Sylvain Kassap clarinettes

traversée des musiciens


Sur Sylvain Kassap, voir aussi Laborintus, lecture Bon-Kassap à Bagnolet (octobre 2006) et notre rencontre pour Banlieues Bleues, le 16 mars 2006.

Tout du long qu’il parle de lui, c’est au présent.

Moi je veux le faire parler de ceux qu’il porte, et même d’où vient son nom. Mais Kassap on dirait que ça ne l’intéresse pas : « Tout le monde s’est reconstruit là où il était, il n’y a pas eu de transmission. » Où on était c’est Villiers-sur-Marne, c’est Champigny : « Je suis un môme de la banlieue. » Et la banlieue il y habite toujours, puisqu’à Montreuil il vit et travaille, mais par provocation c’est Paris centre qu’on a choisi, lui Perrier moi bière.
Et pourquoi je demande aux musiciens de me dire ce que je n’ai pas su réussir pour moi-même, est-ce que simplement je leur demande de m’expliquer pourquoi ce qui s’est passé pour eux ne s’est pas passé pour moi ? Ils sont ici les traceurs d’imaginaire, ceux qui font les paysages en avant. Avec Kassap on pourrait être frère plus qu’aucun autre, on a le même âge, on a écouté les mêmes musiques au même moment, on s’est scié les doigts pareil au même âge sur les mêmes Framus, alors ?

Alors j’insiste. Kassap pour le grand-père ukrainien. L’autre grand-père, moldave. L’un qui épouse une Italienne, l’autre qui épouse une guadeloupéenne. Le grand-père : « Un taciturne, tu posais une question il grognait une réponse. » La judaïté et l’exil : « Il m’a dit, le grand-père : après la guerre tu ne peux pas croire en dieu, Israël terre promise par dieu moi je ne crois pas en Israël. » Mais l’Italienne : « Plus anglaise qu’une anglaise. Quatre-vingt seize ans, j’ai toujours parlé anglais avec elle : quand ils se sont connus, elle était danseuse à Londres et le grand-père monsieur Loyal dans les cabarets. » Mais ce qu’il en est du germe ou du rêve, des tournées, des lumières, et de la ville inconnue devenue aventure, il n’en parle pas, Kassap : est-ce qu’on se lance dans son propre rêve sans qu’il pré-existe, est-ce que ceux dont il parle, qui ont pu croiser là-bas Cendrars ou Chaplin (non, ils étaient ces anonymes du spectacle, et le cabaret n’est pas forcément un rêve de grand art : moi j’aurais des questions à lui poser, en anglais s’il faut, sur comment elle dansait et sur quelles musiques, la vieille dame de quatre-vingt-seize ans).

D’abord, il n’y a rien, ou presque. Quelques disques, un peu la radio, ceux qu’on appelait les yéyés, presque pas la télé. Enfin ; il y avait les livres, ce qui n’est pas rien, mais pas vraiment de musique ni même de son.
Et puis il y a le collège et soudain le Sergent Poivre et là, je sais que je serai musicien, bien que je ne joue de rien, sans savoir ce que ça peut bien vouloir dire, juste parce que je sens que c’est là que je veux vivre et sans doute exister.
Alors j’écoute.

La vie pour Kassap commence à l’encontre de ses parents, et elle commence à seize ans, c’est déjà au présent quand il en parle : « A douze ans je me vois batteur, c’est toujours un rêve, un jour je serai batteur. Tout le reste c’est par ereur. » Il dit qu’à la maison il y a un tourne-disque, qu’il n’a pas une batterie complète mais une caisse claire et une charley, il joue sur les disques.

Alors j’écoute, dit Sylvain Kassap : d’abord les fracas fantasmés des tambours sans lesquels les Marshall auraient vrombi sans assise.

A quatorze ans premier groupe, le nom Anacharsis et peu importe qui était le vieil imprécateur grec, le nom sonne bien. Il fait la guitare et la basse, on change d’instrument à chaque morceau : « Ça n’a pas vraiment d’importance. »

