[Proust, hors série] No America inside

un blog américain sur notre rapport intime à Proust


La fierté de voir ces quelques lignes traduites en anglais et publiées sur le blog que lance le Bureau du livre français à New York, sous l’impulsion de Laurence Marie, attaché culturel pour les US à l’ambassade.

C’est à suivre ici : Proust & Me Blog, et les contributions se poursuivront les mois à venir, rien n’empêche que vous envoyiez la vôtre !

Pour ma part, rapport intime à Proust après ces mois d’écriture je n’arrive plus trop à démêler. J’ai proposé à Laurence Marie un bref billet sur l’absence d’Amérique chez Proust, complètement à contre-courant de ceux de son temps là-dessus (heureusement pour nous), et notamment de L’Amérique de Franz Kafka, ce livre géant qu’il n’a pas osé publier, de son propre fait.

En même temps, reste cette figure pour moi éminemment mystérieuse et riche de fiction, sur laquelle j’ai hésité à faire un des 100 billets de mon Proust est une fiction, ce moment où Odette – future madame Swann – décidée à accompagner un de ses amants à New York, renonce au dernier moment, et sur le port du Havre donne son billet first class à un inconnu, puis rentre à Paris. Qui est cet inconnu, d’où surgit-il, que devient-il ? Dans la machine Proust, ce genre de passagers (voir le billet avec les 63 occurrences du mot voyageur) est une harmonique contrôlée, voulue.

Un grand merci à Rachael Small, qui a traduit ces lignes, et à Laurence évidemment, qui a joué sans le savoir le rôle déclencheur principal dans ce tunnel pour moi salvateur, qui a commencé en novembre dernier. Voir ici No America inside dans son contexte.

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La photo aussi à l’injonction amicale de Laurence Marie, il fallait aller vite : les livres de et sur Proust qui m’entourent rassemblés sur la table, l’écran du Mac mis en mode miroir, et un coup d’iPhone par là-dessus.

 

Proust & Me | No America inside


Proust is so rich that it is difficult to approach him through absences, or what is missing. For example, Franz Kafka writes a brilliant text in 1909, the first time he goes to the movies, and sees a Chaplin film, and is quite willing to run off to Italy to see airplanes for real (The Aeroplanes at Brescia). And then there is his fabulous novel, Amerika, with the figure of the clandestine immigrant, and all of the stages of loss in New York, before he ends up in the allegorical Theater of Oklahoma. Proust speaks often of airplanes, at the risk of voluntary anachronism, so they intersect with his story. And there are Americans in the Recherche, more specifically American women, stuck in bad marriages and dripping with money, the cliché of that time. But the fantasy of the cities is missing : Proust would happily take a gondola in Venice, contemplate the sea in Balbec, but he will never set foot in an ocean liner. And it’s the same with cinema. Although the word “photographie” appears 198 times in the Recherche, there are only two instances of the word “film”, and these are hardly glorious. During the same years that Proust was writing the Recherche, Cendrars on the one hand, Louis Ferdinand Céline on the other would provide proof that, beginning in the early 20th century, no description of the world can exist that doesn’t include New York. And it’s there, so close, beneath the narrative – for example, the very surprising moment when Odette, who is supposed to leave for America, decides at the last minute not to go and gifts her ticket to a stranger – proof that the fantasy of going to America is present despite it all. Proust is so vast and so complex that these two gaps hardly matter – it’s a mere curiosity : the voyages he describes (Venice, Holland, Normandy), cities, hotels and rooms, are so important in his book-world that we’d love to know how he, Marcel Proust, saw it in his mind – America.

 

[French original version] Proust est si riche, qu’on a du mal à l’aborder par les absences, ou les manques. Par exemple, Franz Kafka rédige un magnifique texte, en 1909, la première fois qu’il va au cinéma, et voit un film de Chaplin, et n’hésite pas à aller en Italie pour voir des avions en vrai (Les aéroplanes de Brescia). Et puis il y a son fabuleux roman, L’Amérique, avec la figure de l’immigrant clandestin, et toutes les étapes de la perte dans New York, avant de finir par l’allégorique Théâtre de l’Oklahoma. Proust parle souvent des avions, quitte à des anachronismes volontaires, pour qu’ils croisent son histoire. Et il y a des Américains dans la Recherche, d’ailleurs plutôt des Américaines, en mal de mariage, et bien lestées d’argent, cliché d’époque. Mais l’imaginaire des villes est absent : Proust veut bien prendre une gondole à Venise, contempler la mer à Balbec, mais il ne montera jamais dans un paquebot. Et c’est pareil pour le cinéma, alors qu’il y a 198 occurrences du mot photographie dans la Recherche, deux occurrences seulement du mot film, et pas très glorieuses. Cendrars d’un côté, Louis-Ferdinand Céline de l’autre, dans les mêmes années où Proust écrit la Recherche, feront la preuve qu’il ne peut y avoir, dès ce début du XXe siècle, de description du monde qui ne passe pas par New York. Et c’est là, tout près, sous le récit : par exemple dans ce très étonnant instant où Odette, qui doit partir en Amérique, décide au dernier moment de ne pas s’embarquer et fait cadeau de son billet à un inconnu – preuve que l’imaginaire du voyage en Amérique est bien présent malgré tout. Proust est si vaste et si complexe, que peu importent ces deux manques – c’est juste une curiosité : les voyages qu’il décrit (Venise, la Hollande, la Normandie), les villes, les hôtels et les chambres, ont une telle importance dans son livre-monde, qu’on aurait bien voulu savoir ce qu’elle était dans sa tête, à Marcel Proust, l’Amérique.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 5 avril 2013 et dernière modification le 27 avril 2013
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