Belval | usine morte et rêve de ville neuve

à Rockval, sud du Luxembourg, on recompose une ville nouvelle autour des bribes sauvegardées et revernies de l’usine


Ce ne seront que quelques questions, et surtout pas des affirmations. Je ne me permettrai pas de les énoncer si, avec les sidé de Fos-sur-Mer, nous n’étions pas engagés dans une expérience dont les données de base sont différentes – l’usine de Fos n’est pas en danger (mais pour combien de temps, puisque ce qui commande ce n’est pas la rentabilité ou l’intérêt humain en lui-même de l’usine, mais la gestion pion par pion, sur un échiquier à taille mondiale, de la taille du profit d’un seul homme) – mais dans le même savoir obscur que la mémoire de l’aciérie concerne toute la communauté..

La géographie de ce pays me tient à coeur : du haut-fourneau U4 d’Uckange, devenu monument historique (l’insigne chance pour moi d’avoir bénéficié directement des analyses d’un homme d’exception, Jean-Louis Malys), continuant lentement à se refroidir, mais tout ce qui l’environnait est rasé, jusqu’à Longwy l’ancien paysage industriel continu a été rasé. L’herbe reste grise, la pauvreté endémique, dans un pays qui pourtant a toujours été celui de l’âpreté et des luttes. L’exception : Florange, dont ArcelorMittal veut tuer définitivement la filière chaude.

Et aujourd’hui j’ai passé la frontière : un paysage accidenté, montagneux, les terrils des vieilles mines. Les usines d’acier se sont installées directement à proximité du minerai. C’est encore un site ArcelorMittal, mais les deux hauts-fourneaux sont froids depuis longtemps.

Sauf que je reconnais tout le paysage de Fos, le moindre détail est jumeau.

Ici à Belval on a déjà installé le Rockhal, grande salle de rock (la rue qui y mène s’appelle allée du rock’n roll, où, de Bob Dylan à Neil Young tout le gratin est venu jouer) : compter les zones urbaines allemandes, françaises et belges dans un rayon de 2 heures de voiture vous comprendrez l’intérêt de la situation d’Esch.

C’est un projet titanesque, je peux même dire que je n’avais pas eu cette sensation précise sinon dans les premiers temps de la reconstruction du World Trade Center. Le coeur de l’usine, donc les 2 hauts-fourneaux et l’ensemble du dispositif industriel (celui qu’on a rasé en Lorraine) devenu monument, c’est-à-dire qu’on garde la carapace et qu’on la revernit et embellit selon cette puissance même d’imaginaire qui nous frappe chaque fois qu’on traverse l’usine de Fos.

Et on construit tout autour une ville neuve, une ville futuriste, dont l’usine est le monument sculptural signe, symbole. Parce qu’il s’agit de symbole et d’imaginaire, c’est un inventeur de villes imaginaires, le dessinateur François Schuiten, qui conçoit la ville comme scénographie (incluant éclairages, traversées, perspectives). Je n’imagine pas qu’un artiste, et d’autant plus du gabarit de Schuiten, puisse se débiner devant une telle commande, qui n’a de solution que par le plus haut qu’on peut donner, et ce n’est pas la première intervention architecturale de Schuiten. Plutôt notre condition d’humains elle-même, dans notre rapport à la ville, au territoire, aux trajets et au sens même de la vie (comme dans le beau titre de Hölderlin) : nos villes aiment la présence des ruines, mais en reconstruisant le haut-fourneau comme comme ruine moderne dans la ville rêvée, à quoi touchons-nous de cette violence même qu’était le réel, morts compris, et qui hante cette notion du beau dans les textes écrits à Fos ?

Le chantier tourne à plein, mais la ville est déjà là. Les quartiers ouvriers qu’on a traversés avant d’arriver, plus bas, à Esch, sont tels qu’ils étaient du temps des usines. Ici, il y a donc le Rockhal pour le spectacle, une Cité des sciences, est aussi annoncée une Maison des Livres, et bien sûr les banques et assurances, qui trouveront de l’espace pour leur bureau. Et légitime à Luxembourg, qui a besoin d’une vraie université, de l’établir ici dans la ville neuve : Louvain est une expérience réussie alors que l’isolement de départ était bien pire.

Passé le rond-point, on est sur l’autoroute, à 18 kilomètres pile de Luxembourg. Probable donc que la ville de Luxembourg, qui a développé sur le plateau de Kirchberg une cité entièrement vouée au monde de l’argent, a pleine légitimité pour installer à Rockval une cité vouée aux nouvelles technologies. Dès à présent, on voit des silhouettes travailler à leurs ordis dans des pièces éclairées touchant les hauts-fourneaux vernis et repeints.

Est-ce que la ville d’elle-même serait venue s’installer là, où des hommes venus souvent de très loin descendaient à 1000 mètres sous la terre chercher le minerai et le charbon ? Est-ce que la ville nouvelle qu’on installe sur le lieu même de l’usine, et l’incluant comme son monument géant, sauvera les quartiers ouvriers de l’ancien tissu, ou simplement aidera-t-elle à ne plus les voir ?

Quel rapport avec ce qu’on fait à Fos : pour chaque élément vu dans l’immense chantier-ville, s’interposant à l’usine comme Rome mêle en chacun de ses points tous les âges de ses ruines, je repense aux textes recueillis, qui concernent les gestes, les visages, la communauté et non pas le fer en lui-même.

Rockval ce soir me hante, me hante profondément. Pour trop de questions que je ne sais pas résoudre. À Fos, chaque texte fait référence au beau, mais dans et par cette relation de l’homme au feu, au geste qui transforme, et la nécessité de s’assembler en communauté pour déployer ces forces bien plus hautes que nous-mêmes, malgré la peur, la violence, le risque, et la menace ou la gangrène que sont les forces d’argent, quand on les livre à elles-mêmes – ceux de Florange tout auprès le savent bien.

Que fait-on ici à Esch-Belval de l’usine, quand elle est le monument qui décorera bientôt les nouvelles banques ?

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er mars 2013 et dernière modification le 2 mai 2013
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