#récit | 1979, Les Indes noires

journal de séjour en Inde, 1979-1980, au Bhabha Atomic Research Center


Durant mes quatre ans de vie salariée, intérimaire puis employé comme technicien par l’entreprise de machines à souder Sciaky de Vitry-sur-Seine j’ai effectué deux déplacements professionnels au Bhabha Atomic Research Center de Bombay, de janvier à mai 1979 et en février 1980.

Ayant commencé à tenir une suite numérotée et continue de cahiers lors d’un déplacement de même type à Moscou (de juillet à octobre 1978), ces deux séjours à Bombay ont été particulièrement importants dans mon chemin vers l’écriture.

En 1983, cependant, à Marseille, peinant à définir ce qui serait mon deuxième livre, je détruis l’intégralité de ces cahiers, geste que je regrette aujourd’hui.

Le texte ci-après est dactylographié sur une machine à écrire électrique sans justification de fin de ligne, ce qui ne suffit pas à le dater avec précision, mais probablement au début de mon séjour à Berlin, donc fin 1987. Il ne participe pas d’une commande ni d’un projet, et est toujours resté dans mes archives personnelles. Il ne comporte pas de version manuscrite, mais de nombreuses corrections au stylo ou au Tippex.

Enjeu très simple : point précis des souvenirs autobiographiques avant qu’il y ait trop de distance, et j’aurais pu les inclure dans les incises sur le travail industriel et l’usine rassemblées en 1992 chez Verdier dans Temps Machine. L’imbrication des figures de la ville et du travail était sans doute, avant que je bascule dans l’écriture de mon premier livre, la dernière étape nécessaire.

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François Bon | Les Indes noires


Les Indes noires, c’est le titre d’un Jules Verne. J’avais emporté ça, pour les quinze heures d’avion, mais ça se passe sous terre, vers l’Écosse, dans des mines de charbon abandonnées. Quelque chose comme, mais sous une coupole sombre, ce qu’on traverse un dimanche de février, en allant en taxi vers Roissy : enfilades d’usines cassées entre les empilements de chair vivante, et des halls ultramodernes où tout se fait sans l’homme. Et puis Roissy, machine froide : dès Dubaï, l’escale, on est surpris du peu de mal qu’on a à oublier tout ça, le froid, le gris, même si aller d’une usine à une autre n’importe où, c’est toujours la même machine qui nous attendait au bout ; le travail partout se ressemble, c’est nul.

Stupeur d’une nuit d’été dans l’hiver juste quitté : ces gens en short dans les lumières de l’aéroport qu’on ne connaîtra pas, et la figure un peu triste des garçons maigres qui traversent l’avion et traînent un balai paresseux sous les sièges : le travail partout se ressemble, et tous on vous pose un nouveau repas sur les genoux ; d’autres avaient beau continuer sur Bangkok et le Japon, n’avaient plus que moi le nez en avant des touristes. Et puis, parce qu’on ne peut pas faire que dormir, on découvre la mer, et un trait brillant, épais, du jaune saturé en relief dans la nuit et c’est le centre d’une spirale où l’avion s’affaisse, cela se sépare et on ne comprend pas cette densité, ce grouillement. Pourquoi repoussé là, sur cette côte aride sans estuaire que le soleil levant, à ras, laisse mauve sous la marche gigantesque de la montagne qui s’arrête. La porte du 747 ouverte, c’est de suite l’Inde. L’Inde partout, cette odeur comme de peau, cet étouffement sur fond humide de brûlé ; et presque tout de suite le bruit, l’écho jusque-là de leurs transistors ou haut-parleurs et ce gouffre déversé de variété au son aigre de l’Asie. Cinq heures du matin, Bombay, le sol et l’aube.

Valise et taxi, et voilà, l’Inde se donne. Pour aller au Bhabha Atomic Research Center, on ne traverse pas Bombay, on reste dans la racine de la presqu’île ; et douze kilomètres, dix millions d’hommes vous séparent de la porte de la mer, le triomphe colonial de la très louche Gateway of India (beaucoup de petits trafics à cet endroit, je fréquentais peu). Prendre en travers, au lieu de gagner le bout de la presqu’île, ça veut dire que ces enclos de misère, au lieu d’être faubourgs ou quartiers, ou poche, recouvrent toute la surface qu’on définit comme ville (ce qu’ils nomment maintenant étalement urbain). J’avais l’habitude de quitter Paris par la banlieue, pour découvrir un autre pays par sa banlieue aussi : le travail partout déteint sur l’humanité de manière identique, en général par des blocs d’immeubles, c’est nul. Prague, Moscou, Göteborg ou Bordeaux, le plus important, la douane ou l’aéroport passés, c’était la machine : la machine était la même, presque même le bâtiment qui l’abritait, presque mêmes les quartiers où on installait les usines, et l’hôtel qui nous hébergeait le temps de l’intervention ou du montage. Mais là, non, ça va trop vite – en paquebot autrefois, à l’approche de la Gateway of India accueillant les familles de militaires et d’industriels anglais, j’aurais peut-être eu le temps de voir venir : ces baraques de ciment entassées aux carrefours et butant sur une rangée de boutiques en ciment pareil et aux façades ouvertes, où jusque sur les trottoirs ils formaient encore, frise continue de corps allongés, les riches isolés du sol par une sorte de litière, on est débordé, soi, son corps, tout de suite. Et derrière, dans la poussière, de ces terrains que nous on dit vagues, mais là, les vagues, partout, sur des poteaux de bois à hauteur d’une table de chez nous, c’étaient leurs nattes de cocotiers tendues, cela mêlé de planches, parfois une tôle ondulée, à touche-touche et une famille sous chaque. Et débordant sur les fossés, des femmes en marche, des enfants dans le dos, d’autres accrochés au sari, parmi les cochons et les chiens qui constituent le service de nettoyage. Voilà, les gens, comme ils vivent.

Qui ils sont, ceux-là : même pas ouvriers. Les plus déshérités de ceux de nos banlieues vivent entre quatre murs, même si pas plus. Mais là-bas, pas de limite à ce de quoi on peut vivre. Les chantiers, par exemple, et comment on laisse les femmes porter les paniers de ciment sur leur tête tout en haut des échafaudages, pour cinq roupies le jour, un plat de riz et deux bananes, thé fourni. Pour multiplier les cages à lapin qui feront modernes, et où ceux-là ne viendront pas vivre.

Parce que l’Inde c’est cela encore, et quoi qu’ils en disent : un cloisonnement étanche. Le progrès, c’est que les maçons, en revenant aux bidonvilles, portent sous leur bras un transistor allumé plein pot. On n’invente pas le treuil, parce qu’on ne peut priver les femmes au panier, les hommes à la truelle, de leurs cinq roupies quotidiennes. Et moi on me faisait venir pour souder le cœur d’un réacteur nucléaire, acheté sous licence au Canada, le matériau fissile en Russie, et le savoir faire en France, pour tourner les lois de non-prolifération, avec regard bienveillant des mêmes puissants qui les avaient édictées. Dans le taxi jaune, licence Fiat à conduite anglaise, les premiers visages : le gosse estropié qui au feu rouge vient tenter de fourguer ses bricoles, le lépreux qui s’applique contre la vitre et cherche à vous prendre votre regard. Je verrai aussi les culs-de-jatte qui, sous les terrasses des boîtes à touristes, ramant des deux bras, vont comme un homme qui court. Je verrai les singes attachés à un chien, qui vous agrippent le mollet et ne le relâchent qu’en échange d’une pièce blanche, et que sinon on garde en remorque, sous les abois du propriétaire. Et puis les mutilés, aux portes des temples, qui vieillissent. Une cour des miracles faite ville, et atypique comme Venise ou New York, Sao Paulo ailleurs peuvent l’être. Il y a deux gares à Bombay : Victoria pour les grandes lignes, et Reay Road qui dessert le noeud de la presqu’île comme si, sur un seul pont de Paris, on avait réuni tout le trafic de métro de la ville. Il y a une passerelle au-dessus de l’encombrement des bus, avec des camions, des taxis, des vaches prises là-dedans. Dans cette travée recouverte d’un toit translucide, avec des publicités, entre les jambes, par terre, je vois ce qui d’abord ne me semble qu’un gros bout de bois : un tronc d’arbre coupé, noueux. Et quand on approche, il y a un corps, au bout. Comme si cette jambe avait tout tiré à elle, tout asséché. Plus que le possible. Un mendiant, non, pire : c’était gris, minuscule sauf la jambe hypertrophiée et dure, c’était la mort. Un an plus tard, de retour, je me trouve à passer par cette même passerelle. En montant, soudain, je me souviens avec précision : j’avais occulté, entre temps. Puis un pressentiment, accepté comme une fatalité : il fallait qu’il soit là, encore. Il y était. Comme si la survie, à Bombay, n’avait pas plus de limite que la misère ; depuis je sens autrement la jambe amputée de Rimbaud : Reay Road.