On va à Paris, au Bataclan on peut entrer librement pour les enregistrements télévision de Pop 2. Il voit Robert Wyatt, il voit Rory Gallagher. Au lycée, son copain c’est Claude Barthélémy : ça encore c’est un mystère, est-ce qu’on y arrive tout seul, à s’installer sur la fronde, et qu’est-ce que cela change, si on s’y retrouve à deux, sans trop savoir, ou bien si c’est seulement bien après qu’on mesure, de tous ceux qu’on a croisés, qu’il en reste si peu sur le dur chemin de musique. « Barthé, son groupe s’appelle Aircraft Alarm + Chimie, il a une Framus avec un micro dans la rosace, à quatorze ans il joue pareil qu’aujourd’hui sauf qu’il n’a pas la même culture. » Et qu’il faut aussi à chaque étape un frère aîné : on emprunte le frère aîné du copain. « Barthé, son frère aîné nous fait écouter vachement de trucs, Miles Davis, Chick Corea : il y avait un disquaire en bas du boulevard Saint-Michel, des disques pas cher, j’achète Miles et Coltrane, ça faisait pas assez de bruit ce truc là c’était pas assez rock. » Parce que son truc, à Kassap, il insiste, c’est le rock. « Le monde se partageait en deux : ceux qui prenaient de l’acide en allant voir Gong, et les autres qui allaient voir Magma. » Et dans la chanson de Kassap, la chanson qu’il écrit de sa ligne de vie, cela se chante :

La voix, la densité rythmique, puis le monde psychotrope de celui qui fut le moteur de la machine molle
Alors, je gratte
et j’écoute
Le brouet des putes et la clé espagnole que me fait découvrir le frère aîné de l’émule de Mc Laughlin ; et qui plus tard sera la base de « et d’équerre ».
Alors, je souffle
et j’écoute

Et c’est cela qui me hante, à trois jours de distance, que moi j’ai en vrac tous ces mots et ces histoires de Kassap, et le lycée, et les virées à paris, et les répétitions du groupe aux méchantes guitares, et les cheveux trop longs et ce qu’on s’imagine dans la tête en écoutant les disques, lui il l’enlève et voilà. Il n’y a plus de Barthélémy, juste l’émule de Mc Laughlin, il n’y a plus Soft Machine mais la machine molle, et tout d’un coup le mot souffle. Il te faut, Kassap, ce vide en arrière, ou cette énigme tout autour ? Dans sa chanson il a disparu, le postier Antillais : « Dans Anacharsis, le flûtiste c’est un Antillais de dix-neuf ans, plus vieux que nous, il bosse au tri postal de Créteil, un samedi il ne peut pas venir, il me montre, j’apprends ces bouts de flûte-là. » Alors la flûte aurait pu devenir sa vie : « J’en ai toujours une, toute oxydée. Mais les copains ont des amplis, la flûte ça ne fait pas assez de bruit, je me dégotte un sax. » Et il complète à distance : « L’hyper expressivité du sax. »

Moi je l’embête. Moi j’ai eu mes livres au collège, et les premiers poèmes le soir dans le garage, sur la grosse Japy qui sert à faire les factures, quitte à les recommencer trois ou quinze fois, et ce Verlaine sur papier transparent qui a appartenu à mon grand-père maternel et c’est à quatorze ans une totalité d’érotisme plus que jamais le monde ne pourra se douer d’érotisme qui reste pour moi dans le nom Verlaine quand c’est le seul livre de poésie qu’à quatorze ans vous connaissez, quand bien même vous avalez toutes les proses, et que les proses comme Verlaine sont capables d’impair. Pour Kassap c’est d’un bloc, et ce bloc on le repousse comme une masse noire et sans durée : « Des fois là j’ai l’impression que je raconte la vie d’un autre. »

« Ma première seconde, vraiment la rupture. Tu redoubles contre une batterie, on me met dans une boîte privée mais donc il n’y a plus de blé pour la batterie je m’étais fait avoir. Je passe le bac C, je le rate, et le bac A l’année d’après en candidat libre, mais je n’étais plus de chez eux. Et la dope, les années dope. »

Chanson : Il y aura tous ceux avec qui j’ai partagé les notes ; ici et ailleurs ; écrites ou improvisées, toujours rêvées ...
et puis les scènes aux côtés de ceux qui étaient sur les disques...

Fini la banlieue et l’écart. Il vit à Paris, il est dans la nuit et les musiques. Il y a les appartements prêtés, les lieux où on s’héberge, il en reste dans la tête les adresses, et puis ce saxophone à la main, on imagine un étui noir.

« Un endroit communautaire à Joinville-le-Pont, un appart à plusieurs rue de l’Arbalète. »

D’ailleurs, dans la chanson de Kassap, ça a disparu ces années-là. On dirait que le réveil est après. Pourtant, pourtant : « Pour mes seize ans, les potes se cotisent et ils m’offrent un le pavillon, un le corps, un l’embouchure : une clarinette, c’était un instrument à anche et ils n’avaient pas les moyens de m’en offrir un plus beau. » La clarinette entre dans la vie de Kassap, la clarinette mange la vie de Kassap.

