antiquité du futur : la ville, selon Anthony Poiraudeau

Projet El Pocero : comment au coeur de l’Espagne marcher dans son propre futur


J’ai plusieurs bibliothèques dans ma bibliothèque, et l’une concerne une collection de textes que je considère comme rares et singuliers, pas nombreux, ceux qui nous ouvrent un mode d’écriture de la ville, nous donnent le vocabulaire narratif et formel d’une saisie de la ville.

Rares et singuliers : s’échapper du centre-ville de la Rochelle en suivant une radiale imaginaire, c’est Aux sources du Nil de Jean-Jacques Salgon, se rendre aux 23 terminus des lignes de métro londoniennes et rédiger ce qu’on voit, c’est Mégapolis de Régine Robin, prendre la carte IGN de Paris et environs de Paris, et partir explorer les 32 zones blanches qu’elle indique, c’est Un livre blanc de Philippe Vasset. Mais c’est aussi les motels et supermarchés de l’Amérique ordinaire chez Bruce Bégout. Ou bien le tour du grand Londres pas la rocade, déjà chez Inculte, dans le London orbital de Iain SInclair. C’est Fenêtres sur le monde de Raymond Bozier, devenu un classique des propositions d’atelier d’écriture.

Il semble bien qu’Anthony Poiraudeau vienne de rajouter un livre à cette série très limitée, mais essentielle.

A priori, je me sentais loin de ce projet. Quasi jamais allé en Espagne. Mais Poiraudeau l’affirme de suite : à peine s’il connaît 40 mots de leur langue. Et le trajet qu’il fait vers El Quińon, la ville géante construite puis abandonnée, ressemble bien aux explorations d’Andrzej Stasiuk quand il rejoint le lieu précis où l’estuaire du Danube rencontre la mer Noire.

Une petite centaine de pages serrées, mais des chapitres qui sont autant de pointes extrêmement précises. J’en reproduis un ci-dessous : hors cette poétique qui désormais est la nôtre, dès lors qu’il s’agit de se saisir du monde urbain, précisément en ce qu’il n’est pas encore devenu monde écrit, le titre s’inscrit dans le premier surgissement Baudelaire, celui qu’a repris Gracq pour son travail sur Nantes, La forme d’une ville. Pas se fier donc à l’apparente simplicité du texte, qui ne s’embarrasse pas de dialogue critique.

Et ce qui permet de considérer chaque incise successive des six chapitres comme une performance en soi. Le vieux mot d’enquête, au sens où elle implique cette marche, cette collecte de tous signes depuis Hérodote.

Que les villes construites comme des projections au futur, depuis notre vision immédiate du présent, le matériel théorique est chez Walter Benjamin, et c’est fascinant pour nous aussi bien dans la désaffection de Detroit que ce que j’ai découvert il y a 2 semaines à Belval au Luxembourg, mais qui nous cerne dès Cergy-Pontoise ou Bobigny, ou le Théâtre de Bofill à Neuilly-sur-Marne. C’est cette proximité pour ce qui nous concerne que Poiraudeau est allé chercher là où il est étranger.

Alors il traverse El Quińon et nous le décrit. Alors il trouve sur sa route Francisco Hernando – on pourrait de même établir en tant que biographie mythologique la vue d’un Bouygues ou d’un Pinault – et en fait matière du plus long chapitre. L’économie, qui ne produit que des signes discrets (ce nom El Pocero) est bien partie constituante du réel qu’il nous revient de traiter.

Pour bien d’entre nous, Anthony Poiraudeau n’est pas un inconnu. Depuis des années il tisse un chemin exigeant dans et par le web. Voir son blog Futiles et graves, voir le Convoi des glossolales dont il est à l’origine. Cet accès au livre est raisonné et mûri.

Avec ce Projet El Pocero et le Décor Lafayette d’Anne Savelli, le collectif Inculte témoigne à nouveau d’un travail éditorial depuis longtemps incontournable. J’ai plus de mal à comprendre leur refus du numérique, et dans la situation extrêmement tendue et fragile qui nous inquiète tous, touchons du bois pour que ces choix de stratégie ne soient pas un piège de plus devant eux : il y a besoin d’eux dans le paysage.