Ici, la ville n’a pas fini de combler ses marais. Elle est marais. En Vendée, mon pays, ils avancent en « prises » sur la mer. Ici, c’est la ville qui sur eux ou en eux patauge pour se retenir à la terre. Bombay est une fausse île. Alors des remblais, des comblements à force d’ordures repoussées au bulldozer. Comme partout. Mais ici, c’est les tropiques, et la fumée sous l’humidité reste là, bloquée entre mer et montagne, ça stagne. Et dans de gros tuyaux rouillés, sur ces ordures même, encore des gens qui vivent. Bombay, un lundi matin de janvier, à vingt heures de chez nous, de banlieue à banlieue. À force des déchets de la ville, quand on approche Dadar, des champs artificiels, carrés, nets, émergent des marais. Et ces cases à hauteur de nombril les colonisent déjà, tourbe brune sur la poussière d’un marron plus clair. Et un carré pareil, curieusement vide ; sur le bord de la route, ils se suivent par dizaines, à la file, une même boîte de conserve à anse en fil de fer tenue à la main, avec quoi ils puisent au fossé entre la route et le champ. L’usage, j’ai vite compris ; seulement, je n’étais pas préparé. Plus loin c’était le champ des femmes, accroupies le dos à la route pour quand même un peu de discrétion, sari relevé et boîte de conserve à côté.

Plus tard. Après une nuit de bus, réveil sur un parking de station-service après Poona, sur la piste de terre qui mène, pour Ajanta et Ellora, à Aurangabad. J’avais à côté de moi, nous étions les deux seuls blancs du bus, un Anglais bronzé lavabo et diplômé d’Oxford : il venait de passer quatre mois à l’extrême sud, ravitaillé par buffle une fois par semaine, dans ces jungles où le soleil, c’est ce qu’il avait le plus étonné, ne pénètre pas. Il étudiait : les serpents. « Au début j’avais peur, après non – on se respectait. » Un Anglais, quoi. On a le même âge à peu près, je lui raconte mes tâches électroniques. C’était l’aube, dans cette terre trop riche, où tout vient. De l’autre côté de la piste, une case en planches et en tôle ; des femmes en sortent, pour réactiver le feu, y suspendre une bouilloire. Les hommes eux dorment encore, dehors, enroulés dans des nattes. Et puis, levés, après un œil sur notre car, ils partent dans les bambous, avec la boîte de conserve à anse. La ville avait gardé, en l’amplifiant, l’usage des campagnes.

Le taxi après Dadar longe un genre d’étang, en contrebas des voies ferrées, dont l’image la plus favorable est celle d’un camping au mois d’août : là aussi, on vit, sur le remblai même, au ras de ces trains qui foncent toutes portes ouvertes, sous vitre, et dans la plus basse classe, pas même de siège, et ceux qui se pendent aux portes. L’été d’avant, Marielle, un ami de Nantes, y était resté : venu en Inde pour découvrir, et dans un train quelque part un coup de couteau pour une poignée de traveller-chèques. Lui non plus n’avait rien d’aventurier – curieux, oui. Cet étang : pas la mer, ni un lac, juste de l’eau brune, qui stagne d’une mousson l’autre. Sur le bord, à même la terre, du linge à sécher, les longues bandes aux couleurs pâles des saris pauvres. En face, le même tissu serré des nattes à hauteur de nombril, où vivre. Le mois suivant, à cet endroit très précisément, j’ai vu la trace d’un camion qui avait loupé son virage et boulé là, dans une suite de tonneaux. Sa trace jusqu’à l’étang, où il restait les roues en l’air, était une route droite et large, sur pas loin de trente mètres, d’un tapis de choses mâchées. Ça s’était passé dans la nuit. Il suffisait de regarder la surface serrée des nattes, et de rapporter à la surface écrasée, pour faire le compte. J’ai vérifié attentivement, les jours suivants : ça n’a jamais figuré dans aucun des trois principaux journaux locaux. Pas assez d’importance.

En moyenne, huit morts par jour, à Bombay, officiellement, sur les voies de chemin de fer : corps happés, jetés, poussés. Par semaine, en moyenne, officiellement toujours et pour la ville seulement, trois femmes brûlées vives parce qu’on cuisine sur un réchaud par terre et que les saris des jours ordinaires sont en synthétique, on l’apprend dans un article tel que : « cette semaine, crue singulière… », comme on fait nous pour les forêts, à Bombay on évalue un incendie urbain en mètres carrés, pas en nombre de victime. La mort Bombay. Je n’étais pas préparé. J’ai encore une collection de choses ainsi découpées au jour le jour, dans le langage rassis des faits divers : un toit qui s’écroule sur un mariage, trente-cinq morts ; bateau qui sombre, parce que trois fois le maximum de passagers autorisés, dans la traversée d’un bras de fleuve. J’ai vu comme ça brûler, dans ces quatre mois, par hasard, comme au temps du Londres de bois, un quartier entier : foules qui fuient, rues cernées, et le craquement fou des flammes, le taxi qui vous emmène en expliquant qu’on va prendre une autre route, que cela vaut mieux. Et les journaux : « Derrière Crawford market, dix mille mètres carrés… » Aucune victime, donc ? Cela, à comprendre, pour tout. Pour le plus quotidien, pour la fatalité : leur peau nue, la terre et le temps. Ce n’est pas la même chose que pour nous, là-bas, la mort. C’est absent. Comprendre comment nous l’évacuons, nous, du quotidien et du corps, et comment là-bas ça les rejoint de partout, justement parce que ça ne compte pas.