Et moi, c’est comme un coda ou un écho, ou une phrase de saxophone mise en boucle : « Des fois là j’ai l’impression que je raconte la vie d’un autre. » La rupture consommée avec la famille, on ne donne même plus de nouvelles : « Mes parents ils ne m’aident que pour mes études : ils rêvaient pour moi d’un autre métier. Je suis en musicologie à Vincennes, plus psycho comme tout le monde. »

L’arrière-fond sauvage. Il dit, de ce désordre : « Le langage ne veut plus dire grand-chose, les mots ont échappé. Je suis bilingue de naissance, je sais que les mêmes objets ont deux noms, et là tout est en vrac. » Et puis : Le voile en mauve de l’héroïne dans les yeux, il me sort une phrase d’un de mes livres, c’est il y a longtemps et moi je mets même du temps à retrouver où je l’avais mise, la phrase, et d’où elle me vient, si maintenant je sais d’où elle me vient, la phrase sur l’héroïne et les poisons qu’on s’injecte, et comment c’est lui, Sylvain Kassap, qui s’en est fait le dépositaire pour lui-même et ce dont il préfère ne pas se souvenir. Il dit, Kassap, au présent pour maintenant comme au présent pour alors : « C’est une période je ne me souviens plus vraiment. » Sauf qu’il joue : « Des groupes plus électriques, un boulot plus musical. » Et que la fac de Vincennes sera pour lui le creuset, l’autorisation : « A la fois j’avais très peur, parce que tout de suite les profs me filent du boulot, accompagner les pièces de théâtre. » Et puis, s’il n’y a plus Anacharsis, il y a toujours les amis d’Anacharsis et leur chanteuse : « Ils m’ont permis de sauter du train en marche et de revivre. »

Moi aussi c’est l’année où j’arrive à Paris, l’année où j’ai ces chambres à Paris, l’année où sans doute Kassap je le croise trente fois sans savoir parce qu’on est aux mêmes endroits pour écouter les mêmes musiques. Sauf que moi je ne joue pas, moi je me mets dans les livres. Il dit :

« Plus personne ne savait jouer. Le rock, ça commençait à s’estomper. Mais la période permet ça : tu montes sur scène, tu vas traîner au Riverbop, tu fais le bœuf du troisème set. Et puis le folk : j’écoute le folk roumain, Sun Râ chez Sésame, Interstellar Space. La compagnie Lubat, j’y vais vachement souvent. Le deuxième disque de Pierre Bensusan, je joue dessus. »

Et moi je l’achète, le deuxième disque de Bensusan comme j’ai acheté le premier, et que je les achète toujours depuis lors. Et que je l’ai vu tant de fois en concert, Bensusan, que probablement j’ai vu à l’époque Kassap et ne m’en souviens pas.

« Pendant très longtemps je souffle dans des trucs, et comme je ne sais pas bien jouer je change souvent : j’ai souvent considéré l’instrumentarium dans lequel je joue comme un seul instrument... »

Et c’est tout cela qui discrètement résonne dans la chanson de Kassap, la chanson sans les noms, la chanson de ce qu’on s’offre de main à main, et par quoi la musique se renouvelle et s’invente. Nous, côté livres, on prend cela des morts, on s’acharne sur son Proust, on suit Beckett dans la rue et une fois il vous fera un sourire, mais ça ne passe pas de vivant à vivant entre auteurs de votre âge :

Il y aura le souffleur de la guêpe qui m’apprend à être cornemuse
le trio à La Chartreuse qui m’invite aux côtés de la danseuse longiligne,
les diseurs de mots et les visionnaires d’images
le blues breton du pianiste de free jazz
l’allemand de derrière le mur
le collectif des réducteurs de têtes et ses invités
celles qui tirent sur les cordes
et celle qui tire les ficelles
et puis la clarinette
il y aura les deux arlésiennes puis les briseurs de rocs
les pantins d’Orléans
l’incidence et l’évidence
et puis la clarinette

Kassap, puisque tu les sais, les noms, puisque tu les sais, chacune de ces histoires, pourquoi ne les racontes-tu pas, et ce qui fut à Orléans ce soir-là, et qui était la guêpe cornemuse, et ce que ça voulait dire Breton en free-jazz ou la première virée dans la lourde Allemagne de l’Est ? « Et puis la clarinette. » Et que de cela il en dit si peu, pour l’instant. Mais la question du free :

