publie.net révolution 2 | 1, industrialisation du livre numérique


un virage brutal, et un virage attendu, en tout cas ces temps-ci on change d’époque


Quelques remarques brèves sur les changements actuels dans la diffusion du livre numérique.

Lontemps, en tout cas bien six mois après le lancement d’iBooks sur iTunes.fr en juillet 2010, et du KindleStore Amazon.fr en septembre 2011 nous étions confrontés à la même posture : éditeurs traditionnels le dos contre la porte, et nous qui avancions comme expérimentateurs, mais avec la chance du coup de pouvoir solidifier nos pratiques, évoluer à mesure que les outils et les plateformes évoluaient.

Changement à l’horizon 2012, tout au long de l’année : 1, professionnalisation de l’epub, plus possible faire du bricolage, même s’il y a encore trop de trucs bricolés dans la masse des offres diverses, irruption (enfin) d’une vaste offre légale en provenance des éditeurs, se dispensant de plus en plus des DRM (la numérisation des Echenoz puis des Beckett par Minuit, dans de très belles réalisations ePagine, comme bon indice temporel). Dans ce contexte, à la fois nous franchissons nous aussi un saut qualitatif, notamment, pour publie.net, en requérant les services de deux créateurs à la pointe de ces techniques, Gwen Catala et Roxane Lecomte, mais – dans ce contexte de normalisation rapide – une baisse logique de nos ventes par téléchargements : la littérature contemporaine de création se retrouve dans la même portion congrue qu’elle occupe en librairie, et les librairies numériques – pas de gaieté de coeur que je le dis – en rajoutent encore dans le consensus de la lecture daube, pourvu que ça se vende.

Indice 2013 ? Fini d’être en rage quand on voit la banalisation du Kindle dans les rues de New York et qu’en France des amis vous écrivent tout heureux de vous dire, comme une prouesse presque adultère, qu’ils se sont acheté leur Kobo à la Fnac et ont mis trois gratuits dessus – mais tant mieux. De toute façon, le processus est irréversible. Dans cette diffusion en masse de supports de lecture désormais ergonomiques et fiables, tirée en avant par les deux appareils fantastiques que sont l’iPad Mini et le Kindle Fire (et les livres que vous achetez directement sur publie.net sont lisibles sur les deux), on peut jouer désormais à armes égales, via la qualité des textes et des epubs. Et nous, là, on reprend une longueur d’avance : les auteurs que nous invitons à publie.net écrivent directement depuis leur expérience numérique, on ne fait pas dans le portage. Comme elles nous paraissent tristes, souvent (je n’ai pas dit systématiquement) les nouveautés de rentrée des éditeurs traditionnels, même avec version numérique associée.

Donc, un décollement, et une massification. Parallèlement, l’offre continue de se multiplier exponentiellement. Chez Immateriel.fr, les nouveaux arrivants peuvent s’inscrire en ligne pour demander validation, et nos frères d’armes leur offrent en quelques heures un accès généralisé à l’ensemble des librairies numériques, des plus grandes comme iTunes et Amazon, aux petits opérateurs indépendants, comme FeedBooks pour les tablettes Androïd ou ePagine pour les corners des libraires indépendants, qui pourtant s’enracinent dans le refus de mutation, et aux dernières nouvelles ce n’est pas MO3T, pourtant fait pour eux, qui les décoincera de leur trouille : c’est dramatique, et personne ne sait plus comment le leur dire. En attendant, on continue de tisser nos câbles avec nouveaux canaux de diffusion, Barnes & Noble qui arrive en Europe, Orange Read & Go etc. Et cela vaut aussi pour l’agrégateur EDEN (auquel Gallimard, Flammarion et Le Seuil ont mis au pot d’1 million de dollar en décembre, preuve que chez eux l’argent rentre à autre échelle que chez nous), et qui accueille aussi de nouveaux entrants, voir annonce Inculte qui commence apparemment sa culture numérique chez Eden au printemps, on s’en réjouit, un exemple parmi bien d’autres. A côté de ça, la Commission numérique du CNL accorde des centaines de milliers d’euros aux éditeurs institués pour la numérisation de leur catalogue – et, sans être méchant, les 500 K€ dont ont bénéficié les éditions Odile Jacob l’an dernier, c’est où, le résultat ?

Ces considérations qui n’inventent pas la poudre, pour arriver à quelque chose de bien plus récent et de plus surprenant. Appelons ça l’industrialisation du livre numérique.

Au début, on était braqué sur un point : l’atelier de l’écrivain est composite – documentation, photographies, esquisses, lectures haute voix, esquisses – le livre numérique pouvait accueillir beaucoup plus que ce qu’en projetait en deux dimensions le livre imprimé.

D’autres cherchaient vers la vente d’application (non pas les vendre aux lecteurs, les vendre aux chercheurs d’or, attributeurs de subventions, ou couillonnades pures) qui requéraient des dizaines de milliers d’euros pour la réalisation de belles choses enrichies à quoi seul l’iPad donnait accès. En ce moment, ça fait le ménage dans ce petit monde. Mais quelques belles expériences s’en sortent pourtant, notamment en réalisation jeunesse.

