creative writing | que l’écriture soit ton tigre intime

dans cette séance, Malt Olbren ne propose pas d’exercice d’écriture, mais revient sur la posture intérieure de l’écrivain et comment il agit sur lui-même pour écrire



- Outils du roman, sur les pistes et exercices du creative writing à l’américaine, par François Bon, d’après le légendaire Creative Writing No Guide du non moins légendaire Malt Olbren... 21 propositions d’écriture, 184 p, en 48h chez vous, prix fixe tous pays (US, Qc et hors Europe, commande directement auprès de votre Amazon).

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Malt Olbren, A creative writing no-guide, sommaire général.

Malt Olbren | que l’écriture soit ton tigre intime


C’est un étudiant qui nous arrivait d’une autre université. Oh, respectable : l’enseignante de creative writing avait décroché le Pulitzer, son livre était traduit en douze langues, elle produisait des histoires de fantômes en série et venait de publier un essai sur la psychologie de la mode – qui était l’humble Malt Olbren devant une telle gloire ?

Et l’étudiant pour se présenter nous raconta l’exercice suivant, qu’ils avaient intitulé là-bas : « toi et ton animal, une imagination » (imagine your pet, aurais-je proposé simplement). « Écrire un texte sur toi et ton animal », et voilà ce qu’on demandait là-bas à la langue de Shakespeare et Faulkner. Ô l’Américain malade de ses chiens. Mais attention : imagination ! Tout de suite venait la contrainte : « un animal que tu n’as jamais eu ». Ah l’aventure ! Te voilà privé de réalité, privé de souvenir ! Tu dois inventer, tu te rends compte : inventer ! Fonction première de la littérature de fiction !

Après, à toi le monde entier des animaux imaginaires et réels, et notre étudiant en écarquillait encore les yeux d’admiration, avant d’être contraint de suivre le cours de l’humble Malt Olbren : « C’était aussi bien un jeune chat qu’un brontosaure, une mouche qu’un dragon. » Qu’avait-il choisi, lui, alors : une puce, un rat, un éléphant de mer ? La grande écrivain s’était justifiée : « Nous sommes une nation qui aime l’animal, nous sommes une nation où dans une moitié des maisons tu as un canari ou un poisson. Cherche-t-on la protection ou la distraction ? À recevoir de l’amour ou avoir la liberté d’en donner ? Ô merveilleux exercice qui déjà t’emportait dans les valises enfermées dans les valises enfermées dans les valises – un substitut à l’enfant, disait l’écrivain, ou bien la recherche de toi-même encore enfant ? Et tes hontes à son propos, l’animal quand tu le touches (tu sais où), l’animal quand tu le maltraites (tu l’as fait). Et c’était la contrainte numéro 2 de la grand écrivain : ce que l’animal dit de toi, son propriétaire – non pas qu’il y eût à le faire parler, mais tu sais bien, là où tu promènes ton chien, c’est ton reflet dans la ville que tu examines. L’animal exprime l’homme au point qu’ils se ressemblent, disait la grand écrivain. Quelle était donc sa bête à elle, ai-je demandé à l’étudiant qui s’est braqué, et est parti suivre le cours à côté ?

Moi je dis : cherche la bête, quand la littérature seule est la bête. Moi je dis : cherche la bête, quand elle se bat avec la bête, et tue ou mords ou contamine, et se moque de l’humain.

Moi je dis : ignore-toi dans tes textes, ils ont déjà basculé ton corps dans la fosse où il éclate et se désagrège et pourrit, comme on fait nous des bêtes quand on les piège et les chasses.

Moi je dis : la littérature qui imagine dans les possibles et les variations du possible est une littérature morte, sinon pour les prix trucs et les journaux machins.

Moi je dis : c’est dès l’école qu’il faudrait énoncer ces lois d’une fin de la composition sur thème apprivoisable. Et ne me dis pas qu’un animal non apprivoisé sort de la littérature apprivoisable : les Européens autrefois promenaient des tortues pour signifier leur dédain du temps, les Européennes sous les tropiques se faisaient photographier avec un tigre tenu auprès d’elles par leur petit nègre chéri pour dire que le monde était en ordre, oublions.

L’animal c’est la bactérie qui te mange les tripes, le virus qui te troue les cellules, c’est la merde d’éléphant que le pauvre type en bottes et masque ramasse à brouette avant que les visiteurs payants arrivent. L’animal c’est nous-même dévoré, c’est nous quand malade. Et si, dans l’exercice de madame le grand écrivain, c’est de toi-même dont tu faisais ton animal : il suffit de te tenir en laisse et de partir ainsi t’exhiber dans la ville. Confiance, ils ne se retourneront même pas sur toi, les Américains à chien, quand ils verront une silhouette précise promener la même silhouette exactement, homme esclave de lui-même, et ce que toi-même animal de soumission dit sur toi-même homme de domination ?

Je n’aime pas l’idée d’écrire « sur ». Et pas plus sur un animal , réel ou d’invention (ah, l’idée du dragon, ah, l’idée du dinosaure), que sur quoi que ce soit. Même écrire sur la littérature c’est écrire dans et avec la littérature.

C’est une époque où dans le cours de Malt Olbren, mes chers étudiants, vous n’étiez que cinq à rester et tout le monde partait à côté.

