phrase pour Vincent Segal

avant Led Zeppelin à Grenoble


A lire :
- annoncé : François Bon et Vincent Ségal, performance Led Zeppelin, Grenoble MC2, 8 mars 2007.
- sur Vincent Ségal, voir bumcello.com.
- voir ici le journal images pour notre 1ère performance Led Zeppelin dans le cadre de Banlieues Bleues, le 15 mars 2006.
- 3ème version _ 1ère mise en ligne mars 2006.

 


Non pas la vie familiale, le repas partagé au troisième étage avec vue sur les toits de Paris, comment on vous y accueille, le regard des enfants ou qu’on parle d’architecture, non plus l’étroite pièce sur cour qui sert d’atelier, l’ampli, les archives et partitions, la planche avec sa bride pour fixer à la chaise la tige d’acier du violoncelle, le violoncelle évidemment sorti de son étui et le rayonnement fauve du vieil érable, ni même les guitares électriques dans un recoin et la basse Fender accrochée est-ce seulement pour le gagne-pain : on vend quoi, musicien, quand on gagne son pain avec ampli et rythme, mais comment une fois de plus il vient en tournée dans cette suite de nos villes, le bus qui les laisse, lui et ses copains, à deux heures du matin devant l’hôtel et qu’après le concert de la veille et les deux heures de bahutage on passe d’un sommeil à un autre et pourquoi c’est cela qui moi me met en rêve (écrivain, attendu seul à la gare en début d’après-midi, la visite à la bibliothèque, au musée ou au théâtre où on lira le soir, et après la rencontre et le repas, retour à cette chambre anonyme où bien sûr on ne trouve pas sommeil, on s’escrimera via une connexion chère et précaire à des messages inutiles, avant que l’aube vous revoie à la gare muette) — lui donc Vincent S. précisant qu’au premier matin peu lui importe que la ville soit Tours, Angers, Lille ou Grenoble (ou Zürich ou Berlin), il est au bar de l’hôtel et ce matin ici dans ma ville le patron revêche, à cette tête fripée en mauvais blue-jean, le prend pour un livreur égaré (c’est l’hôtel le plus chic de la ville, depuis qu’ils ont grandes salles et bus de tournée cela fait partie des prérogatives : musicien de variété pour un soir, la basse Fender au travail), le patron donc demandant au type en blue-jean ce qu’il fait là et ce qu’il chercher, acceptant mal la réponse, lui offrant quand même une tasse de café puis lui descendant en ville à pied parce que marcher dit-il ça fait du bien, se faisant ouvrir par un vigile aussi méfiant que le patron d’hôtel, à l’heure où n’officient que les femmes de ménage, le bâtiment fonctionnel de béton (est-ce que ça peut être autrement que fonctionnel lorsqu’au soir c’est trois mille gamins qui vont entrer, et que le dimanche suivant ce sera au même endroit salon du mariage ou compétition féline) s’enfonçant dans le sous-sol où sont les loges : dans notre ville le centre des congrès a enfoncé les loges au troisième sous-sol,