Dans ce procédé de soudage par faisceau d’électrons, le métal en fusion émet des rayons X. Les pièces à souder, ce sont deux grands disques d’acier, de six mètres de diamètre, où viennent se fixer sur chaque face les emboîtements des cent quarante tubes intérieurs du réacteur atomique. Le mois précédent, dans la ville enneigée où le jour levait à midi pour finir trois heures plus tard, j’installais un matériel semblable dans un chantier naval sur la Baltique, à Göteborg, et j’ai encore l’odeur de cette cantine, après les halls déserts, où ils mangeaient des pommes vapeur en buvant du lait, et d’où on voyait de grands cargos russes ou danois défiler au ralenti, les superstructures couvertes de givre. Là-bas on avait installé des protections contre les rayons, on mesurait les fuites. Ici… Les chefs, les ingénieurs restaient dans la zone protégée, derrière les blindages de plomb. Mais qu’ils interviennent auprès de l’équipe d’ouvriers qui, pour chaque soudure, installaient et centraient le canon à électrons et les installations de pompage sous vide… Alors je refusais de souder. Les gars redescendaient, s’éloignaient, et je déclenchais. Et le coup suivant, voilà qu’à nouveau ils s’allongeaient directement sur ce qui serait bientôt le cœur où fusionnent les barres d’uranium, en pleine zone d’émission de rayons X pendant la soudure. Je réexpliquais, faisais traduire en maharathi par les contremaîtres, je dessinais de grosses pancartes, avec des serpents dessinés. Mais ça finissait toujours pareil : les rayons X ils avaient compris, m’expliquaient-ils, compris avec l’intelligence. Même un m’a montré une cicatrice de bras cassé : ils savaient ce que je voulais leur signifier. Mais, en valeur d’échange, redescendre d’une échelle où il faudrait remonter : non, il ne n’agissait pas de paresse, et bien d’un échange avec la mort, comme sécularisée. Régulièrement, je continuais d’interdire le soudage, expliquais qu’en France on avait des badges individuels (sans leur dire qu’en fait les badges on les laissait au vestiaire, on n’a jamais été embêté lors du contrôle annuel). Ça durait trois jours, et il fallait recommencer. Dans ce voyage en bus avec l’Anglais, quand pour gagner Poona on escaladait cette falaise de mille mètres de montagnes qui dégringolent sur Bombay, en contrebas c’étaient des précipices et on apercevait au fond des carcasses de car pareils exactement au nôtre, des amoncellement de taxis jaunes sous la pleine lune, écrasés. Il fallait accepter.

Le taxi retombe sur la mer, et les premiers jours, dans cette presqu’île biscornue, on n’y comprend rien. On arrive sur Chembur et Trombay. De l’aéroport, ceux qui vont vers Bombay Center suivent l’autre front de côte, où se rassemblent les hôtels chics : Centaur, Holliday Inn, jusqu’au prestigieux Taj Mahal du centre-ville. Cette racine de la presqu’île n’est pas évoquée dans les guides, et ne figure pas sur les plans pour touristes. Ils disent, à la rubrique Elephanta Caves : « On aperçoit, derrière les raffineries de Trombay et la centrale électrique Tata, le Bombay industriel, qui concentre le sixième de l’industrie indienne, la moitié de son textile. » Il leur faut s’en séparer d’un bras d’eau et se donner un prétexte touristique, pour suggérer d’y jeter quand même un coup d’œil. Il est vrai que les guides parisiens évoquent peu Argenteuil ou Bezons. Chembur, avec ses barres, cubes sur cubes, de logements genre Sarcelles sans peinture, avec cette impression que cela donne d’être simplement troués puisque fenêtre et porte ici à quoi bon, enserrant les premiers temps aperçus, avec leur Ganesh sous maquillages, fleurs et poudres, la trompe à se caresser le gros ventre sous les offrandes de toutes les couleurs, pétales, riz…

Bombay, quatorze kilomètres de long sur au mieux deux de large, et autant de millions d’habitants que de kilomètres de long. Chembur le prolonge, comme un déversoir, et comme la ceinture de Paris stratifie tout un siècle. Puis Anushaktinagar : je retiendrai vite le nom, par nécessité. Le Centre atomique ressemble aux autres que je fréquente ces années-là : en tout cas à celui de Cadarache, dans les montagnes de Provence. Comme un frère, juste les singes en plus, et la mer et les îles comme un fond de carte postale, plus muezzin au soleil couchant. Alors, après cette misère sur vous comme une enclume, vous imprégnant comme forcé de boire quelque chose de liquoreux et qu’on n’aime pas, parce qu’une vitre de taxi ne protège pas du lépreux qui se penche et que cette odeur de brûlé s’imprègne à vos vêtements trempés de sueur, on ne comprend pas cela : une simple barrière passée, et c’est débarquer dans les tropiques comme les libres nous ont appris, depuis Robinson Crusoe et l’Île au Trésor, à les rêver. La luxuriance, le vert et les fleurs, comme, juste à côté de nous, l’usine à cinéma bien protégée aussi. Enfin, ici, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent », et on approche mieux que dix ans de lecture de son Baudelaire, qui n’a fait de voyage qu’une fois dans sa vie, embarqué vers les « ports retentissants » et « la gloire du ciel sur la mer violette ». Mais ici les vapeurs blanches sur la pile nucléaire.

Trois jours après, ça y était, le rythme. Là-bas, le matin se vit plus facilement : il y a un plaisir, une sève, au réveil de tant de forces. Même si c’est pour retrouver la même machine qu’on a fait grandir à Vitry-sur-Seine, maintenant à l’œuvre. Je me rappelle, dans ce bus militaire qui nous emmenait à l’atelier : les arbres gorgés d’oiseaux, ce jacassement immense, comme généralisé. Et dans les bougainvillées, ces gros corbeaux noirs, universels nettoyeurs des zones pauvres. Avec ces chiens jaunes qui n’engraissent jamais, et quelques cochons noirs pour la même fonction d’hygiène des rues.

Central Workshop, l’atelier central, c’est huit cents ouvriers. J’arrivais à sept heures, les gars étaient déjà là, accroupis avec une tasse de thé. Accroupis comme à la maison, ou en ville au bord des trottoirs. Les balayeurs aussi travaillent accroupis, à la main leur balai sans manche.

Je suis venu deux années successives, la première fois pour quatre pleins mois, boucler le soudage. La seconde fois parce que les avocats de notre client, qui n’avait pas fini de payer la machine, avaient trouvé une belle manière de tourner le contrat : le cahier des charges spécifiait la capacité de souder des pièces très épaisses, un faisceau d’électrons, gros comme un cheveu, traverse quinze centimètres d’acier ou de titane, comme la possibilité parfois de souder à vitesses linéaires de déplacement élevées. Notre raison occidentale sous-entendait : pour ne pas déformer les pièces minces. On va lentement sur les pièces profondes, rapidement sur les pièces fines. Mais l’Orient nous demandait de traverser à soixante-dix centimètres secondes des tôles épaisses de cent millimètres, les deux étaient écrits, faute de quoi ils retiendraient un tiers du prix de la machine. J’étais donc en mission quasi impossible, mais muni par les juristes de ma propre entreprise d’un viatique à dire très naturellement : les échantillons étalonnés qui devaient servir à prouver les capacités de la machine étaient à fournir par le client. Il me fallait donc venir, dire que j’étais prêt à prouver le fonctionnement (aberrant) de la machine, pourvu qu’on me fournisse en métal rare. Ça a été la course : réunion interrompue, presque en me saluant comme un maître d’échec, et puis le lendemain on m’informe que les échantillons étaient bien partis de Calcutta. Un codicille au contrat spécifiait je ne sais pourquoi ni comment, en cas de contestation, que le client avait vingt-huit jours pour fournir ces échantillons. Alors, chaque matin de ce second voyage, j’arrivais à l’usine à 7 heures, et m’enquérait d’où étaient mes échantillons : on a suivi ensemble leur lente progression à travers l’Inde des chemins de fer. Quand ils sont enfin parvenus au Centre, c’était le 27ème jour, mon contrat était terminé, je repartais le lendemain. L’Orient s’était pris à son propre piège, et de tout un mois je n’avais fait que parler à mes amis de l’atelier, puis, au bout d’une heure ou deux, partir explorer la ville. Aubaine rare dans la vie d’usine, qui ne s’était produite pour moi qu’une fois, déjà, à Prague, entre ces deux voyages : un télex reçu parlait d’explosion, on m’avait mis dans le premier avion. Mais derrière le « rideau de fer » de ce qui était encore le bloc socialiste, encore une question de terminologie de contrat : Motorlet, notre client, fabricant de moteurs d’avion sous licence russe, avait pu importer la machine, mais n’avait pas de contrat pour importer les pièces de rechange nécessaires, au bout de cinq ans de service. Par contre, un accident permettait de déclencher immédiatement cette commande : ils l’avaient donc simulé, et moi je n’avais strictement rien à faire, tout fonctionnait très bien. Si ce n’est qu’Air France avait égaré les pièces, les retrouvait deux jours plus tard mais rendues à Sao Paulo. L’usine était dans les bois, et cinq cents mètres de forêt on découvrait une maison ocre et tranquille : Mozart avait écrit là son Don Giovanni. Mon interprète tchèque était un brave homme bedonnant, fraiseur qui avait appris le français dans les camps, prisonnier des nazis. Logé dans le foyer de jeunes travailleurs associé à l’usine, on nous servait le matin, pour tous deux, dans une cantine déserte, une goulash et des cochonnailles dont je ne pouvais rien avaler, me contentant de café, tandis que le bonhomme s’enfilait les deux rations, à l’émerveillement de fières cuisinières qui lui apportaient même du rab. Après quatre mois de régime végétarien à Bombay, cela changeait. Mais aussi, après le retour via Roissy, quand on redécouvre Paris avec encore un peu plus de casquettes et de mitraillettes, et que la langue qui s’était retranchée dans les rêves doit à nouveau s’user à la vie ordinaire, le Hradschin (celui du Golem de Meyrink), les briques et dédales, les antres à bière de Prague, ville forte comme Sienne ou Rome, me réconciliaient avec l’Europe. Et la maison ocre de Mozart, les brouillards du soir avec des chapeaux à la Kafka m’offraient une magie à laquelle, par l’Orient seul, j’étais désormais prêt.