Moi je dis : écrivons animal. Each time I’m reading Shakespeare, I feel myself as tearing up a jaguar’s brain (NdT : « Chaque fois que je lis Shakespeare, il me semble que je déchiquète la cervelle d’un jaguar », un de mes projets concernant l’oeuvre trop méconnue ici de Malt Olbren serait de retraduire sa propre adaptation américaine, inédite mais complète, et qu’il réservait à ses étudiants en creative writing, des Poésies de Lautréamont).

Les Européens nous donnent quelques leçons que madame le grand écrivain ne devait pas connaître : chez l’un d’eux, tous les habitants de la ville se transforment peu à peu en rhinocéros, chez un autre, c’est se réveiller au matin transformé en blatte (cockroach) de taille humaine qui crée l’histoire. Mon vieil ami Cortazàr avait écrit des variations sur celle-ci. Une variation sur la première idée agrandit déjà notre cercle imaginaire, puisqu’il ne s’agit plus de l’homme et son chien (ou sa mouche, sa puce, son rat, sa baleine en laisse ou son chat en aquarium, son élevage d’araignées en chambre ou son requin gonflable dans le couloir), mais que ça inclut la ville, un en tant que lieu physique de la scène (on entend le sol trembler quand ils chargent), deux en tant que la ville est d’abord, avant même que d’être bâtiment, la relation de celles et ceux qui s’y assemblent, et qui sera donc un tantinet modifiée par l’état rhinocéros de ses habitants.

Mais laissons l’Europe, et ici dans le Maine nous sommes parfois déjà rhinocéros de longtemps, dès que nous conduisons nos voitures, et sans même nous en rendre compte.

Collectez-donc chacun – même pas besoin d’aller chercher sur Internet ou ouvrir les journaux – les histoires d’animaux entendues hier ou avant-hier, puis la semaine dernière et tout le mois dernier, enfin la dernière année et plus généralement avant. En élargissant les cercles, tu en trouves, des histoires. Le serpent géant qui habitait depuis longtemps un réservoir à eau sur le toit d’un bâtiment quelconque de la ville, et ce matin-là il avait glissé sur le trottoir et la rue. Le type pris à tel aéroport avec une cargaison de singes à vendre, ou de si doux koalas aux yeux si humains qu’ils ressemblent à ceux de ta grand-mère ou de ta petite soeur au choix. Ou ces batraciens carnivores lâchés dans les lacs et rivières de tel État et on ne sait plus comment faire cesser qu’ils prolifèrent. Ou les ternes abeilles tueuses et stériles arrivées d’Asie on ne sait comment et voilà que les pommiers ne sont plus pollinisés. Ou à Buffalo ce vieil homme décédé chez lui depuis des semaines et ses chers bouledogues français (NdT : en français dans le texte), qui étaient morts desséchés eux-mêmes après avoir raclé le bonhomme à l’os.

La littérature est une maladie : écris dans cette maladie et nomme-la la bête, écris cette bête.

Elle a des lieux et des modes dans la ville : là où on les vend et on les reproduit (oui, transitivement), là où on les soigne et les opère – ô la gloire de pratiquer la transplantation cardiaque et la greffe du rein sur un caniche avarié. Elle a les lieux où on élimine les animaux vieux, où on incinère les animaux ramassés dans la ville, et où on fait banquer les chers inconsolables pour un cimetière bien plus joli que là où attend leur grand-père dans ce village au fond du Maine.

La bête est en toi. Regarde tes ongles. Regarde tes ongles assez longtemps pour que tu les voies pousser (et je ne plaisante pas). Ils sont griffes, et pareil grandit ce que tu portes en gueule pour te nourrir et te battre. La bête est en toi : tu gémis, tu te tords, tu as mal, tu ne sais pas penser. La bête est toi : tu sais tant de choses par instinct, récapitule ce que te dis ton instinct que tu n’auras jamais besoin d’apprendre, ô cette chance par rapport à vous, mes étudiants qui ont résisté à la fuite vers la salle d’à côté. La bête est toi : tu ne vivras pas si longtemps, ou bien au contraire aussi longtemps qu’une tortue ou qu’un pou (qui sait ce que vivent les poux, mais on sait qu’ils peuvent dormir quatre mois avant de se laisser tomber en grappes sur le corps chaud détecté, un mille-et-unième qui s’accrochera et suffira à reproduire l’espèce pour compenser les mille qui pourrissent maintenant au sol), mais l’animal est libéré de la pensée de sa mort, et nous pas. Il n’y a pas de littérature animale pour cela, il y a juste l’animal qu’est la littérature.

Alors maintenant on a le bon terrain. C’est la mort qu’on doit creuser. Un animal cherche à comprendre la mort pensée par l’homme. Et ça ne s’écrit pas en forme d’histoire : ça se rassemble comme l’animal fait son trou et le tapisse, enterre la viande de ses proies qu’elle pourrisse, comme la pelote d’os et poils que recrache le rapace prédateur.

Sois le prédateur animal de ta propre idée de ta mort. Ce texte-là, oui, intéressera l’homme, d’autant que tu le ramèneras de plus loin, bien plus loin, aussi bien dans l’espace, le temps, que la variété même des êtres. Il nous enseignera pas sur nous-mêmes, il nous augmentera dans notre énigme. N’écris pas, amasse, puis crie.

Tu n’auras pas le prix Pulitzer, étudiant de ma salle et non de celle d’à côté, tu vaux bien mieux que ça.


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 28 mai 2013 et dernière modification le 7 avril 2017
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