creative writing | irruption du dérangé et de ce qui s’ensuit

dans cet exercice de "versioning", Malt Olbren propose de décaler progressivement le réel ordinaire, de façon à ce qu’il obéisse au roman et pas le contraire


Malt Olbren, A creative writing no-guide
sommaire général.

 

Paradoxe : cet exercice ne produit pas de littérature montrable (ou publiable, ou qui soit seulement littérature – mais qui est-on, pour savoir ?). Pourtant, il nous désigne un point précis nécessaire à la littérature montrable (ou publiable, ou qui soit seulement littérature – mais qui est-on, pour savoir ?).

Je ne crois pas au versioning, je ne crois pas à la littérature millefeuilles, je ne crois pas au fabriqué. Mais l’exercice proposé ici, en ce qu’il permet une transition dans strates et niveaux de narration, vous permet d’atteindre (même rampant, spéléologue, contorsionniste) une instance de langue narrative qui doit impérativement faire partie de vos harmoniques naturelles, de votre boîte à clous (NdT : tooling up), dès la prise d’écriture, dans votre marche habituelle, et que vous aurez oublié de longtemps cet exercice.

Je l’appelle exercice du dérangé (the unhinged card exercise), le chien dans le jeu de quilles (the rattlesnake in the kitchen), et nous allons travailler sur le principe de la version successive.

Je vous laisse faire pour la première. Une segmentation banale du quotidien, où nous essayerons cependant un échantillonnage riche. Peu importe, puisqu’il ne s’agit que d’une ébauche, et qui plus est d’une ébauche qui ne survivra pas dans le texte abouti. Tâchez qu’il y ait quatre ou cinq personnages, tâchez que le lieu ne soit pas extraordinaire, mais imposez-vous qu’il soit, au contraire, comme détaché au couteau de la vie courante, puis posé là sur la table à écrire. Ébauchez comme si vous notiez dans l’ordre où cela vous apparaît, lieu, détail du lieu, personnages en groupe, personnages pris un par un, échanges banals de parole entre les personnage, tentative d’un des personnages de donner une histoire construite. Mais tenez-vous en à l’ébauche, là est la difficulté : vous racontez cela comme dans une lettre à un ami, comme dans un reportage de terrain, rien n’est appuyé.

C’est prêt ? Enregistrez sous l’appellation version 1, puis faites une copie, nommez-la version 2 et ouvrez.

C’est là qu’apparaît le dérangé (your unhinged card), et comment, figurez-vous ? Il dérange ! Un personnage fait irruption dans la scène, ou bien il était déjà dans la pièce, assoupi dans un fauteuil, et il se réveille, ça débrouillez-vous – même pas besoin de se préoccuper de son entrée, vous pourrez régler ça ensuite. Mais installez-le presque tout de suite dans l’ébauche.

Et maintenant, justement parce qu’il est dérangé (cause he is the unhinged card), il interrompt. S’il écoute sans parler, il peut se placer juste devant le personnage qui parle, presque bouche à bouche, comme jamais on n’oserait le faire en public. Ou bien, s’il n’interrompt pas et ne se mêle pas des propos échangés, lui il poursuivra sa propre action avec ses propres questions, mais comme une nappe superposée à la première nappe. Même si le dérangé n’interfère pas avec votre scène ébauchée, vous insérez sa propre description, puis celle de ses actes, puis les paroles qu’il émet, dans le fil temporel continu de votre première scène. Ainsi, la première scène ébauchée devient-elle comme ces substrats qu’on utilise pour la culture des cellules en biologie : dites-vous à chaque mot que vous travaillez sur du vivant.

Quand vous êtes au point, enregistrez. Puis dédoublez le fichier, et l’appelez version 3.

Et maintenant, dans votre version 3, vous supprimez tout ce qui était la version 1, et ne gardez que les ajouts de la version 2 (arithmétiquement, ce n’est pas très compliqué). Bien évidemment, l’histoire vous paraît nue, sommaire, décousue. Eh bien, réinventez-lui un lieu, un lieu qui cette fois soit basé uniquement sur lui, le dérangé, quitte à simplement le faire marcher dans la nuit, simplement le poser sur un plateau nu de théâtre.

Et après tout, peut-être qu’il est très beau, votre texte. Repensez au narrateur du Sous-sol de Dostoïevski, ou à son récit Douce, on n’est probablement pas dans un dispositif narratif très différent. Allez, chers étudiants, petit effort : retrouvez-moi cinq livres, ce cher Dickens, le grand Faulkner, ou pourquoi pas notre haut collègue Stephen King, avec irruption ou passage du dérangé (where the unhinged card has been layed down)…

Vous pouvez même continuer le versioning : dans le fichier n°4, vous repartez de la version n°3, et restaurez progressivement, mais en les rendant plus abstrait, mieux scénarisés, et seulement si nécessaires, les éléments de la version n°1. Puis comparez avec votre version n°2 : et je vous offre un doughnut avec supplément crème si les deux versions coïncident…

Je vous l’ai dit, ne m’intéresse même pas, à titre exceptionnel, pour cet exercice, de lire les productions. Ce qui m’intéresse, c’est après : votre dérangé, qu’il soit toujours auprès à ricaner, dès que vous commencez d’écrire. Qu’il soit toujours prêt à entrer dans la pièce où vous écrivez, où parlent vos personnages, puis vous bouter bas de votre chaise et l’écrire à votre place, à sa manière.

C’est un exercice obligatoire, le dérangé.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 mai 2013
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