« Je ne sais même pas quel instrument mais je sais que je suis musicien. C’est un placement de révolte : le free-jazz c’est un point de vue sur la société. »

Et nouvelle rupture : une naissance ? « J’avais un sax ténor, c’était Soft Machine, Albert Ayler. Celui qui m’ébranle réellement c’est Portal : la personne vivante qui m’a le plus marqué. Je vais le voir à la fin d’un concert, aux Débardeurs. Il fait un stage à France Musique : — Il n’y a que des classiques, tu n’as qu’à venir... On pouvait apporter toutes les musiques qu’on aimait, en faire un gros tas. Quand je suis sorti de l’atelier je ne savais plus jouer une note tellement il posait de questions. »

Et c’est la chanson de Kassap qui reprend, et la clarinette désormais y chante :

Les cris d’enfants, en colère puis apaisés, dans le ténor du noyé de l’Hudson River et la clarinette basque du torturé lumineux ; non, non, mais ça peut être...
Alors, plus rien ne sera jamais pareil

Et ce que vous laisse de lumière celui qui se torture, Portal la lumière. Kassap est sur la route, une route de toutes les routes et les Domaines de Boulez et l’Orient où il prend la respiration continue : est-ce qu’à nous écrivains le même chemin serait possible, où les rencontres sajoutent ? Ic il peut ici chanter seul, Kassap, et nous emmène :

Il y aura
Septembre à Istanbul
et octandre
dans l’orchestre
la colonne de fer
les notes abandonnées ; parfois à regret ; et qui seront jouées par d’autres
et toutes celles sur le papier, moi qui ne voulais pas les lire...
et puis la clarinette
qui permet les Domaines
et Cuba,
les folklores réinventés et le poète de Léognan,
le bendir d’Alep et les soirées à Smarves
le plaisir de la vibration que mon souffle produit dans le tube d’ébène
celui de la transformation du hiéroglyphe en pensée intelligible, ou en tout cas audible

Et qu’une fois qu’on a dit cela, les notes toujours rêvées on ne pourrait qu’en alourdir comme le nuage : « J’avais une clarinette basse. Encore maintenant : tu n’as jamais fini d’apprendre, puisque tu n’as jamais eu le diplôme. Juste, c’est ce qui remplit ma vie le plus complètement. Quand je pars en vacances, même si je suis deux jours sans toucher une clarinette, le troisième non. Il y a beaucoup de choses, c’est un défaut technique qui permet de les avoir. Il y a vingt-cinq ans, quand j’écoute Berio, je ne peux pas le jouer : comme je ne voulais pas lire la musique (je vois mon fils lire la clé d’ut 3 et d’ut 4 comme une éponge) la musique contemporaine je mets cinq fois plus de temps, mais si je mets cinq fois plus de temps je le fais pareil, peut-être je le fais mieux. J’ai toujours cherché d’abord par les disques. En fait, à mesure que je trouve quelque chose que je ne sais pas faire, il faut que j’apprenne : ça y est, c’est derrière moi, c’est quoi le prochain truc ? »

Et si on parle de cette pratique étonnante d’une respiration continue, apprise là-bas sur les chemins de Turquie, il vous regarde comme si c’était tout naturel.

Si on parle d’écriture, à lui qui n’a pas appris à écrire, qui n’a pas connu les routes des conservatoires, de l’harmonie et du contrepoint : « Improviser et écrire, c’est pareil. Quand on improvise, il y a des récurrences, ça vaut le coup de s’interroger sur ce que ça représente. Ma première commande, c’était pour un exercice : j’ai pris mes tics de clarinette basse et j’ai écrit l’imaginaire des réponses que j’attends quand j’improvise. Ecrire et improviser ce n’est pas deux mots, c’est la même chose, la même tête, la même pensée. »

Il y a ce qu’il dit dans sa chanson, Kassap :

La transformation du hiéroglyphe en pensée intelligible, ou en tout cas audible
D’abord, il n’y a rien, ou presque... maintenant, il y a tout ça, et plus encore...

Et que c’est cela, l’énergie de la silhouette aux lourds cheveux supprimant le visage, et la vrille continue ou l’air même mis en vibration quand vous lisez des mots et qu’il joue près de vous, où vous installez le texte dans cette vibration. Est-ce qu’il sera batteur de rock, un jour, Kassap ?

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er avril 2006
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