvier 2013
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