L’Inde c’est trop fort, ça soûle. Et pourquoi cet écart : pour dire comment, à un an de distance, rien n’avait changé de Bombay, ni aux odeurs ni aux musiques, à la misère et l’entassement grouillant de Chembur Patak, aux paniers débordant de têtes coupées de volailles dans un nuage compact de mouches à Crawford Market, ni même à l’inépuisable réserve de débris coloniaux fleurant la vieille Angleterre sous les toiles du Chor Bazar, le « marché aux voleurs », et encore moins au trajet sempiternel du reconnaissable camion de ramassage des morts, le matin dans les slums.

À mon retour, ce second voyage, les gars étaient en grève. Une histoire de chaussures. Dans l’atelier de soudage, seuls les contremaîtres, qui ne soudent pas, avaient droit à ce qu’on nomme ici « chaussures de sécurité ». À cinq cents roupies par mois, salaire d’un soudeur, huit cents roupies pour les meilleurs, on ne peut s’en permettre l’achat. Rien que ces sandales, pour tout le monde : celles que je portais moi aussi (et que j’ai gardées toutes ces années), que vous taille d’après le contour de votre pied nu copié à la craie, sur un trottoir, à même un pneu de camion, un cordonnier couleur poussière, lui pieds nus parce que c’est là son étau.

Pas tant les questions d’argent, malgré l’énorme disproportion à notre regard : le franc valait un peu moins que deux roupies, le salaire quotidien d’un ouvrier de base s’établissait à cinq roupies. Rajkumar Nayagam, que j’avais immédiatement retrouvé, tabla professionnel à la radio de Bombay et pas spécialement défavorisé, gagnait trois cent cinquante francs par mois : mais une voiture, une télé, valent le prix d’ici.

L’Inde du petit travail : il faudrait recenser ces industries du trottoir, le trottoir usine. Le folklore les cite : arracheurs de dents, rue entière de devins – par oiseaux, cartes ou jet de cailloux –, rétameurs de casseroles et marchands de cigarettes à l’unité, horlogers très sérieux et médecins d’habits. Mais connaît-on le nettoyeur d’oreille ? J’en ai vu. Et le mort ? Un métier comme les autres : on s’étend sur le trottoir, un drap blanc sur le corps et le visage, tabou violé d’un rituel immuable, puis on ne bouge plus, tandis qu’un comparse ramasse la monnaie. À Juhu, la grande plage, près de l’aéroport, deux gosses, huit ou neuf ans, alternent : s’enterrant dans le sable jusqu’aux narines, un jour l’un, un jour l’autre, par journées de douze heures, pendant que le copain fait la manche. Plage, là-bas, ça ne veut pas dire Pornic : mais l’énorme Bombay débordant jusqu’à la mer, définitif camp de réfugiés sur le sable, entre les pieds de chameaux et l’odeur grasse des lampes à carbure, troupes d’enfants en bandes et sans toit, qui viennent vous proposer leur sœur comme on vous montre dans la paume un morceau brut de haschich ou une gourmette volée à des Américains : « Do you better get a boy ? »

Et pour souder à l’arc, avec les projections de métal en fusion, ils gardaient les pieds nus, mes soudeurs. Là-bas où on ne connaît pas l’établi, où l’usine garde en elle les habitudes de la rue : les ajusteurs assis par terre et se servant de leurs pieds pour tenir la pièce à limer, comme le cordonnier des trottoirs, et travaillant ainsi au centième aussi bien que nos as parigots. Comme Laurent Yvetot, dit Dodo, le meilleur que j’aie jamais connu : son surnom parce que, même du métro Marcadet, où il est né et habite, à gare du Nord, puis de Gare du Nord à Austerlitz, et d’Austerlitz à Vitry quai des Anglais, il s’endormait à chaque étape. Ensemble on a fait deux mois le trajet quotidien Paris-Vernon, à l’époque pour souder des clapets sur le troisième étage du moteur de la fusée Ariane : il se rendormait au premier pont après Saint-Lazare, se rendormait encore dans la deux-chevaux camionnette qu’on laissait le soir à la gare. Sa passion, c’était les armes à feu : cachées sous son établi. Commerce licite à condition d’être vendues percuteur et barillet soudés aux collectionneurs, soi-disant inutilisables. Lui il ne revendait pas directement, mais les remettait en état pour eux, rectifiées, alésées, prêtes à l’emploi. D’ailleurs, c’était la spécialité tout à l’honneur de ma boîte, pendant la dernière guerre : on fabriquait les armes pour la Résistance, des gars comme Dodo. On était ensemble aussi à Moscou, le premier mois, en juillet 1978 : le soir, dans les longueurs du resto, il racontait sa maison dans la Sarthe, où il partait avec sa femme en side-car, chaque été. Dodo, il a fait la Chine et la Sibérie, Chicago et Israël. À Moscou, dans le minibus qui nous prenait à l’hôtel pour nous emmener dans cette zone toute blanche sur le plan de la ville, où était cette filiale Tupolev où on installait nos équipements, il dormait. Je n’ai jamais su ce que ça pouvait bien pouvoir dire, pour lui, l’expression « du monde entier » : sauf, peut-être, sa collection d’étiquettes de marques de bière (« T’y penseras, à me n’en ramener ? », outre s’appeler Yvetot, c’est la seule personne que j’aie jamais connue qui utilisait ces normandismes décrits par Flaubert…).

C’est important, les gars comme Dodo. C’est eux, l’écluse par où s’offre l’échange. C’est en eux que vit ce savoir des mains, qui ne s’invente pas. À Bombay, quand j’avais besoin d’un tournevis, j’appelais Bailea Todankar, dit Bill. Je lui racontais ce que je voulais, il penchait la tête un peu de côté, et on prenait la matinée, ensemble, pour aller le fabriquer. Une fois, on n’y arrivait pas, à l’usine. Il m’a dit de l’attendre à l’entrée du Centre atomique, le soir six heures, et on est parti dans les fonds de Trombay, chez un type qui bricolait des moteurs de taxi : un garage en plein air (d’ailleurs, ils dormaient sur place), et là on a bricolé notre clé ou je ne sais plus, pour les besoins du réacteur nucléaire. À la fin des quatre mois, j’avais demandé au Centre un prime pour Bailea : on me l’avait promise. L’année suivante, revenu, je lui avais demandé : il a secoué la tête avec un sourire.

