John Doe (meurtre dans le train fantôme)

enquête sur fait divers plus vrai que vrai



• John Doe, et autres récits avec mort, pour inaugurer la collection « Carnets noirs » de Tiers Livre Éditeur – moins de 100 pages, moins de 10 euros, mais expérimenter de nouvelles traverses...

 

John Doe (meurtre dans un train fantôme)


J’habitais cette chambre trop grande pour moi tout seul, où je vivais au-dessus d’une boulangerie dont le ronflement commençait à 3 heures du matin, et ma fenêtre dans l’angle du premier étage donnait directement sur la ligne de trolley au carrefour.

Beaucoup de détails s’éloignent à un peu de distance et deviennent flous, mais l’essentiel est aussi net qu’hier. Et certaines histoires, parce qu’on les porte depuis lors dans la tête, restent toutes fraîches devant vous. Ce n’est pas d’avant-hier ni même d’hier, non, cela attendait depuis lors que j’en parle. D’ailleurs, c’est probablement noté, repéré, dans les cahiers que je tenais à l’époque et que je garde dans ma valise noire (j’avais déjà cette valise noire, et ses cahiers).

La vue obligée sur carrefour et trolleys, plus d’être au-dessus de la boulangerie, évinçait beaucoup d’aspirants locataires, et je crois qu’après moi cela n’a pas été reloué. Mais j’aimais l’odeur, quand ils chargeaient les fours avant l’aube, et moi aussi j’étais plutôt centré sur la nuit. Et puis, dès qu’on passait la porte au bas, sur la rue, qu’on contournait la maison, on apercevait la mer et le rougeoiement du soleil au couchant.

Mon propriétaire était substitut au tribunal, une situation de notable qui lui permettait d’occuper tout l’étage du dessus. Un bel appartement, largement vitré, et chez lui la mer était partout : le balcon du salon dominait le vieux port. On avait une relation correcte, malgré quelques remarques sur mon vieil ampli guitare et ma manie de travailler face au baffle. Quand ils partaient en vacances, j’avais pour tâche d’arroser leurs plantes, et m’en acquittais. Son travail lui imposait devoir de réserve, mais de quelques affaires plus, cocasses ou curieuses il aimait que nous parlions, parfois simplement là, dans l’escalier. Et je suspecte que les quelques citations de Balzac que je mettais ensuite en rapport avec le cas évoqué, il ne les négligeait pas, une fois de retour au palais. Il était aussi très attentif, voire un peu trop, aux coups tordus de la politique locale, spécialité dont je ne sache pas que la ville se soit aujourd’hui débarrassée, et m’en entretenais volontiers, moi qui n’étais ici que passager ou spectateur.

Sur cette histoire du mort de la fête foraine, il y avait eu bien sûr des articles dans la presse locale, mais c’est en tant que magistrat qu’il avait la responsabilité du dossier, que ce long week-end il avait posé en évidence sur son bureau. Les choses plus confidentielles il ne les aurait pas laissées ainsi à découvert. Même si bien sûr de me demander d’arroser les plantes vertes ne supposait pas autorisation ni incitation à aller farfouiller dans ses dossiers privés. Mais bon, il s’agissait d’un mort anonyme, déjà livré en pâture au public et, disons-le : cocasse ? On dirait de certaines morts qu’elles sont comme un bon tour joué à la société. Lui, ce John Doe, c’était d’être resté là si longtemps, à regarder les vivants, et fournir à leur amusement. Un magistrat n’a pas sans doute souvent affaire qui le distraie ainsi, sans que cela puisse tirer à mal pour quiconque.

John Doe, ce n’est pas moi qui l’avais appelé ainsi. J’étais en pleine lecture de littérature américaine, je découvrais Raymond Carver, je lisais les lettres de Malcolm Lowry (qui n’est pas Américain, mais vivait sur ce continent-là), mais ous n’avons pas, chez nous, de nom générique pour les morts anonymes : John Doe, c’est un mystère du monde anglophone. Ils disent un John Doe comme nous on dit un macchab’. On a nos soldats inconnus, on met une plaque aux anonymes du métro Charonne mais on n’a pas de John Doe. En droit coutumier anglais, l’appellation John Doe pour un plaignant inconnu je ne saurais guère la dater, ni dire si elle précède l’usage populaire pour un mort non identifié, ou bien si c’est la référence juridique qui a entraîné l’appellation populaire. Mais un premier journaliste de la presse locale, à cause du nom très western du palais d’épouvante foraine, avait nommé le cadavre John Doe et c’était resté – anonyme il était, John Doe il deviendrait, et c’était écrit ainsi en-tête du dossier bien en évidence sur le bureau de mon propriétaire le substitut du procureur, dont j’arrosais les plantes vertes pendant ses vacances.

