creative writing | du livre comme maison

dans cette séance, Malt Olbren demande au futur romancier de se concentrer sur un imaginaire spatialisé de son livre


A creative writing no-guide
sommaire général.

 

L’avantage de penser maison, pour le livre à construire, c’est de pouvoir en arpenter l’intérieur. Allez donc faire ça avec un livre ordinaire ?

Seulement, c’est limité. Maison, c’est pour un tout seul – famille toute seule. Les architectes qui conçoivent des tours, les paysagistes qui conçoivent des parcs, les urbanistes qui conçoivent des villes, les militaires qui conçoivent des batailles établissent eux aussi des allégories de leur livre intérieur.

Donc, se méfier de ceux qui vous disent : si votre livre est une maison…

Puis un livre est aussi un corps, un livre est aussi un bateau, avec salle des machines, superstructures contre la tempête, poste de pilotage, cuisine et bien sûr aussi cabines de passager, qui doivent ignorer tout le reste.

Un architecte de mes amis a dû construire une nécropole : là, pas de cuisine, pas d’évacuation d’urgence, même pas de chambre, juste des couloirs, des alvéoles et des murs – j’ai pensé : tel livre, tel livre, sont aussi des nécropoles. Ou des zoos.

Si votre livre est une maison, penser d’abord que ce ne soit pas votre maison. Et non pas pour qu’une famille s’y installe, avec ses problèmes, son confort, ses angoisses. Vous êtes l’architecte d’un livre pour locataire vivant seul, ce qu’il est au moins le temps de la lecture chaque fois que reprise.

Un livre maison est rarement le livre d’une maison. Si on pense à Bleak House de Dickens, de quelle maison nous souviendrons-nous le mieux ? Celle qui s’appelle Bleak House, ou bien le bureau de l’avoué, ou les appartements dans la ruelle, ou la salle d’armes dans le quartier déserté ? Et si, dans Bleak House comme dans les autres Dickens, la maison associée au livre était la ville même ?

C’est pour cela que je n’aime pas la façon dont cet exercice est proposé dans les livres d’école. Il a l’avantage de structurer les fonctions de la narration, grenier pour le rêve, fenêtres pour l’attente, caves pour le secret, chambres pour le rêve, et pièces communes pour l’action, les confidences, les rebondissements. J’ai grande vénération pour la façon dont Agatha Christie ose s’appuyer sur cette structuration pour faire tenir parfois tout un livre, mais la laisse traverser dans tous ses livres : notre passion à lire Agatha Christie l’anglaise, c’est comment elle nous fait visiter chaque fois une maison, même pas forcément biscornue. Et rien bien sûr qui vous empêche d’y procéder mentalement pour le travail en cours. Mais pas forcément par écrit, pas forcément dans votre cahier de plan. Partez donc marcher, dans la ville ou la campagne, ou au long de la mer si vous êtes à Narragansett : et juste ainsi, marchant, vous examinerez votre livre en vous demandant ce qu’il est comme maison. Construit où, dans quel paysage, s’il y a longtemps. Et, dans tous les mots qui désignent les types différents de maison, baraque, cabane, bicoque, pavillon, villa, logement, ou bien entrepôt, magasin, boutique, usine, ou bien tour, immeuble, combo et même si vous voulez château, souterrain, grotte et ajoutez ce que vous voulez à la liste.

Vous devez y être bien, dans votre livre. À cet instant, vous êtes la maison et le livre est en vous. Il s’étend, se déploie. Toujours en marchant, soyez attentif d’abord aux ouvertures : on voit quoi, depuis votre livre, par les fenêtres, lucarnes, baies, portes, balcons, trous de serrure ? Là commence l’exercice : ce que vous aurez vu à cet instant, à vous ensuite de l’insérer dans le livre, d’en faire autant d’incises, de prolongements, littéralement d’ouvertures sur les parois du livre. Et puis promenez-vous dans le livre, cette fois en pensant fort à vos vieux Agatha Christie lus dans les étés d’enfance : regardez sur les meubles, regardez dans les recoins, les guéridons, les commodes, les étagères, les miroirs, les horloges. Soyez attentif à tous les objets que contient votre livre, maintenant qu’il est devenu maison. Rassurez-vous, tout en marchant et continuant de marcher : vous n’aurez pas à les inclure dans le livre, mais c’est le travail de les voir, d’aller sérieusement regarder sous les escaliers, dans les placards, au fond des couloirs, sous les fenêtres. Et demandez-vous simplement lesquelles, parmi toutes ces choses découvertes, appellent à leur marque d’existence dans le livre, dite et bien dite ? N’oubliez pas les murs et les tableaux. Enfin, concentrez-vous sur ce qui est fermé, et que vous seul pouvez ouvrir. Ah ah, on passe une autre étape, là ! Les pièces sont nues et vides, l’appartement est neuf et clair comme une démonstration de revue d’aménagement chic ? Soyez sûr qu’il y a quand même, quelque part, quelque chose de fermé que vous pouvez ouvrir.