ce sont des cubes de ciment sans fenêtres, une table avec lavabo et glace, un portemanteau pour chacun et l’activité de la ville au-dessus impossible d’en rien savoir : et c’était pareil hier à Angers ou avant-hier à Lille, ce sont des loges pour quatre mais il aura la sienne pour lui seul — ici donc ses habitudes du premier matin et seulement onze heures à y tenir enfermé je n’en ai pas le détail : reprendre du café, il y a la machine automatique au bout du couloir — on peut supposer qu’il va prendre un gobelet de café, le rapporte, on peut supposer qu’il se servira du téléphone et appellera sa famille, les gosses s’ils sont à l’école, et à quelle heure le lendemain il rentrera et qu’il a hâte — retrouver et régler ses instruments puisque les techniciens ont déposé dans la nuit le matériel, eux ils ont démonté et chargé immédiatement la veille après le concert, et ici mis le camion à cul, dépoté les caisses à roulettes directement sur le plateau, ils arriveront en début d’après-midi pour ce qu’ils disent « l’installe » et dans sa loge Vincent S. trouve donc ses instruments déposés, son vestiaire sous une housse et son ampli familier : rien qu’une petite boite en métal avec haut-parleur tout rond mais elle date des années cinquante, il dit que de toute la journée il n’aura fait que cela : jouer — de la guitare dit-il, « je me mets à la guitare électrique », et pour vous en convaincre l’autre jour dans la pièce atelier il vous a joué là où il en était, du Led Zeppelin par exemple, sur scène il joue du violoncelle électrique et de la basse, mais il dit que la basse c’est à l’instinct et que son violoncelle électrique il en fait ce qu’il veut (il ne dit pas de même de l’instrument à la table fauve, le vieil instrument de luthier sorti de son étui dans la pièce aux partitions) : et moi ça me reste dans la tête « parce le cello j’en fais ce que j’en veux » moi qui aimerais tant ne serait-ce qu’arriver à le faire ronfler jusqu’au bout de l’archet d’un seul mouvement de bras, mon propre violoncelle comment je m’en souviens, emporté jusqu’à Berlin et là j’en faisais tous les jours et puis Arvo Pärt croisé dans l’escalier, et l’allemand qu’on partageait tous les deux était à même distance sans doute de l’allemand d’usage courant, me demandant si c’était moi, le violoncelle, le matin, le violoncelle alors accroché au mur parce qu’allez jouer de votre violoncelle sachant que dessous c’est Arvo Pärt qui entend tout, et que l’abstinence même qu’on en aura sera votre contribution à ce qu’il écrit et compose - mais que s’obstiner à la guitare électrique, dit Vincent S., c’est la meilleure façon de se préparer à ce qui se passera pendant deux heures tout à l’heure sur la scène et cet élan des deux mille cinq cents gosses devant, les miens parmi eux d’ailleurs et ce moment où eux les musiciens demanderont un instant de silence complet, comment ils en jouent de ces gosses et les mobilisent : le chanteur gominé en pointe pour son M (mais je connais sa grand-mère, moi, à Mathieu Chédid, et je n’arrive pas à voir le gominé, je vois le petit-fils à grandes mains s’escrimant pour de vrai avec la guitare et l’image) rappelant que deux ans plus tôt c’est dans une salle de cent quarante personnes qu’eux-mêmes étaient venus jouer,

