Fos-sur-Mer | couleurs du dedans de l’acier

eux seuls pourraient dire l’excès usine ?


J’avais vu des aciéries, il y a longtemps, vues du dedans, vues avec mes mains, mes heures et mes nuits, je croyais connaître.

Probablement c’est la même chose, et pourtant celles que je connaissais finissaient leur vie, en 1976, alors que celle-ci commençait la sienne.

On ne sait pas le nom des architectes. On ne sait même pas ce que les architectes savent de ce que contiendra leur bâtiment, sinon des abstractions en tonnes (portée du pont-roulant, poches de 200 tonnes soit 310 tonnes pleine charge), et des fonctionnalités : passerelles pour se rendre ici, escalier pour atteindre tel point.

Je ne sais pas non plus ce qui a été construit, puis ajouté, modifié, remplacé, complété. Notamment pour les passerelles, cahutes, ou des lignes de coulée elles-mêmes.

Je ne sais pas si on a parlé aux architectes de la lumière et des lumières. Après tout, ici on travaille jour et nuit, et j’espère en octobre revenir de nuit.

Je pourrais me faire embaucher par intérim, pourquoi pas. Mais j’ai bien compris aussi : autrefois je savais un par un les métiers, tourneur, fraiseur, rectifieur, ajusteur. J’ai travaillé en fonderie (Serseg) et en forge (SKF), j’ai été capable de me faire opérateur-machine sur des machines compliquées (Sciaky). Mais ici je ne saurais pas le métier, qui impose de comprendre une suite aussi longue de paramètres et d’aller sous le manteau aluminisé au corps à corps avec le feu, et la disproportion du feu et de l’homme.

En deux jours on ne comprend pas. L’architecture, et les rêves qu’elle induit. La taille du pivoteur brassant lentement ses pots de fleur remplis de fusion vivante. On ne comprend pas la loi des verts et des jaunes, des passerelles et des projecteurs.

On a retenu leurs visages et leurs noms, Daniel, Sébastien, Mourad avec Grichka, Nicolas et les autres. On a retenu leur regard : ce qu’il pourrait y avoir de commun dans leur regard. Que dans leur regard c’est cela aussi qu’il y a, la disproprortion, le volume de la nuit, le vacarme et la chaleur au-delà de la taille de l’homme, l’agir ensemble, et la peine et le danger, la fatigue du travail posté et la responsabilité de tous si un accident arrive à un seul et comment on le sent quand c’est fini, qu’ils se sont regroupés dans le poste de commande et qu’on a soudain l’impression qu’ici il ne se passe rien, il ne s’est jamais rien passé et il ne se passera plus jamais rien (sauf les écrans, et que sur les écrans on voit des flammes, et qu’au loin, où on coupe les brames, le vacarme ne cesse pas). On est surpris de savoir que là où nous on voit du fer brut (du « fer à ferrer les lapins », comme ils disent), eux ils savent si c’est de l’acier électrique et combien de silice ou si c’est pour l’électro-ménager, les rails, les grandes tours au-dessus des villes, ou les voitures qui rampent dessous.

Mais qu’est-ce qu’ils portent de ce que porte de rêve le bâtiment même ?

On en a la conviction : je ne saurais pas l’écrire, parce que ce sont eux qui en sont ici, les maîtres. Et qu’au bout de la poche de fonte c’est avec une barre à mine qu’on ira percer la croûte de sable, avec ses mains qu’on jettera sur la brame en fusion la symbolique cendre de riz. Ce sont eux seuls qui peuvent l’écrire.

On a fait un bout de la tâche. On a encore la tâche devant nous.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 juin 2013
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