[80] c’est avec cela qu’on verra ce que prépare l’adversaire

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


C’est une fois Proust seul veilleur rue Hamelin, et son personnel endormi, que la silhouette en noir s’était présentée dans sa chambre, cette fois l’apostrophant sans préliminaire : « Vous m’aviez bien parlé, cher Proust, de ce dispositif avec chaînes, poulies et contrepoids qui permettait à un genre de cage avec miroirs de convoyer des personnes de notre rue crottée jusqu’aux étages les plus hauts sous les toits de la ville, à commencer par votre majestueux hôtel ? ». Proust avait confirmé en hochant la tête, les yeux cernés s’arrondissant de façon interrogative. « Vous m’aviez lu des passages où, tandis que le client fatigué attendait dans cette petite cage (je me souviens que vous y mettiez des miroirs) qu’on le monte comme une marchandise au couloir de sa chambre, il devait supporter les discours un peu fous d’un garçon boutonneux et amoureux, et qui parfois même, dans l’espace confiné, lui toussait à la figure et son rhume et ses mauvais jeux de mots ? » À nouveau Proust acquiesça, quoique les mauvais jeux de mots, eût-il voulu précisé, concernaient plutôt le directeur de l’hôtel que le lift lui-même – mais il se souvenait avoir voulu faire rire Baudelaire avec ce passage où le lift s’obstinait à dire Camembert pour Cambremer. « Eh bien j’ai une idée, pour votre passage de la guerre », disait Baudelaire, sans même s’être assis, très remonté. « C’est si impressionnant, ce Paris en guerre, continuait Baudelaire – la nuit de la ville est noire. On entend même le canon savez-vous ? Mort aux Aupick d’aujourd’hui, ai-je pensé, voire même crié. » Plus Baudelaire s’agitait, plus on aurait dit que Proust s’enfonçait. « Donc, voilà mon idée : vous aimez les aéroplanes, vous en mettez plein votre livre. Alors votre boutonneux, le lift n’est-ce pas (ce mot n’est pas dans Edgar Poe, pourtant visionnaire, et moi-même combien en ai-je escaladé, des sixième étages...), pourquoi au moment de la guerre, ne deviendrait-il pas aviateur ? Et pour vous, l’écrivain, ça vous ferait l’image de cette cage à miroirs qui grimperait bien plus haut que la ville, le jeune homme dedans, jusqu’au ciel où sont les avions. Pas belle, mon image, la nuit (il suffit d’imaginer son ascenseur éclairé) ? J’ai rédigé la phrase, écoutez cela : Sans doute le liftier était-il las de monter dans la cage captive de l’ascenseur et les hauteurs de l’escalier du Grand Hôtel ne lui suffisaient plus. N’est-ce pas parfaitement Proust, cela, mon cher Proust ? Notez que j’ai écrit lifiier, vous me pardonnerez, on rectifiera. » Proust souriait, semblait soudain d’une grande tranquillité, et regardait Baudelaire en amitié : « Elle sera dans mon livre, votre phrase, je vous le promets. Et on gardera lifiter aussi, personne ne saura jamais qui l’aura inventé... »

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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 janvier 2013
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