proposition 3 | les choses qui arrivent forment les choses qui sont là

rejoindre Duras à partir de Tarkos, oui oui ça devrait le faire



- oublié dans la lettre de coordination : compile mise en page des textes semaine 2 sera transmise lundi, j’y joindrai compile définitive et mise à jour des textes semaine 1 ;
- n’hésitez pas, dans le blog, à créer et ajouter des mots-clés liés à vos textes
- en fonction des remarques que je reçois, je peux affiner ou compléter la proposition ci-dessous sans pour autant la relancer par lettre, n’hésitez pas à ce qu’on discute par commentaires ci-dessous...

 

organisation

Quel étrange paysage se dessine déjà... Visages et silhouettes ont rejoint le lieu initial, mais comme à distance, comme fugaces, et c’est bien ce que je voulais – et qu’on va prolonger cette semaine-ci encore – : accumuler l’écriture comme matière, la laisser constituer ses amas, ses chants, la laisser catalyser en objets qui ne seront pas pour nous des objets prévisibles. Ne pas, pour l’instant, se poser la question de continuité ou de rejointement, on y viendra, mais laisser cette première matière enfler, accueillir ce qui lui est hétérogène.

Deux personnes m’ont dit avoir calé, pas grave, une proposition ne peut jamais convenir à tout le monde, et tout projet de texte, laissez-la de côté et rejoignez-nous pour la prochaine.

J’ai répondu individuellement à plusieurs d’entre vous, pas possible de le faire exhaustivement, mais la façon dont les textes viennent se frotter les uns aux autres dans le blog, jouent de leurs similitudes et différences, le très important retour par commentaires qui s’instaure, on est sur la bonne voie. À preuve, près d’un tiers d’entre vous (une bonne dizaine) a renvoyé une deuxième version de cette deuxième proposition – on est entré dans le retravail sans même s’en apercevoir... Compliments aussi, chacun est autonome pour l’usage du blog, problèmes réglés (le dire, sinon), et une page tous les auteurs pour lire les contributions de chacun dans leur ordre chronologique (on pourrait même dire que lorsque vous proposez une deuxième version d’une de vos contributions, ça peut être intéressant de faire un nouveau billet et laisser la version initiale en ligne...).

J’ai reçu les textes depuis mardi jusqu’à aujourd’hui samedi, finalement c’était plus commode en progressif pour découvrir et répondre, donc sentez-vous libre. Juste qu’on garde la dynamique hebdo, et moi j’envoie le samedi soir ou le dimanche matin la suivante.

Donc, on continue, et on va faire résolument un écart. Comme marquer le territoire à côté, là où on n’est pas allé, et ça augmentera la carte pour les possibles voyages.

De ma part, c’est complètement exploratoire, jamais fait, jamais utilisé.

proposition

Retour au magnifique L’été 80 de Marguerite Duras qui nous sert de point de départ : alors que le projet est politique et se publie à mesure dans un des principaux quotidiens français, dans une période d’ailleurs où il était autrement virulent qu’aujourd’hui, Duras parle d’une plage, de cargos passant lentement à l’horizon, du temps qu’il fait. Si elle avait voulu interférer avec l’actualité politique (elle le fera quelques années plus tard, pour Libération aussi, expliquant pleine page pourquoi dans « l’affaire Grégory » la mère est nécessairement coupable, ce qu’elle n’était pas, malaise), elle se serait exprimée sur tout ce qui traverse L’été 80 : la grève des chantiers navals de Gdansk avec Walesa, la préparation des Jeux Olympiques de Moscou boycottés par Israël, la guerre civile au Guatemala, la famine dans le Sahel... Son livre aurait été un livre d’opinion, un livre politique, il se serait clos avec les événements eux-mêmes.

Or, justement, elle les tient à distance. Ils lui parviennent par des filtres : titres de journaux, voix à la radio, conversation de nuit au téléphone, images à la télévision qu’elle laisse 24h sur 24 mais sans le son. Ce qu’elle écrit, ce sont ces filtres. Au point que, de l’image photographique devenue symbole, pendant les semaines où elle écrit, d’une femme serrant un enfant mort dans ses bras, elle ne sait plus s’il s’agit du Guatemala ou du Sahel, de la guerre ou de la misère.

