[79] vous connaîtriez les tristesses d’un blackboutage d’outre-tombe

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


Ce soir-là Baudelaire avait apporté avec lui des papiers : soi-disant, tout ce qu’il aurait eu à publier et qui avait disparu lors de son internement après la crise d’aphasie. Personne, expliquait-il à Proust, malgré ses demandes répétées à ses visiteurs, pour avoir été capable de les mettre à l’abri. À nouveau il tâchait d’en convaincre Proust, lequel en était pourtant assez troublé pour n’avoir pas besoin d’une justification ou d’une démonstration : une oeuvre qu’on laisse incomplète vous sépare de la mort, vous êtes astreint ensuite à la continuer, perpétrer, prolonger comme dans le présent infini de son incomplétude même. Baudelaire prétendait que, mort depuis cinquante ans, il avait eu suffisamment de temps pour s’approprier le phénomène, et qu’il n’avait jamais croisé, dans ces limbes où ils échangeaient avec Proust, ni Hugo ni Chateaubriand, ni même Balzac ce qui le surprenait plus (« Une affaire de lointains, disait Proust, les inachevés de Balzac sont l’achèvement même de l’oeuvre, son affaiblissement progressif aux limites »). Mais quelle certitude aurait-il, dans l’épaisseur noire de ces rencontres, d’en savoir toutes les présences ? « Vous-même qui croisez-vous, que je ne connaîtrais pas ? », demandait Baudelaire. « Michaux, répondit Proust, vous ne connaissez pas Michaux. » Mais Baudelaire écoutait-il jamais les réponses qu’on lui faisait : « Mais prenez-y garde, moins heureux que ces historiens que l’avenir ratifiera, si vous vouliez présenter à la postérité le tableau que vous nous dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne juge que sur pièces et voudrait prendre connaissance de votre dossier. Or aucun document ne venant authentiquer ce genre de phénomènes collectifs que les seuls renseignés sont trop intéressés à laisser dans l’ombre, on s’indignerait fort dans le camp des belles âmes, et vous passeriez tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après avoir, au concours des élégances, obtenu le maximum et le principal, sur cette terre, vous connaîtriez les tristesses d’un blackboutage d’outre-tombe. » Proust avait tiqué au mot blackboutage, qu’il n’aurait pas employé lui-même – du Brichot, pensa-t-il, quand il s’énerve il nous sert du Brichot. Baudelaire reprenait : « Et pourtant, cher Proust, j’y vois notre chance. Ô mort, vieux capitaine... l’aurons-nous mieux connue que tant d’autres, non ? » Il se tut. « Et Gérard, demanda Proust, croisez-vous aussi parfois Gérard ? »


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 janvier 2013
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