à cette période il n’y avait ni Bardet ni le bus : où ils avaient dormi, en face la gare, et la camionnette avec les amplis repartie directement à Paris ou bien eux tous en voiture pour reprendre l’autoroute, sur scène Vincent S. jouera seul un moment de son violoncelle à faire trente musiques en même temps, « éclate-toi Vincent » a dit Mathieu Chédid et puis on est après le concert au troisième sous-sol, les musiciens émergent avec les yeux lavés et les gestes au ralenti, il y a sur les tables du poulet froid si je me souviens bien dans des assiettes en carton et des bouteilles de vin rouge, on ne sait plus trop qui est qui, les oreilles vous cornent encore et qu’est-ce qu’il y aurait vraiment à se dire : on a montré le pass backstage, je ne sais plus comment ils disent le pass + after techniciens déménagent les caisses noires à roulette, incroyable comme il y en a de caisses noires à roulette pourtant dans le local (Vincent S. ne dit pas studio ni atelier, et local c’est comme on dit de là où on se retrouve à plusieurs, quand c’est un lieu dont on use en commun : tu passes au local et avec qui il y est donc en permanence dans ses heures seul entre le violoncelle à table d’érable et sangle sur la tige, et les guitares électriques, le clavier dont usera aussi tout à l’heure sa fille pour son cours, puis la guitare basse suspendue mais il dit qu’il ne travaille pas la guitare basse), les techniciens poussent le matériel dans le camion et on dirait qu’eux les musiciens cela ne les concerne plus, qu’ils ont poussé ce qu’il leur revenait de pousser et terminer, on touche à peine au poulet froid, le bus les déposera à l’aube devant chez eux et il se réveillera au plein jour, probablement, Vincent S. : c’est de cela dont je rêve, moi qui dois chaque fois, de Toulouse ou Nantes ou Lyon ou Lille pareillement, mais pas de guitare basse ni deux mille cinq cents gamins, attendre à sept heures sur un quai de gare : vingt-cinq ans que j’attends sur les quais de gare, j’ai envie de dire, eux les musiciens ont repris les vêtements de l’identité civile pour un peu on ne les reconnaîtrait pas et Mathieu Chédid les cheveux bien comme tout le monde — sa grand-mère c’est vraiment quelqu’un de bien, on boit du vin rouge dans des gobelets en plastique, c’est un vin de région mais partout où ils vont on leur sert du vin de région, ils en ont assez probablement du poulet froid et du vin de région, on n’ose même pas lui demander si ce midi il est remonté du troisième sous-sol : en face c’est la gare et ses sandwiches, je n’ose pas lui demander s’il est sorti manger et ce qu’il a pris, ou lu un journal, et personne évidemment pour lui parler ; non, on se dit qu’il n’a pas bougé de la pièce en sous-sol, peut-être qu’un technicien lui a apporté une salade ou un truc à réchauffer, dans les loges il y a toujours un micro-ondes c’est comme les fruits sec et la cafetière, Vincent S. est resté onze heures troisième sous-sol dans la loge de ciment et sauf le moment où ses copains sont arrivés, qu’ils ont fait leur « balance » il était là avec son ampli minuscule et sa guitare, ici ce soir-là à peine si on parle, c’est local qu’on parle : de l’apprentissage, du gamin à culottes courtes qui enchaînait les conservatoires, du jazz qui était la passion du père, du départ en Amérique à dix-huit ans pour un stage et brusquement tout lâcher pour une tournée et puis le violoncelle avec micro pour amplification remplacé par ces quatre cordes dont il joue debout et capteurs dans le chevalet : il joue debout et la musique rock (un groupe rock de Californie balayant déjà en autobus les Etats-Unis d’est en ouest) et ce qui a suivi au retour, les explorations contemporaines, l’orchestre même, l’Afrique et les rencontres (Comme assez sçavez, que Africque aporte tousiours quelque chose de nouveau : cette phrase que Flaubert admirait tant chez Rabelais, lui Vincent S. il y met autant de visages), et d’autres tournées dans d’autres bus (il vous cite Malik le flûtiste, repéré dans une tournée où personne ne se connaît, parce que dans les heures monotones d’autoroute le type s’allonge dans l’espace réservé aux bagages et siffle mais sans que personne l’entende toutes les partitions de Debussy) — quelles questions il faudrait lui poser, à Vincent S. qui fait semblant qu’il n’y a ni énigme ni mystère, qu’on bricole tout cela comme à mettre le boucleur avant le phaseur ou le contraire, que tout est aussi simple que de poser la table d’érable devant la chaise, la tige de fer dans la sangle par terre et de commencer les gammes ou reprendre la suite en sol ou la sarabande en ré, les étagères sont remplies de disques et pour chacun de ces disques il vous raconterait - mais c’est si simple n’est-ce pas — comment le type un jour lui a proposé de venir enregistrer avec lui ou carrément de lui faire son disque ou bien, parce qu’on s’étonne des guitares, qu’il vous sort : quand on est en studio avec Mathieu, tu comprends, quand c’est trop compliqué je préfère le faire, et puis de ces deux montagnes noires qui balancent du rap et qu’on avait été bien curieux de retrouver dans les notes du disque sa présence à lui, le faux frêle : — Je les vois un mois tous les ans, je les aime bien, et que c’est donc toujours aussi simple, et puis très simple aussi qu’une fois finies les grandes tournées avec deux mille mômes on s’en repartira dans l’époque camionnette ou même juste avec sa valise et ses petits effets électroniques pour jouer seul ou avec l’ami batteur dans les salles minuscules et que oui, oui, aussi simple que ça mais nous qui n’avons que les livres à mettre en partage de quoi sommes-nous séparés qu’eux trouvent sur la route mais ne savent même pas nous dire, disant qu’elles ont passé comme un instant, les onze heures troisième sous-sol avec l’instrument électrique, qu’hier fut pareil et qu’ils ont quelques dizaines de villes à suivre dans les prochains mois, où il est déjà prévu que les techniciens lui installent ses instruments, son vestiaire et son ampli Fender dans la loge que lui ouvrira un vigile méfiant, tandis que les autres ne le rejoindront que l’après-midi ou juste avant le concert du soir ?

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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 février 2007
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