La soudure à l’arc dégage des ultra-violets : je n’ai jamais vu un soudeur se servir du masque obligatoire. Tendant la main à hauteur des yeux, regardant par l’interstice entre les doigts, d’ailleurs on a tous fait ça. Et les plus vieux restaient dans l’atelier, mais ne faisaient plus rien, que rester accroupis, et la conversation. Aveugles : pas au point de ne pas pouvoir se déplacer, mais pas beaucoup plus. « Et si t’avais pris un masque ? – Don’t bother of that, dont botter of dat… »

Et j’ai mieux compris un peu de ce qui m’échappait de Moscou, à découvrir ainsi les vieux aveugles de l’atelier des Indes : l’orient à Moscou plus fort que l’occident. Et la force torve et sauvage de Tolstoï, que jamais nous n’atteindrons, quand on nous fabriquait, le lundi matin à 9 heures (c’était pour nous les Français, on disait non, alors ils buvaient eux), de la pure « vodka » - en tout cas ils appelaient ça comme ça – avec l’alcool dénaturé qui nous servait à dégraisser le titane, et qu’ils coloraient au Nescafé pour l’apparence, et accompagner, à la pause, les écureuils tués le dimanche, et fumés à l’ancienne mode, presque crus : « Goûte, tu verras… » J’étais désorienté, à Moscou, d’expliquer à Ivan et Volodia, payés cent roubles par mois, bien plus forts et bien plus doués en électronique que moi, l’usage et l’entretien de la machine : eux, ils avaient déjà tout compris. Et au-dessus de notre tête, dans cette apothéose de l’ère Brejnev, les slogans accrochés aux charpentes, et le titulaire en chef de la machine, quadruplement médaillé, rondouillard, luisant de ses quatre cents roubles mensuels et de son titre de « meilleur ouvrier de l’usine », qui s’était vu attribuer donc d’office le nouveau matériel, et nous répondait chaque fois « Korocho », on se débrouillerait bien, mais préférant après appeler Ivan et Volodia et les laisser faire, les contemplant à distance d’un air menaçant et autoritaire, eux les sans grades. Une fois, à Moscou, on avait demandé la mise à disposition du pont roulant qu’on voyait accroché lui aussi aux charpentes, pour décuver notre transformateur haute tension à bain d’huile, où un thyristor avait rendu l’âme. « Le pont roulant sera là demain… » Ça avait duré la moitié de la semaine, jusqu’à ce qu’on s’énerve pour de bon : « Mais le pont roulant est arrivé… » Et nous montre quatre gars, des montagnes aux yeux bridés, qui ont soulevé notre transfo. Prague c’est l’Europe, et Moscou c’est l’Orient : la vraie séparation ne coïncidait pas avec les frontières politiques.

À Moscou comme à Bombay l’eau courante ce n’est pas tous les jours. Souvent, à Bombay, pas assez de pression pour le refroidissement de nos pompes à vide. Alors on attendait, eux accroupis, moi cul par terre, on parlait. J’imaginais, en France, arrêter les ateliers du Commissariat à l’énergie atomique de Saclay, où on avait régulièrement des dépannages, pour un problème de robinets.

Bon, la grève : le travail avait repris assez vite, après quelques paires de chaussures attribuées au seuls ouvriers qualifiés. Lesquels, trois semaines plus tard, revenaient travailler en sandales. Et à mes questions : « Too much hot… » Ils les avaient revendues, et tant pis pour le métal chauffé bleu sur la peau nue, partout marquée déjà jusqu’aux genoux et jusqu’aux coudes, de lunules pâles. Mais il y avait aussi sous leur grève d’autres choses, qu’on n’a pas voulu m’expliquer, ni les chefs ni les ouvriers.

L’Inde c’est violent, parfois violent pour rien, mais toujours violent sans retenue. Tous les jours, aux abords des gares qui sont les points principaux de concentration, ces batailles entre flics armés de simples bâtons et le peuple par ethnies solidaires. Tous les jours, dans les journaux, avec seulement l’indication du quartier : trois morts, sept morts… On évoque aussi chaque fois, à côté du nombre de morts, le nombre, en général double, des « disparus »« Riot at Nasik Central Station… » pour une histoire de resquille, et la proximité de ces innombrables chantiers de construction jamais finis, dont les échafaudages en quelques minutes deviennent des lances, des matraques, des armes. Les « disparus » : un policier mort se paye cher, si on retrouve la famille, alors il vaut mieux emporter les cadavres. Trois morts côté émeutiers, quatre disparus côté uniformes. Grèves ; une fois, en ville, j’ai vu défiler un cortège d’ouvriers du textile. Combien de camions : quatre-vingts ? Et tous chargés à déborder de ces grappes de minuscules hommes maigres, habillés tout de blanc, avec sous le calot le même regard obstiné et des banderoles que je ne comprenais pas, bloquant longtemps l’infernal désordre du centre-ville.

On se racontait des histoires, en attendant l’eau. « Mister Camel », surtout. Un bonhomme sans âge, de ceux-là des soudeurs qui n’y voyaient plus bien, et pleuraient blanc, suppuration permanente. Il ne parlait pas l’anglais, on me traduisait. Heureux et rare possesseur de deux chameaux : « Duaï Hunt ! », il me répétait, chaque matin, quand je le saluais, des fois que j’aie oublié. La journée finie, il se louait avec eux pour les travaux agricoles des faubourgs. Surtout, c’était lui l’infirmerie. Ce Centre atomique, avec deux mille personnes, des centaines de chercheurs, avait sans doute son poste de secours. Mais pour les ouvriers, c’était lui : dans les recoins, derrière les vestiaires, où il gardait des herbes. Rebouteux aussi, le soir et le dimanche, pour les animaux, et tueur. Une fois, pour me montrer, il m’a tripoté la colonne vertébrale. J’ai compris, après, la lévitation – mystère préservé de l’Asie dangereuse. Et deux jours après, je vois mon Mister Camel (je lui avais offert, et il me l’exhibait chaque fois qu’on se croisait, un paquet de cigarettes à l’effigie du chameau) aux prises avec un type plus jeune, les deux au bord de se battre. J’essaye de me faire expliquer (zat’s noting, don’t bozer : « bother, don’t bother », mot central). Je chope mes deux gars par les épaules et leur dit en français : « Alors les mecs, quoi qui va pas ? » Parce que l’argot, souvent, ça se comprend internationalement bien mieux que l’anglais, question de conviction. Après on m’a expliqué, comme en secret : le jeune était le chef de son ethnie, et ce qu’il lui reprochait c’était justement notre familiarité, et nos palabres. Et que je lui ai attrapé les épaules, au type, ça lui avait encore moins plu. La tribu veillant dans l’usine à reconduction de l’ordre social : cela fait relent zouave, colonies, et Tintin dans les Soviet. Mais à Simca-Poissy, ces années-là, c’était encore un peu comme ça.

