[76] de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exemplaire d’un livre qui sans cela risquerait de devenir introuvable

brouillons d’écrivains


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« Elles n’existent même pas, mes Fleurs du Mal », grognait Baudelaire, assis transversalement au pied du lit de Marcel Proust, regardant l’ombre là-bas du côté des livres.

« Et votre À la Recherche du temps perdu, ne vous en déplaise mon cher Proust, risque bien de ne jamais non plus exister comme livre, au sens où j’entends le mot livre. »

Il faut noter que Proust ne s’était pas récrié à l’hypothèse, soit qu’il considérât que les exagérations et les provocations de son habituel visiteur de la nuit (son chapeau était posé par terre, devant ses bottines toujours étonnamment lustrées, les boutons soit de cuivre soit imitation perle dûment frottés), comme une de ses stratégies habituelles, soit qu’il considérât exact le propos et s’était résigné à ce qu’il exprimait.

« Une première édition amputée de ses épaves, une édition augmentée de la première édition, une édition des Épaves séparée de l’édition première, enfin l’agglomérat de tout cela et savez-vous quoi, ils rajoutent même mes brouillons, ma préface en projet, crénom... »

Proust rétorqua qu’après tout on lisait chaque poème des Fleurs du mal comme une oeuvre en soi, qu’il soit de la première édition, des ajouts tardifs, ou des fameuses Épaves, et récita à Baudelaire un exemple de chacune des voies divergentes de l’oeuvre. Puis s’enquit de pourquoi un même sort lui serait réservé : Swann était paru, À l’ombre des jeunes filles en fleurs aussi, La prisonnière était presque mise en ordre.

« Mais ceci, dit Baudelaire, et ceci ? »

Il montrait les piles de cahiers, les liasses dactylographiées.

« Comment voulez-vous arrêter une spirale ? », s’écria-t-il.

Les deux mains de Proust, à plat sur la planche de l’écritoire, paraissaient translucides à force d’être blanches.

« Crénom... », finit Baudelaire.

Il est attesté par plusieurs témoins directs de sa vie, dont Asselineau et Champfleury, que cette terrible crise d’aphasie qui frappa Baudelaire survint au retour d’une de ses fréquentes rencontres du soir avec Marcel Proust, qui ne pouvait se retenir de le contredire.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 janvier 2013
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