Nous, on cherchait notre chemin entre les deux. La complexité et l’innovation, l’invention de la revue D’Ici Là, 9 numéros sous la direction de Pierre Ménard, avec epub Gwen Catala depuis le numéro 6, c’est un régal sur l’iPad mais voilà... même sur l’iPad on ne peut plus le savoir.

C’est que sous l’industrialisation vient la norme. Une série incroyable de filtres, qui se comptent en milliers de lignes de codes, s’interposent entre l’epub que nous concevons, et ce qu’achète le client sur sa tablette ou liseuse.

En voici trois exemples, plus un autre :
- en typographie Print, l’encre n’est jamais noire (on y insère du bleu cobalt), pas plus que n’est blanc le papier du livre. Pour nous, rien à voir, dans le rendu tablette, si on laisse l’encre de l’epub au plein noir, ou si on crée notre propre micro-variation. L’instruction est normalisée dans l’epub, et parfaitement reconnue d’ailleurs sur iTunes. Mais Amazon a décidé qu’une telle instruction pouvait léser le contraste sur Kindle, notamment pour l’affichage du mode Sepia (utile pour lire la nuit). Donc Amazon affiche plein noir, et tant pis pour vous. Et moi je paye les heures de mes chers (chers, pas chers) codeurs, qui affinent leur encre, leurs marges, leurs typos, filets...
- l’idée, c’est, dans la grande profusion qu’est le web, qu’on puisse se voir proposer un texte qu’on n’a pas prévu d’acheter, mais qui correspond à la requête floue exprimée, ce qui est le grand art, de toujours, des métiers de bibliothécaire et de libraire. Pour cela, nous incluons dans l’epub un fichier dit de métadonnées, pas seulement auteur, titre et ISBN, mais mots-clés, notice... Sur publie.net, ainsi, cliquer sur le nom de l’auteur vous communiquera son site, sa bio et biblio, sa photo, et Immateriel.fr le propose comme un flux parmi les autres : aucun revendeur pour accepter de l’intégrer. Sur Amazon (et nous recommandons avec insistance à tous nos auteurs d’y procéder) à vous de recréer votre page auteur, et par exemple sur le site US vous pourrez déclarer votre blog alors que pas sur le site Fr. Sur iTunes, rien du tout... C’est les auteurs qu’on lèse, et la cohérence même d’une littérature qui n’est pas produit d’auteurs anonymes.
- la question du non-linear. Voyez chez nous Affrontements d’Arnaud Maïsetti : l’idée de deux navigations superposées, l’une thématique, l’autre chronologique. Voyez Le jeu continue après ta mort de Jean-Daniel Magnin : jouant des arcanes imaginaires du jeu vidéo, les narrations se séparent et se recomposent. Toutes les marques, Samsung, Microsoft, Kindle, Kobo proposent des tablettes aux normes epub3 : sauf qu’elles refusent, dans leur moteur epub3, la possibilité de cette instruction dite non-linear et qui est pour nous, auteurs, après 15 ans de web, rien que l’élémentaire de l’écriture, un des modes de l’hypertexte. Et c’est grave, parce que – voyez les capacités de la Samsung – la prescription technique des marchands interfère alors en amont avec une norme d’écriture établie uniquement selon les critères marchands dérivés du livre traditionnel.

Et j’en viens à un deuxième point, symétrique, mais d’enjeu plus important : sur votre téléphone comme sur votre iTunes ou sur votre ordinateur, vous êtes habitué à actualiser vos applications, ou disons simplement faire une mise à jour. Hors, un fichier epub c’est un emboîtements de fichiers du même type que l’application. Pour nous, jusque y compris dans la proposition commerciale, déplacer le livre vers l’idée de ce qu’il est en tant que work in progress est un concept essentiel. Le contrat auteur-lecteur s’effectue sur un titre qui inclut le travail ultérieur de l’auteur. Nous avons proposé, de 2008 à 2010, de nombreux chantiers selon cette idée essentielle. C’est plus difficile lorsque le niveau d’élaboration des epubs bondit en avant. Cela nous a amenés à une autre évolution interne : une correctrice principale, et un réseau de relecteurs-correcteurs. Un texte mis en ligne a été relu au moins 2 fois.

Mais les mises à jour concernent aussi la possibilité même de l’évolution technique : nos epubs d’il y a 2 ans, sans parler des plus anciens, n’étaient pas construits selon les mêmes principes que ceux d’aujourd’hui. Nous avons donc en continu une politique de révision et mise à jour de nos textes.

Si vous l’achetez sur publie.net ou sur librairie.immateriel.fr, il vous suffira de télécharger la nouvelle version depuis votre bibliothèque numérique, pour en bénéficier. De même, votre bibliothèque vous donne accès permanent à un livre téléchargé, même si depuis nous l’avons retiré de notre catalogue.