On avait une équipe du matin et une équipe du soir en alternance, l’une dirigée par Deshmuk, et l’autre par Shimpy (Mister Deshmuk et Mister Shimpy : accédant au grade de contremaître, il n’y avait plus de prénom). Deshmuk, un gars timide, qui ne parlait qu’en mettant sa main à plat devant sa bouche, chuchotant en dodelinant de la tête. Shimpy, l’opposé : un gars qui ne faisait pas comme lui voulait, il tapait, et vraiment. Une fois, je me suis interposé, ça a failli mal finir. Shimpy ne parlant pas anglais, il nous fallait un intermédiaire. Ce jour-là, j’ai arrêté la machine, dit que je n’accepterais pas qu’on traite un type de cette façon devant moi, et je suis rentré à mon logement, évidemment ça a fait du bruit, et pas arrangé nos relations. Pour souder par faisceau d’électrons il faut une qualité suffisante de vide, et sur une pièce complexe comme ce soubassement de réacteur avec cent soixante douze orifices, un système d’étanchéité qui était un combat de chaque jour. Mais, les premières semaines, je ne comprenais pas pourquoi des pannes électroniques si fréquentes, et toujours dans l’équipe Shimpy, toujours avec Shimpy. Je me suis débrouillé pour arriver à six heures, comme eux : en fait, quand la machine mettait du temps à pomper, au lieu d’aller vérifier les étanchéités, Shimpy tapait la machine comme il tapait les ouvriers. Alors je lui ai dit : « Shimpy, tu tapes la machine, moi je tape Shimpy » (Hey, Shimpy, U hit the machine, I hit Shimpy… et ça se comprenait internationalement, par construction). De ce jour-là on a été super copains : on tenait même langage. Et il me disait fièrement, chaque matin, n’avoir battu personne. À mi-chemin de mon séjour, ayant droit à une semaine de congés et le chantier en bonne voie, je me suis offert le Népal : il m’a demandé très secrètement si je pouvais lui rapporter du whisky, une vraie bouteille de whisky interdite à Bombay, on a fini carrément dans l’amour.

L’alcool c’était hors de l’usine. C’est partout. Distilleries clandestines, j’ai goûté. Pas mieux que la vodka au Nescafé : le « killer drink » à base de sucre de canne et d’écorce de cocotier, distillé en faisant cramer de vieux pneus. Il s’en fabriquait dans le Centre lui-même, apparemment en bonne complicité de Deshmuk et Shimpy : pareil que les ateliers normands où se monte la fusée Ariane est avant tout la plus grande fabrique nationale d’alambics individuels, où l’inox spatial sur fonds public s’écoule en calva privé. Et ça tue vraiment, le « killer drink », et raide : je les ai vus, en fin de fête, le samedi soir, dans les slums, les yeux aiguisés et le regard resserré. J’ai vu Bailea, d’un an l’autre : « Killer drink not good », oui mais. Mais eux, dans leurs poches, ils ont des herbes. On sort un précieux petit tortillon de papier aluminium, on avait fait sentir. Ou priser une poudre insupportable, qui vous fait garder jusqu’au soir un éternuement convulsif, eux ça les faisait rire. Les herbes et les poudres, ou cette bouchée rouge qu’on mastique après repas, et on va en paix : le « killer drink », défonce des pauvres, est plus destructeur.

Deshmuk et Shimpy commandent chacun à une vingtaine de gars. Une poignée de qualifiés, comme Bailea Todankar, et la bonne douzaine qui répondent au même patronyme de Patil. Et comme ici on divise les grades ouvriers en OS1, OS2, OS3, OP et la suite, ici un kaléidoscope de mêmes visages mais pris en strates à mesure de les déqualifier, comme si à chaque strate correspondait un corps, plus maigre, aux yeux plus grands et fixes, comme ceux de notre balayeur, celui qui allait chercher ces tasses de thé douceâtre au lait, et sinon accroupit là derrière. Ou ceux qui, comme le Barnabé de Kafka, n’ont d’autre fonction que courir : cet immense service à échelle de la ville qui, à partir d’un train spécial, amène en deux heures de temps, chaque midi, en vélo ou porté à bras, leur gamelle personnelle à deux millions de personnes.

Pour chapeauter Deshmuk et Shimpy Ambadas Teraikar, qui chaque jour, pour me montrer que son embonpoint de chef n’était pas un handicap, me montrait ses exercices de yoga poirier inclus, au point que je me souviens surtout de lui la tête à l’envers et le nombril à l’air. Et puis autant d’étages que la tour Montparnasse jusqu’au « superintendant », un homme par juste loi de circularité lui aussi très petit et tout maigre, qui ne me parlait pas, m’a dit son adjoint, « pour ne pas s’incliner devant les blancs », et donc lui disait à lui, l’adjoint, ce qu’il y avait à dire, à moi le blanc, et je me souviens de son regard, cette troisième semaine, quand j’étais venu à l’usine habillé simplement comme eux tous, pantalon noué large et vague tunique plus sandales, tout acheté sur place. On vous explique que les castes c’est fini, mais chaque étage se venge sur celui d’en dessous de ce qu’il subit d’au-dessus. Et se méfier toujours de clichés qui pourraient resurgir, et non pas pour nier les efforts, mais repérer la nouvelle gangrène comme ici du Progrès : l’Inde moyenne gonfle et tant mieux pour ce que ce pays va devenir, l’Inde moyenne avale tout, mais jamais Teraikar n’est allé chez Bailea, comme jamais Deshmuk n’irait chez Madu Koli à qui Teraikar n’a même jamais adressé la parole, et qu’à Das Teraikar pas plus qu’à moi le superintendant n’adresse la parole, mais aura fait savoir à Teraikar, par son adjoint, de me faire dire qu’être allé visiter chez lui Madu Koli est une erreur de ma part. Et que tout cela, lorsque cela coïncide dans l’espace exigu d’une machine, fait se superposer autant de langues, l’indhi des ingénieurs, l’anglais de service, le maharathi des ouvriers et les dialectes des sous-qualifiés, Madu Koli n’ayant certes pas la même langue que Mister Camel. Et qu’à Bombay les Tamouls sont ingénieurs et ceux de Calcutta manœuvres, que les premiers sont végétariens stricts et que les seconds ont une cantine réservée où on sert du poisson séché, que les Sikhs sont comptables et le dimanche matin il est beau de les voir marcher lentement au soleil pour faire sécher des cheveux qui tombent plus bas que la taille, et que même les Patil, soignés par le vieux rebouteux, ne le salueront pas le lendemain et que chacun de ceux-là a ses jours fériés, ses fêtes et ses observances.

Je prenais des leçons de sitar : c’est Ambadas Teraikar qui m’avait procuré l’adresse et m’avait accompagné la première fois, de moi-même je n’aurais jamais osé et cela a été le complément ou le symétrique de l’expérience d’usine. Chandrashekar Naringrekar m’a donné cette première grammaire qui, depuis lors, me sert au moins à écouter leur musique. Il habitait Chembur, au rez-de-chaussée de la maison de son propre maître parti enseigner en Amérique, l’ustad Mohiaduddin Dagar, et pour lors occupée par son frère, lui chanteur, l’ustad Fariduddin Dagar. Et fier de m’asseoir sur le même tapis, chez Chandu, que Don Cherry on John McLaughlin. C’est au souffle, à la respiration qu’on m’entrouvrait, et la deuxième année, lisant Proust (c’est une autre histoire, mais qui traverse aussi Bombay) j’ai pu mesurer ce que l’art, par ce rai que Chandu ou l’ustad semblaient conduire jusque là dans cet air devant moi, était absolue transgression par rapport à ce couvercle de la vie d’usine. Et que ma rondelle de réacteur, où nous soudions les structures tubulaires, était cependant peut-être un arbitraire esthétique du même ordre. Je rejoignais Chandrashekar chaque fois qu’il jouait : ce soir-là, à un concert privé. Son maître jouait la rudra veena, cet instrument très grave, et Chandrashekar le surbahar, qui est au sitar comme l’alto au violon, reprenant le sitar pour le mouvement rapide qui clôt le raga. Une barrière en travers de la rue, des gardiens avec des bâtons, des palmiers, des bruits d’oiseaux, et, dans les allées réservées, une suite de villas, une autre Inde, celle d’en haut. Le hasard a fait que le commanditaire du concert, qui recevait Chandu, et son porteur d’étui par la même occasion (plus Rajkumar Nayagam, le percussionniste sans cesse mobile avec qui bientôt je traverserai sans cesse la ville, et l’épouse de Chandu, sœur des deux ustads, qui jouerait la tampura d’accompagnement), était un des principaux responsables du Centre atomique et après le concert, quand je l’ai remercié de son accueil, on a un peu parlé (mon superintendant l’a appris, et du coup m’a enfin considéré). Ce n’était pas le Vésinet, malgré la luxuriance des tropiques reprenant droit dans la ville misère : un pavillon genre Drancy. Mais il faut comprendre autour le grouillement, savoir le « killer drink » au son des transistors, se rappeler le bâton des gardiens, pour imaginer l’oasis et la beauté de la nuit, la musique respectée et dans ce que nous ne savons plus faire, le musicien qu’on invite chez soi et qu’on écoute deux heures, le raga qui va avec l’heure et la saison, la passerelle soudain faite à la tradition millénaire et la plus haute culture.