La force magique de L’été 80, c’est d’autoriser le caractère politique de l’écriture parce que l’écriture ne s’en mêle pas, l’intègre comme une composante du monde, composante dure, nécessaire, qui nous renvoie à nous-mêmes dans nos principes d’équité, de justice, notre résistance à la fatalité, ou les pulsions souterraines et irrationnelles du destin, son arbitraire. C’est dans la mise à distance des éléments qu’elle convoque dans son livre, que Duras permet à son écriture de devenir l’écriture poétique et pérenne de notre rapport au monde, puisque, à trente ans de distance, il y a toujours les guerres et la faim, les grèves et les révoltes, et l’absurdité du destin.

Quoi faire avec ça ? L’écart s’appellera Tarkos. D’un de ces livres les plus poussés, Processe, j’ai isolé deux passages qui sont une sorte de compression (plutôt qu’accumulation), une sorte de chant recomposé à partir des mots de ce bruit du monde entendu à distance. Tarkos écrit ces 2 passages probablement vers 1991-1992, les publie en 1997, et pourtant c’est le même remuement, la même teneur que ce que Duras sculpte dans la nuit des signes de son Été 80.

Pas forcément une accumulation brute, comme Tarkos l’utilisera à nouveau dans son livre testament, le magnifique Anachronisme. Je voudrais en isoler et en garder le principe : aller chercher, pour le lieu et l’instant considéré (une ou les époques évoquées dans le premier texte, ou pour un ou les personnages évoqués dans le deuxième), tout ce qui résonne du monde extérieur.

Mais, comme Duras nous spécifie chaque fois ce que j’ai nommé filtre, qu’on pourrait nommer média, peut-être lui faire place, se servir du média pour engendrer l’intertie ou la décoration de la liste, ce qu’elle va aller chercher, que la mémoire volontaire (au fait, on peut aussi s’aider de Wikipedia ou d’archives des journaux en ligne), selon que ces signes nous proviennent d’affiches, de titres de journaux, de phrases entendues à la radio, de phrases entendues dans la rue, d’images dans les magazines, sur les tables d’attente, dans les kiosques à journaux, à la télévision. Et s’il n’y a rien, tout au sommet du col, pas le moindre petit prospectus à ramasser, tout ce qui résonne du monde dans le chant du vent pourrait encore le dire.

Je me suis servi de Tarkos, il y a quelque part dans Novarina tout un journal télévisé de 20 heures reconstitué. On trouve cela aussi chez Hubert Lucot, et au fil des livres de Volodine, dans certains Butor, ou dans Histoire de Claude Simon.

Mais on dérange une idée convenue d’importance : qu’il y aurait une littérature engagée, et forcément pauvre et limitée et éphémère, d’un côté, et une littérature noble de l’autre, qui ne se préoccupe pas des contingences du monde.

Tout le génie de L’Été 80 est dans ce court-circuit. À vous d’aller construire ce décor monde (en spécifiant le filtre, la matérialité) pour les deux textes déjà écrits. Il ne s’agit pas d’inventaire, de documentation, il s’agit bien de chant, mais d’un chant fait des échos de tous ces signes arbitraires, qui encombrent ou nourrissent notre silence. On les traite comme une bande-son.

On ne s’en servira peut-être pas, on l’inclura peut-être ou pas, de toute façon ça fait partie du processus de gestation d’aller le chercher, de nourrir le contexte. L’alourdir. Et lisez la phrase de Tarkos sur le sens...

Penser qu’on n’est pas forcément (on n’y est, mais pas que) dans le tragique, la revendication, le cataclysme : dans la diversité du monde de signes, qui nous baigne de paroles avant même qu’on parle, il y a toute une gamme possible... L’important, c’est de les détecter, et dans la forme qu’ils prennent pour nous parvenir.

 

Christophe Tarkos, Processe, extrait

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juillet 2013
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