Par contre, si vous acheté ce même eBook sur Amazon, vous téléchargez bien sûr la dernière version, mais vous n’aurez pas droit à ses mises à jour ultérieures. A l’inverse des Américains : chez eux, on vous prévient simplement que, si vous souhaitez télécharger la nouvelle version avec mise à jour, vous perdrez vos annotations, ce qui n’est pas la même chose. Alors, à quand chez nous ?

A l’heure actuelle, seul iTunes propose (mais pour les epubs créés avec iBooks Author, moyennant exclusivité) qu’en cas de mise à jour d’un eBook acheté vous ayez droit à la nouvelle version.

Version plus noire : en mai dernier, nous découvrons qu’aucune de nos mises à jour, couvertures et texte lui-même, ne sont prises en compte, depuis plusieurs mois, par Kobo, le canadien japonais qui a raflé le livre numérique chez Fnac. J’ai l’archive des messages, et je dois noter la patience et la gentillesse de nos interlocuteurs, aussi désolés que nous de l’incapacité nullissime de leur infrastructure à l’autre bout du monde et qui s’en fiche bien un peu du petit pays avec sa langue régionale. On relance, et relance, et relance. En septembre, rien. En novembre, rien. Et là, en janvier, avant-hier précisément, message émanant de Toronto pour nous dire que ça y était, ils avaient trouvé qu’une case actualiser selon le flux n’était pas cochée dans leurs serveurs pour ce qui concernait la France. Et les braves gens qui en choisissant Fnac trouvent que c’est plus français... Il paraît donc qu’enfin, d’ici début de semaine prochaine, nos mises à jour seront effectives... Et compte tenu du gâchis moral que nous avons enduré depuis plus de 5 mois, alors que les Kobo se vendent comme des petits pains et que nos vieilles versions de livres partaient au prix du neuf – je vous fais part en exclu de cette information (qui ne vaut pas que pour publie.net) : si vous constatez que votre eBook acheté chez Kobo.fr ou Fnac n’a pas bénéficié de la mise à jour qui vous était due au moment de l’achat, demandez cette version mise à jour par un mail à leur service après-vente. Et soyez 300 000 à le faire, if you please...

Tenez, encore un petit truc marrant concernant la Fnac, rien que la petite cuisine interne, tout petit détail, mais quelles conséquences pour nous... Il nous arrive régulièrement de faire des promotions, quelques jours d’une baisse de prix. Ou bien, si on fait une mise à jour, d’avoir à rehausser un peu le prix parce que sinon on crève, on ne s’en sort pas. Notre contrat avec Amazon : le prix Amazon est aligné sur le prix le plus bas proposé chez l’ensemble des autres revendeurs. Seulement, la Fnac a toujours 3 jours de retard (enfin, quand ils y arrivent). Donc, les robots fureteurs Amazon, qui balayent systématiquement les livres déposés dans les sites de la concurrence, dépistent le prix Fnac plus bas, et baissent automatiquement le prix Amazon, et pas moyen de le faire revenir à la normale sans intervention manuelle... Là encore, seule réponse possible faire comme les dinosaures : mettre un prix plus haut au départ, et n’en plus bouger.

Voilà un peu, chers auteurs qui nous écrivez si souvent pour nous demander comment et pourquoi on ne va pas plus vite, et quand sera la mise en ligne promise, à quoi ressemble la marmite du quotidien, dans la cuisine interne, et ce qui nous bouffe à fournées d’heures. Et ce côté massif de ce contexte d’industrialisation, nous jouerons aussi le jeu, combat corps à corps pour des textes d’invention et de qualité : ces jours-ci, déjà des dizaines de demande pour notre opération 100 bibs, 50 epubs, où nous serons bien forcés pourtant de sélectionner les bénéficiaires. Et je suis complètement stupéfait de constater combien de dizaines et centaines de liseuses équipent déjà les bibliothèques, alors que ce n’est qu’un modèle parmi d’autres, et que ces appareils sont soumis à obsolescence rapide...

C’est encore plus dramatique pour quelques amis codeurs qui avaient tant investi d’eux-mêmes dans cette invention de l’écriture numérique, sa typographie et ses codes.

Ce billet parce que pour nous c’est drapeau orange sur le livre numérique : oui, contexte de décollage, contexte d’expansion – et on tiendra ferme notre place, avec des tas de beaux textes et de mises en ligne, des polars, des retraductions, un domaine contemporain étranger, des classiques réédités avec soin (à venir, le Portrait de Dorian Gray pour la première fois en France en version non expurgée, le To-morrow de Conrad et d’autres). Mais il n’y a plus d’utopie.

Et ça ne va pas être marrant pour ceux de nos copains qui vont rester coincés dans une épicerie du livre numérique standardisée, en amont par une production éditeur de plus en plus consensuelle, en aval par une distribution qui, pour s’élargir, normalise de force et nivelle par le bas ce qu’elle diffuse.

Ce billet parce qu’il est important, décisif, que chacun de nos lecteurs dispose de ces éléments invisibles. Notre pression collective peut faire bouger même les grands monstres.

C’est bon, vous êtes assez désespéré ? Alors lire le tome 2 de ce billet, et en route pour la web-edition...



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écrit ou proposé par : _ François Bon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er février 2013.
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