Il faudrait, tout en marchant, que vous ayez l’impression de ne pouvoir maintenant tout retenir, que tout est trop fin, trop fragile. Il vous faudrait là, de suite, votre carnet de notes et vous ne l’avez pas. Je crois que, dans ce sentiment précis, vous vous dissolvez vous-même pour atteindre un peu plus près du chant, de la légèreté, de la précision de votre livre.

Maintenant oubliez, cassez. Vous êtes un autre jour. Cet exercice vous n’avez le droit de le faire qu’une seule fois. Sinon, tout s’installe et le livre se perd. Alors renversez : au lieu que vous soyez la maison et que le livre se hisse ou se répande en vous, c’est vous – mais seulement maintenant – qui allez circuler dans le livre. Je vous incite, si ce n’est fait, à lire un autre classique européen, Le loup des steppes d’Hermann Hesse. Un emboîtement de deux maisons : première partie, celle du narrateur, quand le loup est ce locataire silencieux qui tient son journal, la deuxième partie ce théâtre où aboutit le loup, tel que lu dans le journal retrouvé par le narrateur. Et dans ce théâtre la suite des loges, et de chaque loge ouverte apercevoir en bas ou face à soi, sur la scène même du théâtre, une scène oubliée de sa vie à soi. Alors, arpentant, courant, fuyant, marchant à tâtons dans le noir, quel que soit ce bâtiment que vous arpentez, même si c’est une minuscule chambre sous les toits, trouvez les issues qui chacune vous feront soudain et brièvement assister à une scène.

Tel est mon usage du livre comme maison. À vous d’en trouver d’autres. Je vous suggère même, plutôt que d’aller trop vite dans les exercices eux-mêmes, de vous formuler vos propres exercices concernant le livre comme maison. Pensez-le vide, comme lorsqu’on emménage, dans le silence particulier d’une suite de pièces vides. Et puis meublez-le non pas d’objets, mais de vos personnages eux-mêmes. Répartissez vos personnages dans les différentes pièces : comme des témoins avant le tribunal, ils n’ont pas le droit de parler entre eux, même pas de savoir qui attend, comme eux, dans l’autre pièce, la pièce d’à côté. Si un personnage doit venir tard dans le livre, installez-le à l’étage : vous serez attentifs, tout le temps que vous écrirez avant qu’il surgisse, à observer ce qu’il fait, à quoi il passe le temps, comment il se comporte, parle seul, se déplace avec angoisse, écoute à la porte, mange ou boit ou dort. Quand il entrera dans votre récit, il sera à la fois lesté et débarrassé de tout ça. Et les personnages secondaires, ne les négligez pas : ils peuvent bien attendre un peu à la cuisine, être un moment dans le jardin ?

Mais n’oubliez jamais, retour au début de ma page, de vous imposer l’exercice du bâtiment qui n’a rien à voir avec usage domestique, ou usage d’habitation. On trouve facilement d’anciennes illustrations d’ateliers : des hommes allongés chacun sur une planche aiguisent des lames de couteau tous forgés, chacun devant une meule que des courroies animent, mais il y aurait tant d’exemples. Partir de ces curiosités, incongruités. Prendre des bâtiments géants, prendre des bâtiments officiels. Prendre des bâtiments désaffectés, prendre les bâtiments des morts.

Et il devient quoi, votre livre, ainsi placé ? Tout ratatiné dans un coin, au bout d’un couloir, dans le greffe d’un palais de justice, ou dans les réserves souterraines d’une vaste et labyrinthique bibliothèque ? Ou bien tous les personnages et actions et événements dispersés, disloqués, et il faudrait aller les collecter un par un, sans rien perdre, sans que manque une pièce, et sans vous perdre ?