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Voir aussi présentation du projet par Anthony Poiraudeau lui-même sur remue.net, avec son journal d’avant-parution, et sur Projet El Pocero lire Guénaël Boutouillet dans Matériau composite (nombreux autres liens).


plus d’info, ou commander le livre

 

Anthony Poiraudeau | La nouvelle forme d’une ville


Au loin dans la plaine, les villes une fois rejointes ont une nouvelle forme. Des voyageurs viennent à elles, attirés par leurs silhouettes qui pourraient être celles des murailles d’Aranjuez, des tours de Tolède, des palais de Grenade ou des coupoles de Salamanque. Envoûtés par les mirages dignes de foi de ces ailleurs, par les promesses que recèle la majesté des siècles anciens, les errants, les pèlerins et les déserteurs poursuivent leur route jusqu’à ce que surgisse la ville nouvelle. Soudain reléguées à des distances imprévues, les anciennes cités sont toujours là, mais elles ne semblent pas être, au fond du paysage, plus réelles qu’un vieux décor de cinéma trahissant son artificialité. La ville où a échoué le voyageur, au lieu de celle espérée, constitue un autre lointain. L’ailleurs est devenu un nulle part partout similaire, où se trouver équivaut a être situé dans tout autre point de l’indistinction urbaine. Les nouvelles villes s’étendent en bordure des plus anciennes, pontons arrimés à une rive, rayonnant autour de celles dont la première vertu est d’avoir été déjà là. Mais ces dispositions ne répondent pas à une distribution organique entre un centre et ses périphéries : la centralité des unes et la situation en lisière des autres ne tiennent plus qu’à des habitudes de pensée et à des symboliques désuètes. Sans centre ni bords, l’espace fait vaciller sa chronologie. Le trajet de l’arpenteur ou de l’usager traverse des zones urbaines où l’idée de succession temporelle se dissout au fil du parcours. Remonter jusqu’à cette ancienne ville, qui n’est plus foyer de l’expansion urbaine, fait naître un sentiment d’étrangeté temporelle où alternent l’anticipation d’un futur prématuré et le rebours vers une antériorité rémanente. Bien que contiguës, et composant ensemble une même agglomération, ancienne et nouvelle villes semblent des corps étrangers l’un à l’autre, irréconciliables malgré leur filiation, et les éventuelles tentatives d’aménagement du territoire. Comme si elles émanaient en fait de mondes différents et incompossibles, dont les reflets se retrouveraient projetés sur un seul et même écran. Les villes au loin dans la plaine croissent, s’amassent comme un limon déposé par le courant de l’horizon et du rivage. Elles étendent les grilles neuves de leur plan en mordant dans l’espace vierge du vaste plateau que le centre du pays doucement incline vers l’océan. Les droites de leur géométrie les dispensent d’autre forme à achever que celle de l’étendue disponible, par répétition à l’infini du même module structurel rectangulaire. Il compose chacune de leurs unités, il est la molécule de leur matière prête à être épandue sur l’espace devenu pure abstraction. Mais au loin dans la plaine, il est encore possible de recevoir leur promesse née de la distance, tant qu’elles ne recouvrent pas encore la plaine entière.

Les nouvelles villes se sont arrêtées bien avant de tout recouvrir. Elles reposent au bord des paysages nus dont la conquête leur avait été promise, vaincues par l’étendue. Ces villes ne se sont jamais rejointes, elles n’ont pas enveloppé la terre afin d’y former l’unique ville neuve désirée. Elles avaient commencé à se rejoindre, les unes les autres, de voisinage en voisinage. Certaines avaient émergé loin de toute autre, comme si le massif rocheux dans lequel elles étaient taillées avait plongé sous la surface de la terre pour resurgir plusieurs centaines de kilomètres plus loin. Celles-ci ne seront jamais libérées de leur isolement ; elles demeureront des masses esseulées, des billes de mercure trop lointaines pour connaître jamais la fusion.

À la place d’habitants humains, c’est de la présence empêchée de ceux-ci qu’elles se sont peuplées. Elles sont habitées de vide, constituant une ville unique éparpillée. À distance, elles semblent soudées par leur vacance commune et leurs analogues conditions d’émergence. On recense mal l’ampleur de cet envers de ville. Nul n’a jamais entrepris d’en faire le tour complet. On assemble des statistiques, on recoupe des nombres. On croit savoir que quatre millions de personnes absentes y résident, on ne peut exclure qu’elles soient bien davantage, jusqu’à six millions peut-être. J’avais vu en rêve des villes qui se trouvaient a la place de celles-ci, et des espaces où il ne manquait qu’elles. N’ayant rien à y faire, et ne disposant pas du courage d’aller me frotter à la réalite d’un ensemble humain habité (où je me serais exposé au péril de sérieusement rater le peu qu’est une vie), il m’a semblé que j’étais la personne tout indiquée pour entreprendre la visite de cette ville neuve et infréquentée. Si elle est là-bas partout la même, n’importe lequel de ses points me la montrera toute.

Ainsi, j’y suis allé, à Ensanche de Vallecas qui le souffle court finit d’étaler au sud-est l’agglomération de Madrid et à Ciudad Valdeluz qui près de Guadalajara s’oublie. Et à El Quińon, surtout, à El Quińon dont les tours – non loin d’Aranjuez, entre Tolède et Madrid, entre autoroutes, voies désaffectées et décharges a. ciel ouvert – couronnent la Castille. El Quińon qui de toutes est la reine.

 

© Anthony Poiraudeau & éditions Inculte, Projet El Pocero, extrait.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 mars 2013
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