de choisir son emplacement dans les grands cimetières

algorithmes, paysages et simplifications diverses dans le traitement de la mort urbaine


Cette nuit, dans un rêve, je voyais Julien Gracq et c’est lui-même qui me montrait, sans parler mais avec insistance, cette image : dans le cimetière, un homme immobile, et deux autres autour de lui – comme on coupe un vêtement – dessinaient au sol l’emplacement de la tombe. Julien Gracq n’a pas de tombe et ses cendres ont été dispersées, c’est peut-être lié au fait qu’il vienne ainsi nous visiter en rêve. Le reste, les autres éléments, découlaient de l’image (écrit dans TGV Saint-Pierre des Corps Paris, 8h15 -> 9h15, ce jeudi 31 janvier 2013.

Dans la ville, maintenant, c’était automatisé : en fonction de vos activités professionnelles et sociales, de votre parcours médical, modulé par votre patrimoine financier et revenus fixes, vous receviez un jour votre convocation et deviez alors vous présenter au grand cimetière. Avec possibilité cependant de plusieurs options, lieu de naissance, lieu qui avait été votre résidence la plus durable, ou dans la ville même selon l’emplacement choisi (pourquoi choisir le cimetière ouest, si votre famille résidait plutôt quartiers nord).

On avait réservé au grand cimetière, en fin de matinée, un horaire spécial pour les convoqués. Le système informatique qui servait à convoquer les jeunes pour cette journée de présentation des armées avait facilité la logistique. Les enterrements avaient été décalés soit plus tôt le matin, lorsqu’ils demeuraient quasi anonymes ou dans ce qu’on disait l’intimité familiale, et début d’après-midi s’il s’agissait de cérémonies avec public moins restreint. Pour les crémations, tout avait été automatisé avec les établissements hospitaliers et l’état-civil, cocher crémation sur le formulaire vous dispensait de la formalité des convoqués.

On les voyait alors solitaires (comme pour le permis de conduire, on interdisait que ce soit autrement que seul) arpenter les vieilles zones encombrées – mais où toujours quelques places finissaient par se dégager – puis les zones dites paysagées plus à l’écart. Certains choisissaient avec rationalité ou indifférence, cela allait vite. D’autres hésitaient longtemps. D’autres semblaient incapables de se résigner, on leur faisait alors remplir une décharge : les algorithmes de répartition spatiale du grand cimetière avaient souvent été cités en exemple.

Lorsque l’emplacement était choisi, la personne s’immobilisait. Les personnels de service, à distance dans les allées et avec une politesse très discrète, faisaient un signe aux opérateurs. Deux hommes en combinaison grise approchaient alors de la personne et, respectant l’orientation qu’il avait décidée, et où de l’horizon portait son regard, dessinaient autour de lui, avec une corde imbibée de craie (c’est d’usage courant dans les terrains de gymnastique et de sport collectif) le rectangle adapté à la taille du corps.
Les tombes étaient plus simples, moins ornementées. On enjolivait ce schéma graphique dit QR code, parfois luxueusement, qui vous renvoyait automatiquement sur le Centre d’Archives de l’Identité Numérique (CAIN) où votre site Internet, vos contributions professionnelles dans les entreprises traversées, les traces sur les réseaux sociaux, images et conversations, avaient heureusement fini par être centralisées. Cela, normalisation et simplicité, plus diversité des orientations, avait permis d’en finir avec les anciens cimetières où tout était aligné comme dans les immeubles. On voyait souvent, ainsi, des regroupements circulaires, ou en radiales partant en large éventail, en amphithéâtre devant un beau signe végétal ou artistique, et ceux qui choisissaient des solutions solitaires dessinaient parfois de beaux archipels qui devenaient à leur tour objet d’étude dans l’arbitraire des dispositions prises.

Le seul élément qui froissait peut-être, et générait encore parfois des forums sur Internet ou des prises de position détonantes, voire inconvenantes, concernaient cet envoi préalable du formulaire. On pouvait certes l’anticiper, mais il n’était pas possible de réserver des places trop longtemps avant usage. Tout le monde se félicitait du système adopté, alors pourquoi remettre en cause ce qui en était le premier régulateur : ce calcul préliminaire, selon dossier social, médical et financier, de la date préalable de convocation pour votre choix personnel d’emplacement ?

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 31 janvier 2013 et dernière modification le 8 mars 2015
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Messages

  • Je quittai rarement Paris mais les funérailles de Bernard se déroulaient là où il avait passé les dernières années de sa vie, à Jouy-en-Josas, dans les Yvelines. Il m’avait emmené un après-midi dans le petit cimetière pour me monter, disait-il, la tombe de Léon Blum, mais il m’avait surtout dit que c’était là qu’il souhaitait être enterré. Nous avions parcouru les allées en pente du cimetière. Il se savait malade, se savait-il condamné ? Avait-il conscience que c’était la dernière fois qu’il venait vivant en ce lieu ? Le cimetière de Jouy-en-Josas suit la pente d’une petite colline et la tombe de Léon Blum est située en haut, tout en haut à l’abri d’un immense cèdre. Plus qu’une tombe, c’est un lieu de mémoire, un coin de terre recouvert de dalles, comme des allées de jardin et une simple plaque mentionnant le nom de l’homme d’État. On est resté un long moment à regarder cette tombe. Lui, absorbé par ses pensées et moi, essayant de me rappeler tant bien que mal qui était Léon Blum. Je mélangeais tout, Gambetta, Aristide Briand, Clémenceau, Jaurès, Blum et je n’osai pas demander à Bernard de remettre de l’ordre dans mes connaissances très approximatives de l’histoire de France.
    [.../...]
    Nous sommes montés vers le cimetière en suivant le corbillard. Nous avions oublié de prendre des parapluies et c’est trempé que nous sommes entrés dans le cimetière. Là, après le protocole d’usage, les hommes des pompes funèbres ont installé le cercueil sur nos épaules ; nous étions six à le porter. Six que Bernard avait choisi lui-même avant de mourir. Six qui devaient le conduire jusqu’à sa tombe. Dieu qu’il était lourd mon Bernard ! Je sentis une vive douleur dans la clavicule gauche, douleur qui me suivra pendant de nombreuses années comme celle, plus profonde, plus sournoise, celle de la disparition de Bernard. La marche pourtant courte fut longue de douleur. Mes pieds s’enfonçaient dans la boue et semblaient disparaître dans la terre meuble. La tombe de Bernard était en haut, près de celle de Léon Blum, le long du mur du cimetière. « Comme ça, si je veux me faire la belle, je n’aurai qu’à sauter », m’avait-il dit alors en riant. Mais je n’avais pas répondu alors. Que pouvais-je répondre à cela ?