[95] combien de grandes cathédrales restent inachevées

Et que ce serait peut-être, dans toute la Recherche, en six mots dont un verbe, et sans virgule, la phrase la plus brève et la plus raide de Proust : « Combien de grandes cathédrales restent inachevées ».
Ce qui revient dans les lettres : ces périodes où il est impossible pour Proust de travailler, par semaines entières, à mesure que son mal progresse. L’oeuvre est ébauchée sur la totalité de sa surface, elle est publiée pour son premier tiers, La Prisonnière est prête, mais il sait désormais qu’il ne (...)


Et que ce serait peut-être, dans toute la Recherche, en six mots dont un verbe, et sans virgule, la phrase la plus brève et la plus raide de Proust : « Combien de grandes cathédrales restent inachevées ».

Ce qui revient dans les lettres : ces périodes où il est impossible pour Proust de travailler, par semaines entières, à mesure que son mal progresse. L’oeuvre est ébauchée sur la totalité de sa surface, elle est publiée pour son premier tiers, La Prisonnière est prête, mais il sait désormais qu’il ne viendra pas à bout d’un chantier préparé toute sa vie, intégrant cette vie en totalité dans sa matière, mais dont la rédaction a commencé en 1909, alors qu’il arrive à ses trente-huit ans, et qu’il lui en restera treize – dont l’intermède de la guerre, qui bouleversera l’équilibre narratif comme d’un geste du bras à rebours.

Le paradoxe qu’il a énoncé pour Balzac (« unité rétrospective, donc non factice »), devient le sien même : maintenir devant lui un inachèvement – parce qu’il n’en viendra pas à bout – qui permette cependant d’aborder l’oeuvre comme totalité close (et non comme ce Mystère d’Edwin Drood laissé en plan par Dickens, auquel tant d’auteurs ont voulu donner une suite et une fin).

« Ces grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu le temps que d’être esquissées, et qui ne seront jamais finies, à cause de l’ampleur même du plan de l’architecte. » Cette phrase-là aussi, longtemps que je la sais par coeur : elle est pour moi l’image même des villes, quand on les quitte en train, quand on marche et qu’on s’est perdu, qu’on sait qu’il s’agit pourtant intimement de la même ville, peut-être de l’essence même de cette ville. Et que c’est une indication de fond sur l’art de composer : ne pas avancer le livre linéairement, mais le brosser à pleine surface, et que dans ces zones moins construites ou plus floues, l’imaginaire fonctionnera avec la même densité, le même déport de nous-mêmes dans le livre, mais comme à marcher dans ces zones urbaines défaites, ou ces constructions pas finies, qui sont malgré tout la ville telle qu’on l’a vue dans nos rêves. Et que la même phrase on peut la prolonger encore : comment, même si on a – ce qui fut refusé à Proust – la force vitale de mener le chantier à son terme, d’en garder précisément le fonctionnement et la puissance. Donc que l’esquisse ne soit pas un manque ou un inachèvement, mais une fonction même de ce plan originel ?

« Longtemps, un tel livre, on le nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite c’est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre les rumeurs et quelque peu contre l’oubli. » C’est bien, les logiciels, il vous confirment des intuitions qu’on aurait été incapable autrement de prouver : cette phrase au terme de la Recherche, dans le Temps retrouvé, qui reprend l’idée du livre comme cathédrale, mais lui ajoute l’idée d’inachèvement, puis de plan avec parties que délibérément on esquisse seulement, est la seule phrase, avec le légendaire incipit du livre, à commencer par l’adverbe longtemps. Et c’est le mot livre qui prend la place du je à suivre. Précisément pour dire comment je, qui nourrit et protège et grandit le livre, est ensuite agi par lui. Comment c’est le livre qui montre à l’auteur sa tombe et lui dit de partir.

Dans cette phrase, à bout de sa souffrance, Proust a écrit lui-même le refus de soin qui a fait de sa dernière crise un départ volontaire.

Reste le mot protège, le mot oubli – et, cette fois, à nous de les assumer. Ce n’est pas qu’on traite Proust plus mal qu’à d’autres époques, au contraire même, peut-être. C’est juste que le monde lui-même s’est égaré dans ces parties juste esquissées d’un temps sans plan, ni cathédrales, ou du moins pas celles qu’on y aurait souhaitées.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 janvier 2013
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