Et puis le lendemain c’est dimanche, j’attends le car, il vient, il est plein. Le suivant, vingt minutes plus tard, déborde aussi, alors au troisième je fais comme les autres, je m’accroche au dehors, en courant parce que, pour limiter les grappes, le chauffeur n’arrête pas. On est là, accroché aux montants des fenêtres sans vitres, au-dessus des roues. Et le contrôleur fait le tour comme ça lui aussi, pendu dehors, nous passant dans le dos, tendant le bras à l’intérieur pour piocher les billets et soudain on est au-dessus de la mer, c’est un pont comme celui de l’île d’Oléron, qui enjambe les pétroliers, on les surplombe en tout petit là-dessous, pas de vertige tandis que le car gronde sur le parapet sans trottoir : le frisson vaut, et à moins cher, nos fêtes foraines. « New Bombay », de l’autre côté, ce n’est pas d’abord à cause de l’âge des bâtiments, mais bien parce que c’est la ville de cette nouvelle Inde des classes moyennes : une greffe de l’Inde en complet veston sur un bout de marais séparé des sans-logis par le bus à ticket payant. Et de longues lignes de maisons à répétition, dans la terre encore nue et sans voirie. On a donné des facilités à Ambadas pour devenir propriétaire. Dedans, il a la télé, mais la voiture leur serait inaccessible. C’est un privilégié : ayant responsabilité de ce chantier du réacteur, on l’a envoyé au Canada, puis à Paris. Et pour son voyage de noces, quinze ans de cela, ils étaient allés jusque dans le sud. Sa femme est quelqu’un de rare : traductrice de théâtre, de l’indhi au maharathi. La maison : une pièce et une cuisine au rez-de-chaussée, deux chambres minuscules en mezzanine. Ils ont deux fils, mais logent aussi un frère à elle, sans travail. Pour « Holi », le carnaval de février, où toute l’Inde s’arrose dans la rue de riz et de pétales, mais surtout de peinture et de seaux d’eau, ils m’avaient invité. On est assis par terre, les quatre hommes, télé en marche et porte grande ouverte, avec chacun devant soi sur le ciment une feuille fraîche de bananier. Et dix-huit fois, j’avais compté, madame Teraikar s’était baissée devant chacun de nous quatre pour déposer les ingrédients compliqués d’un repas traditionnel, un repas de fête. J’ai dit à Das que cela me gênait un peu. Juste avant mon départ, ils m’ont réinvité à un biryani, plat où se mélangeaient, de toutes les couleurs, y compris le bleu profond, trente-six composants différents, qu’ils m’ont énuméré. Elle a mangé assise avec nous, derrière sa propre feuille de bananier, chacun se servant de la main droite exclusivement comme de juste. J’ai dit à Das que sa présence complétait le plaisir : « Je l’ai obligée… »

Das est le seul athée que j’ai rencontré là-bas. Une éclipse, vers la fin de mon séjour, a tracé sa route de totale nuit depuis le Japon pour aller mourir en Afrique. Etonnant spectacle, autant dans le ciel que dans la ville, et les perceptions du silence soudain, animal et humain, aussi vives que ce qui reste définitivement de cet instant où s’exacerbent toutes les couleurs. Toute l’Inde s’y était préparée. Journée fériée, une de plus. Trois heures avant l’apparition de l’ombre noire dans le ciel, plus de bus, et les taxis s’alignaient, vides, le long des rues. Le chauffeur musulman qui a accepté de me ramener en a profité pour quadrupler le tarif. Les trottoirs avaient tout ravalé de leur désordre, c’était une ville morte, comme après une contagion. Au quatorzième étage d’une tour, dans le Centre de recherche, les scientifiques avaient installé des lunettes, on avait des verres fumés, je les ai rejoints. Cette impression, suspendu au-dessus de la terre lorsque soudain le ciel dévoile en entier son creux et que la pesanteur mystérieusement, mais perceptiblement s’allège, qu’on se sent tomber désormais dans ce vide où paraissent une à une, pâles et qu’on n’aurait jamais cru si proches, ni même présentes, les grosses planètes nos voisines. Tout a viré au violet sombre, et la terre muette semblait une étrange et provisoire nuit de fin du monde : les tropiques accentuent tout, même les éclipses. Et puis, dans le retentissement neuf des muezzins qui signait le retour du jour, un drôle de crépuscule, un crépuscule comme lavé, s’était installé tandis que la gigantesque Inde, comme une marée monte (d’ailleurs la mer cette nuit-là s’est offert sa seule tempête en quatre mois) retrouvait lentement son bruit général. Ce jour-là, mon ami Ambadas Teraikar, seul des habitants de New Bombay, obligea ses deux fils à traverser leur cité pavillonnaire toute récente pour oser, verres fumés en main, contempler publiquement l’éclipse : les voisins n’osaient pas, et on leur avait fait savoir. « But afterwards you’ve got your shower ? » je plaisante : toute l’Inde s’était douchée, sur les trottoirs... « Sure we did. » L’épreuve des puissances au-delà de l’homme appelait le bain sacré et purificateur, athée ou pas.

Bailea à son tour vient me chercher. Il est venu en vélo et – pour cinq roupies, me précise-t-il, qu’il refuse que je lui rende – , a emprunté pour moi le vélo d’un copain. Voir l’Inde en vélo c’est encore un nouveau monde. Derrière la pile atomique, une barre HLM réservée aux ouvriers du Centre. Du ciment nu, des trous carrés. Le privilège de Bailea, qui lui a valu son logement : il sait lire et écrire. Des ouvriers soudeurs des deux équipes, un tiers environ savent. Bailea est un phénomène : bien avant ingénieurs, électroniciens ou chimistes, et quelquefois sur des pannes inconnues (interférences haute tension, on a mis longtemps à trouver), il a tout pigé de la machine moderne. Et le soir il trime au noir, dans ce garage, aire de terre nue sur laquelle, de trois taxis en miettes, on en improvise un neuf, où on était venu une fois inventer un genre de pince à rallonge. Bailea est trop riche intérieurement pour ce qu’on lui demande : le « killer drink » érode le surplus. Un grand gars bien balancé, avec une petite moustache pointue, et qui rigole tout le temps. Trois enfants, dont sa petite fille si belle, et lui aussi héberge un beau-frère, et encore un neveu à lui : une pièce commune, une chambre, et la cuisine sans meuble, réchaud par terre au centre. Mon deuxième séjour, dès mon arrivée, j’ai demandé que Bailea ait statut d’assistant détaché. Explications embarrassées, allusions au « killer drink ». J’ai insisté, refusant de bosser sans lui, et on me l’a ramené d’un autre atelier. Après les quatre mois de l’an dernier, la hiérarchie s’était vengée du garage sauvage des slums : je ne sais pas s’ils ont une expression pour mise au placard, en pays sans placard. Mais la jalousie l’exigeait.