Et puis tiens, pour la fin, en revenant à ces maisons que sont chaque livre d’Agatha Christie et en prenant, dans ce que nous venons de traverser, la meilleure adéquation que vous ayez trouvée pour le livre comme maison. À nouveau vous entrez. C’est silencieux. C’est immobile. Rien qui se passe. Mais vous, vous savez tout. Tout ce qui se passera, tous les personnages. Alors, sans rien déranger, sans faire de bruit, sans s’occuper du livre, cherchez donc ce qu’il y a dessous : dans les murs, dans les faux plafonds, dans les placards, dans les pièces vides non ouvertes, dans les pièces murées, dans les combles inaccessibles, dans le cagibi au fond du jardin, dans la chambre où on ne va plus à cause d’un mort. Puis grandissez, regardez tout ça d’en haut, vous êtes très haut, très grand, mais vous voyez tout, continuez de tout voir, les pièces utilisées par le livre comme toutes celles que le livre a laissées libres, ou qui ne lui sont pas accessibles.

Gardez précise cette sensation, puis oubliez. Maintenant écrivez – prenez la charrue. Un mot, puis un autre. Vous êtes sur l’avancée de la phrase, le mot à choisir, la cadence des mots, la virgule qui donne sa syncope et la façon dont votre histoire avance même dans l’espace d’une phrase. Mais cette sensation du général, vous verrez comme elle vous accompagne.


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 juin 2013
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Messages

  • "Un emboîtement de deux maisons : première partie, celle du narrateur, quand le loup est ce locataire silencieux qui tient son journal, la deuxième partie ce théâtre où aboutit le loup, tel que lu dans le journal retrouvé par le narrateur. Et dans ce théâtre la suite des loges, et de chaque loge ouverte apercevoir en bas ou face à soi, sur la scène même du théâtre, une scène oubliée de sa vie à soi."
    La maison du traducteur et celle de l’auteur qui ne peuvent pas s’explorer dans une unité de temps commune sont peut-être les métaphores d’un irréductible écart entre la partie créative de l’existence et la partie nécrologique qui oblige à ne visiter que les séquelles fossilisées d’un désir. Est-ce que le déploiement de la pulsion scopique de l’écrivain (Celle d’Agatha Christie évoquée ici ) est le seul intérêt de l’écriture ?" Voir ce qui n’a pas encore de visage" ou de forme au détour d’un obstacle à la vue ( la reconnaissance, la réassurance du familier ou la recherche de sensations fortes...) ?...

    S’agirait-il de s’offrir ici comme viatique la toute-puissance du fantasme, inventer la vie, y compris celle des autres dans le livre à naître pour ne pas trop s’ennuyer dans la vie basique...
    "le livre comme maison. Pensez-le vide, comme lorsqu’on emménage, dans le silence particulier d’une suite de pièces vides. Et puis meublez-le non pas d’objets, mais de vos personnages eux-mêmes."

    Je reste volontiers, François, sur cette évocation que je trouve féconde du « silence particulier d’une suite de pièces vides »… levant dans mon esprit des odeurs d’abandon et de désertion générant autant la fuite ( le sauve qui peut) que le squatt anxieux( combien de temps encore ?...) … Ecrire comme visiter sans rester où que ce soit : Faire escale entre les murs d’une vision provisoire. Ne jamais aller jusqu’à faire l’état des lieux. Filer à l’anglaise… Sans demander son reste... Tracer… Echapper à la corvée d’inventaire qui chosifie, calibre et banalise tout. Perte ultra-sèche de sens et d’intérêt pour toute maison nous désappropriant d’une possibilité d’enracinement personnel et d’enlacement du vivant…

    Avec la poésie d’Yves BONNEFOY je m’éloigne un peu de la réalité du livre indésirable, interminable dirait peut-être l’ami Bernard NOËL... puisque inhabitable de toute façon …Même si...

    J’ai toujours faim de ce lieu
    Qui nous était un miroir ?
    Des fruits voûtés dans son eau,
    De sa lumière qui sauve,

    Et je graverai dans la pierre
    En souvenir qu’il brilla
    Un cercle, ce feu désert ;
    Au dessus le ciel est rapide

    Comme au vœu la pierre est fermée.
    Que cherchions-nous ? Rien peut-être,
    Une passion n’est qu’un rêve,
    Ses mains ne demandent pas,

    Et de qui aima une image,
    Le regard a beau désirer,
    La voix demeure brisée,
    La parole est pleine de cendres.

    Yves BONNEFOY, Une pierre, La Vie errante.

    Merci, François pour cette traduction !

    Voir en ligne : http://la_cause_des_causeuses.typep...

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