Je ne lisais pas régulièrement la presse locale – ces journaux m’indisposent, et de toute façon je n’étais pas d’ici. Je préférais nettement mes pieds à la presse locale. Cette ville m’apparaissait comme un corps organique complexe, avec ses soubresauts, ses fluctuations. J’en avais visité les cimetières, je n’étais pas encore allé aux fêtes foraines. Mais pour l’affaire John Doe j’ai craqué, et de la presse locale je me suis gavé. Du premier article jusqu’au dernier, même si ça n’avait été que l’affaire de quelques jours (après, il n’avait plus intéressé grand monde, que mon proprio qui devait en rédiger le dossier, et moi qui m’étais pris pour lui – le John Doe – d’une certaine amitié, à moins que ce soit partager ou projeter ce sentiment d’être étranger dans la ville). La fête foraine était porte d’Aix, alors tout entourée de démolitions et qui maintenant se veut, avec le Conseil régional qui en a pris la place, un emblème de modernité. Je revois une haute palissade de bois, et derrière les sempiternels grande roue, grand huit, manèges qui envahissaient le ciel. On payait son billet, ensuite il fallait encore s’offrir les attractions, dans une musique envahissante et sommaire qui vous écrasait la tête. La boutique qui avait provoqué cette actualité n’était même pas fermée.

Est-ce que les gens n’avaient pas fait le rapport, est-ce que cela avait dissuadé une partie de la clientèle ou provoqué le complément d’une nouvelle, qu’un peu de morbide ne dissuadait pas ?

Qu’on le croie ou pas, les trains fantômes et autres palais de la peur sont encore une bonne centaine à tourner dans le pays, et rien que sur cette foire, laquelle restait deux mois en ville avant de se déplacer sur la côte, il y en avait trois. J’avais la photo du journal en tête, je savais que c’était celle-ci, l’attraction western avec grossissement des figures d’épouvante, d’où on avait extrait mon John Doe. Les gosses en ressortaient rigolards, les couples en goguettes un peu plus serrés l’un sur l’autre et le garçon dans son rôle protecteur. Même du dehors on entendait les grincements, on apercevait le premier squelette. Le type dont on avait parlé dans le journal, celui qui avait découvert John Doe, et dont j’avais lu le compte rendu d’interrogatoire et les dépositions signées, son job c’était de rester dans le noir au bon endroit, procéder à divers attouchements ou apparitions grimaçantes : rien que de conventionnel pour l’amusement populaire – eh bien il avait repris ses activités comme si de rien n’était.

Et donc que même une baraque à faire peur cela s’entretient, se nettoie, se repeint. Ils avaient voulu, disait le premier article, « refaire le pendu », qui s’usait. Au détour des nacelles emportées sur les rails de la peur, le pendu oscillait dans le virage. Les couples et les gosses étaient face soudain à son visage de goudron noir, et son torse rigide, effrois et cris. On en rit, aussitôt après, de sa propre frayeur on a payé pour ça. Il y a toujours des mauvais plaisants : pour épater la demoiselle qui vous accompagne, on griffe le pendu au passage, on fait le fortiche. Le déclarant disait que de par son métier il se méfiait de ce genre de petits mâles. Lorsque ceux-ci n’étaient pas polis avec lui, il rattrapait le gars au prochain virage, et certain produit puant qui contribuait à l’ambiance pouvait bien malencontreusement se retrouver sur les vêtements de l’agresseur de pendus, qui faisait moins le fier.

Il reste que, à cause de ces coups et griffures, ils avaient voulu lui redonner un petit coup de jeune et de peinture, à leur fidèle pendu dans son virage.

Lui, le déclarant, ça l’avait intrigué : non pas comme il l’imaginait de la bourre de son ou de paille dans du vieux cuir, mais du vrai cuir et comme une matière spongieuse, desséchée et fragile. Pour cela, qu’il avait fini par crever. Et puis, disait-il, « on voyait les os, c’était comme un vrai squelette ». Tu parles, d’un « vrai » squelette.

Moi dans le dossier de mon voisin et propriétaire, le substitut du procureur, j’avais vu la série d’une quarantaine de photos de l’autopsie. Une vraie autopsie, dans la salle où ils passent tous, les crimes d’aujourd’hui, les exhumés d’affaires sombres. Et c’est précis, un dossier d’autopsie avec photographies, quand on le transmet au substitut qui suit l’affaire. Un autre crime, un dossier plus privé, je ne sais pas si j’aurais osé regarder de moi-même, mais que voulez-vous, j’étais là pour arroser les plantes vertes, et c’était sur la table. De toute façon, mon propriétaire le substitut n’aurait pas rapporté ça chez lui, et abandonné pour son congé, si ç’avait été une affaire secrète ou sordide : je connaissais sa rigueur. Là, c’était plutôt marrant, en fait, et les toubibs du service légal ne se privaient pas de quelques allusions comiques dans leur rapport. John Doe pendu dans son virage depuis quinze ans, mais guère plus, précisaient-ils tout d’abord, avec une photographie détaillée du foie sec en coupe, qui leur avait servi d’horloge. Ça nous ramenait, dans cette ville face à la mer, à la fin précipitée de l’aventure coloniale en Algérie, et ce n’était probablement pas un hasard. Les mensurations du John Doe, et certains angles des maxillaires inférieurs, était-il précisé, excluaient toutefois un homme d’Afrique du nord.

