[81] la chose elle-même qu’on fait ici, je ne peux plus vous cacher que je l’aime, qu’elle est le goût de ma vie

La scène du bordel à garçons dans la nuit de 1916 a un rôle trop important pour qu’on ne la visite pas selon ses différentes entrées. Ainsi cette curiosité dans ce qui en est la figure de sortie, la discussion avec Jupien, une fois Charlus disparu. Jupien qui, pour justifier son commerce, dit : « Vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d’argent pour ses leçons. Mais de notre temps les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins, ni les peintres, ni les (...)


La scène du bordel à garçons dans la nuit de 1916 a un rôle trop important pour qu’on ne la visite pas selon ses différentes entrées. Ainsi cette curiosité dans ce qui en est la figure de sortie, la discussion avec Jupien, une fois Charlus disparu. Jupien qui, pour justifier son commerce, dit : « Vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d’argent pour ses leçons. Mais de notre temps les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins, ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs de théâtre. Ne croyez pas que ce métier... » La grande scène du bordel est donc bien à interpréter comme art de la représentation. Ce que le narrateur confirme à sa façon, quand il dit de Charlus (qui, dans son chemin vers l’extrémité de lui-même, est qualifié de « rocher de la pure matière ») : « Et en écoutant Jupien, je me disais : – Quel malheur que M. de Charlus ne soit pas romancier ou poète, non pas pour décrire ce qu’il verrait, mais le point où se trouve un Charlus par rapport au désir fait naître autour de lui les scandales, le force à prendre la vie sérieusement, à mettre des émotions dans le plaisir, l’empêche de s’arrêter, de s’immobiliser dans une vue ironique et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui un courant douloureux. » Si Jupien prend le rôle artistique ou philosophique du maître des représentations, le « romancier ou poète » (le mot « écrivain » semble ici trop général à Proust, qui le réserve au chemin que prend progressivement le narrateur) est celui qui s’immerge dans l’expérience, et non pas donc pour la décrire, mais pour examiner ce qu’elle bouleverse de ses perceptions mentales, on est tout près de ce que formulera Antonin Artaud dans les lettres à Rivière cinq ans plus tard. L’ambiguïté du rôle de Charlus, celui qui porte la parole de l’art et de la lecture (Balzac) dans les couches sociales non artistes, avec l’élégance et l’insolence qui sont refusées au narrateur, mais sont cependant liées à la posture de l’écrivain, n’est jamais poussée si loin qu’au moment même de sa dégradation ultime de Charlus (on le reverra dans la troisième partie du Temps retrouvé, mais gaga), n’est jamais aussi poussée qu’à cet instant, quand il dispose de l’expérience à laquelle le narrateur ne sait pas lui-même parvenir, et qu’en même temps il sait bien que cette immersion même prive Charlus de la transcender en oeuvre : « M. de Charlus n’était en art qu’un dilettante, qui ne songeait pas à écrire et n’était pas doué pour cela. » Proust met entre guillemets les « je me disais » du narrateur, en les alternant avec une autre couche de réflexion intérieure, comme si c’était sur son propre monologue intérieur que réfléchissait le narrateur en même temps qu’il le racontait. C’est ce qui nous vaut, entre deux séquences guillemets, dans la partie hors logos, ce très sec : « Ce n’est pas que l’éducation des enfants, c’est celle des poètes qui se fait à coups de gifles. » Alors Proust inaugure un autre renversement. Le narrateur informe Jupien qu’il n’est pas dupe, et a assisté à la scène sado-masochiste, avec une étonnant image où la transposition de sexe se fait transposition animale : « et c’est un autre conte des Mille et une nuits que j’ai vu réaliser devant moi, celui où une femme, transformée en chienne, se fait frapper volontairement pour retrouver sa forme première. » Poussé à l’aveu, Jupien répond lui aussi par l’attaque, mais ce qu’il attaque chez le narrateur, c’est sa traduction de Sésame et les Lys de Ruskin. Au prix d’un anachronisme exactement inverse de ceux qu’il utilise pour donner aux aéroplanes et avions la place essentielle qu’ils ont dans la Recherche : on est en 1916, et Sésame et les Lys a été publié en 1906. Depuis, en 1913, le traducteur et préfacier de Sésame et les Lys a publié Du côté de chez Swann. On a donc la configuration suivante : Jupien, qui organise pour le baron les scènes de coups et blessures avec chaînes et fouet, dépouille le narrateur de sa propre fiction. Jupien le traite en Marcel Proust, auteur de l’ouvrage qui l’invente – lui Jupien. Mais comme cela ne doit pas atteindre la circularité dont on est à l’avant-dernière étape, dans quelques pages on sera au chapitre III, Soirée chez la princesse de Guermantes, il assigne Proust dans sa posture elle-même juste antérieure à l’écriture de la Recherche, celle de Sésame et les Lys. « C’est mon Sésame à moi. Je dis seulement Sésame. Car pour les Lys, si c’est eux que vous voulez, je vous conseille d’aller les chercher ailleurs. » À noter d’ailleurs le « cavalièrement » du brusque salut de Jupien, plantant là le narrateur : non pas pour les raisons qu’il va évoquer, mais bien simplement parce qu’il a brutalement cassé la coquille fictive de la présence du narrateur, et qu’il fallait cet éclatement pour initier la dernière étape avant boucle. « Il m’avait à peine quitté que la sirène retentit, immédiatement suivie de violents tirs de barrage ». Sur cette opposition enfin fissurée du narrateur et de l’auteur, le récit du bombardement se fait lui aussi allégorie. Mais tout est dans cet anachronisme, convoquant Proust oui, mais le Proust de dix ans plus tôt. Ainsi, ce n’est pas que le narrateur se dévoile et avoue qu’il est Marcel Proust, l’auteur. Au contraire, c’est Marcel Proust, auteur, qui laisse avaler de soi, par la fiction même, son propre devenir écrivain. À ces détails (qui ne sont pas pensés, mais qu’imposent la folie et la furie des figures) mesure-t-on nous-même le côté implacable de la Recherche, et en faisons-nous l’essence même de notre expérience de lecteur, ce qui nous lie à ce livre.

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 janvier 2013
merci aux 620 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page