C’est Bailea qui m’a présenté Madu Koli. Le boulot de Madu, un silencieux, qui passait le matin dans l’atelier et n’avait pas affaire à moi directement : pointeau, on aurait dit dans notre usine, encore une fonction évanouie. Il inscrivait la présence ou non des gars au travail, sur une écritoire en bois. Madu avait eu la polyo du bras droit, qui restait fixe, atrophié. « Madu Koli is a fisherman », m’avait dit Bailea, dans son drôle d’anglais comme si chaque syllabe s’énonçait indépendamment de toutes les autres. J’ai dit que moi aussi je venais d’un pays de pêcheurs. Et j’ai dit aussi que ça me ferait plaisir, un dimanche, un tour en mer. D’accord, et même joie. Puis, le lendemain, non. Bateau en panne, dit Bailea, puis mauvaise lune et je ne sais quoi. Je dis que la pêche ce n’est pas grave, mais que le tour en bateau vraiment je voudrais, et que j’assume les frais. Embarras. J’avais fait l’erreur de me réjouir moi aussi, devant Ambadas, du projet de balade, les menaces étaient vite revenues à Madu Koli. Alors j’ai dit bien fort que dommage, tant pis, et on a combiné en douce notre tour à Elephanta, avec Bailea et ses trois gosses, qui n’y étaient jamais allés, plus Madu et ses quatre gosses à lui, ça faisait toute une école. Une longue barcasse pointue des deux bouts, avec monocylindre diesel au milieu. À l’embarcadère, des hommes nus, dans l’eau jusqu’aux épaules, carénant. J’avais déjà vécu ça, mais dans les livres, lisant Henri de Monfreid, quinze ans avant. On a passé la journée dans les grottes sculptées de la vieille île, ils avaient emporté le riz et le pique-nique, avec les copains de Madu on était exactement dix-huit sur le bateau, dix-sept hommes et la petite fille de Bailea. Troupe débraillée, et ce jour-là j’étais tombé sur Didier Lockwood, venu jouer à Bombay, il avait fait l’excursion officielle.

C’est au retour que je suis entré chez Madu. Trombay Village, les cabanes de pêcheurs coincées entre les raffineries et le môle des tankers, face à l’énorme pile nucléaire sous son panache blanc, avant que notre futur réacteur la rejoigne. Une pièce unique de ciment nu, sans fenêtre, et un appentis sous un toit de tôle percé au milieu pour cuisine. Dans la pièce, d’abord, une grosse pendule, très belle. Et comme ailleurs le coin des idoles : peut-être un peu plus fourni qu’ailleurs, puisque, dans le village, il est un des rares à avoir un travail, et de bureau en plus – la polyo a eu ses compensations. Roulées contre le mur, les nattes tressées qui servent la nuit pour dormir, à toute la famille. Il paraît qu’un voisin a une chaise : on va chez lui la lui emprunter, et il a bien fallu que je m’en serve. On a pris le thé : en trente-quatre ans de la vie de Madu, c’était la première fois, ainsi aux portes de Bombay, qu’un blanc entrait au village. Et des têtes passaient à la porte, se découpant à contre-jour : « My friend Bonn, of America… » À la troisième ou quatrième fois, je lui ai demandé pourquoi l’Amérique. Que moi c’était la France, en Europe : « Because, for us in India, atcha : America and Latin America, same thing… » Et parce qu’on était dans la confidence, une dizaine de bonshommes par terre et la chaise vide au milieu, il m’a demandé comment je priais Jésus. J’ai dit ne pas prier. « Atcha. I know that. I pray at morning, before my wash. Ad you, that’s Sunday, only at Sunday… » J’ai dit encore que non. « So, you’re a jew ? » Que non encore. Alors sa voix : « Listen : but who brings you happiness ? »

Madu, Madu le polyo. Longtemps après, j’ai reçu une lettre, qu’il avait fait écrire. Que, si je lui trouvais du travail, même dur, il viendrait. Parce que son frère le pêcheur avait dû arrêter, il n’y avait plus la barque, et que son salaire de pointeau ne suffisait pas. Je n’ai pas répondu.

La machine était alimentée par une armoire de puissance qui comprenait deux sectionneurs. Le premier,en haut, relie la machine aux 440 volts de l’alimentation générale, et commande aux pompes, aux mouvements. Puis un second, à hauteur de taille, dispose d’une serrure de sécurité : deux clés remises à deux personnes différentes, le chef d’équipe plus le responsable entretien et sécurité, et qui seul permet d’envoyer les 440 volts sur les thyristors qui la transforment en 60 000 volts. Quand j’arrive, ce matin à 7 heures, Shimpy donne un grand coup de pied dans l’armoire électrique, mais juste pour rire, pour me dire que c’est en panne. Plus moyen d’envoyer la haute tension. Simplement, à cause des vibrations, de la chaleur, la serrure s’est desserrée, rien du tout. Je coupe le courant au sectionneur d’en haut et, devant toute l’équipe réunie, m’accroupis pour me glisser dans l’armoire, derrière les quatre barres de cuivre plat du triphasé, à cause du manque de place le cou et la poitrine en sueur collés aux barres conductrices. Par chance, les trente seconde que doit durer mon tour de clé à pipe sur le support serrure et le souquer une fois pour toutes, je dois garder la tête tirée en arrière, regard vers le haut, il n’y a vraiment aucune place ici. Juste assez pour apercevoir le sectionneur du haut se renclencher. Juste le temps de gicler, me projeter à plat dos sur le ciment. Une châtaigne au 400 volts, par faux contact, ça m’était déjà arrivé : dans ce métier on y passait tous. Le bras paralysé trois heures durant. Mais là, 440 volts à plein corps, trempé de sueur, le triphasé sur la poitrine, au fond d’une armoire de fer, avec un rebouteux possesseur de deux chameaux pour tout recours… Le pauvre garçon n’y a rien compris. C’est la première et seule fois de ma vie où j’ai allongé un type, et répondu d’un poing colonial à la gentillesse incroyable qui est le premier, fondamental drapeau de toute l’Inde. C’était un petit homme très brun, originaire du sud et qui ne regardait jamais en face, d’une timidité extrême et qui était l’électricien responsable du hall. Il avait en charge les ampoules, les fusibles. Pendant que je réparais le sectionneur haute tension, il lui était venu à l’idée de vérifier si le sectionneur principal, celui que j’avais soigneusement relevé pour me glisser contre les barres, n’étais coincé comme celui d’en bas. Alors moi aussi je me suis excusé.

Ce matin-là, il n’était plus question pour moi de travailler. Les jambes en coton ne me portaient plus, et un tremblement dans les doigts qui m’a rendu difficile, pour toute l’année que j’aurais encore à demeurer salarié, n’importe quelle manipulation haute tension. Et même maintenant, dans les moments de tension, d’énervement ou d’angoisse, c’est le tremblement de ce jour-là qui remonte. Je suis descendu en ville, par le 91, les vieux bus rouges sans vitres, à semi-remorque et impériale. Et c’est ce jour-là précisément, downtown à une heure inhabituelle, que j’ai croisé puis suivi ce cortège funéraire parsi. Le cadavre devant, embaumé, maquillé et coloré le visage de cire et presque translucide, le corps vêtu de blanc et recouvert de belle fleurs, porté à bras d’homme avec clarinettes et tambours, jusqu’à l’enceinte haut murée des Towers of Silence. J’ai pu vérifier, après, que j’avais bien vu, ce jour-là, le portail ouvert des Tours du silence : quand bien même on ne voyait qu’un autre mur, des arbres, du vert, une paix. Les cadavres y sont déshabillés, mis nus sur un brancard de bois, les oiseaux font le reste.

Il y a comme ça dans la vie, dont on ne s’aperçoit qu’ensuite, à l’usage, mais dont l’arbitraire même, ensuite, compte plus que tout le reste. La mort y a chaque fois sa marque, pour nous interdire la récompense et la prise. Je dois beaucoup aux deux événements de cette journée-là.

Je ne suis pas retourné encore à Bombay.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 9 avril 2013 et dernière modification le 23 août 2014
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