On avait constaté que le type avait baroudé : des cicatrices, d’anciennes fractures, je ne sais plus le détail. On avait transmis à tout hasard aux armées des radiographies dentaires qu’on venait de lui faire, à lui qui, depuis quinze ans, dans le train fantôme, n’avait plus souffert de ses dents de sagesse. J’étais allé aussi, en bus, dans la périphérie, à l’arrière du grand hôpital, jusqu’aux bâtiments du service de médecine légale. J’avais tenté de faire l’innocent, mais n’avais pu passer l’accueil. Je faisais vraiment ça, toute cette année, pour que la ville me soit laboratoire : un portrait de ville tout entier. De même, mais dans le centre, je connaissais la fabrique municipale de cercueils, une cour où l’on les apercevait le matin, dressés debout par dix, les couvercles à côté : les cercueils municipaux de la mort des pauvres. L’un serait pour John Doe.

C’est que voilà, quoi en faire ? Le patron du train fantôme disait, et c’était vérifié, avoir acheté son établissement six ou huit ans plus tôt, et que le pendu faisait partie des meubles : il y avait même une liste, un inventaire du matériel disponible dans lequel il figurait : squelettes 3, mannequin 1. Le type, d’après les médecins, avait été bitumé sitôt son décès. Du décès lui-même, impossible de rien savoir : un coup sur la tête, un couteau dans le ventre, une balle dans la peau et il y aurait eu une trace, on aurait remonté l’histoire.

Non, comme s’il était mort dans son lit, celui-ci. Les analyses chimiques, à cause du goudron, demeuraient difficiles ou muettes : il y a pas loin de vingt ans de ça, voyez-vous.

L’ancien exploitant n’avait pu être retrouvé. Quelle histoire aurait-il inventé ? Ce sont des métiers qu’on ne peut pas exercer si on est trop naïf. On a l’habitude des coups tordus, même à plus petite échelle que ce que mon propriétaire me racontait de la mairie de sa ville. On n’hésite pas à faire le coup de poing, et les forains n’ont besoin de personne pour calmer les ardeurs éthyliques éventuelles des bordées de nuit dans ce territoire que les palissades leur font considérer comme planète à part entière, la leur, celle oui de l’illusion et du bruit, des labyrinthes de vitres et des manèges à vertige. Il avait pourtant bien fallu que ce type on l’enduise de goudron, et qu’il reste quelques mois à sécher avant d’être pendu au-dessus des rails du train fantôme. On pouvait en imaginer, des histoires. Dans le dossier que j’avais lu chez mon propriétaire, là-haut, il y avait les rapports de police : puisqu’on avait pu dater le décès de John Doe, on faisait état de toutes les disparitions signalées, ainsi que des plaintes pour « abandon du domicile conjugal » les mois suivants, qui signaient souvent, disait mon propriétaire le substitut, une liquidation en douceur organisée par le conjoint survivant. Et puis il avait pris du service, l’homme goudronné. Il avait séché là sur place, perdant peu à peu son poids en eau, et devenant cette coquille plus légère, enduite régulièrement de bitume neuf, et l’effet de relief sur les yeux disparus était saisissant : oui, il y avait de quoi avoir peur bien mieux qu’aux squelettes et monstres, lorsqu’il vous regardait, là dans le virage, à quelques centimètres.

J’avais demandé à mon propriétaire, plus tard, ce qu’il en était advenu, finalement, du John Doe de Marseille. On ne pouvait guère faire don de son corps à la science, et peu de chance qu’il disparaisse dans ces « caveaux à décomposition avancée », selon la terminologie précise des mairies, qu’on utilise pour que les « personnes non réclamées » n’encombrent pas trop longtemps les morts payants.

Pour l’instant on le gardait, m’avait-il répondu. Il tenait debout tout seul, le John Doe, dans sa coque de goudron, il était léger et sans odeur : il paraît que ça les amusait, au service de médecine légale, dans la salle aux tiroirs réfrigérés où attendaient ses collègues. On s’en servait les soirs de fête, on l’installait dans le bureau des nouveaux venus. Il avait emporté un peu de la fête foraine avec lui, John Doe.

Moi j’avais été surpris, dans ce rapport de police, de combien une grande métropole pouvait cumuler, sur quelques mois, de disparitions non élucidées et d’abandons de domicile. C’est ainsi, les grandes villes, paraît-il. Quand j’étais parti, le propriétaire m’avait promis qu’en cas de nouvelles il me tiendrait au courant : je n’ai plus entendu parler de rien, lui non plus sans doute.

Le matin, j’aimais que les boulangers, qui sortaient dans la rue fumer une cigarette, ne refusent jamais une demi-baguette ou un croissant aux éclopés de passage. Ils m’apostrophaient : « Alors, l’écrivain ? » De livre pourtant, à l’époque, je n’en avais jamais écrit qu’un seul. « Ça boulange », je répondais chaque fois.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 avril 2013 et dernière modification le 27 juillet 2017
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