proposition 4 | laisser entrer les personnages

à partir de Claude Simon, pour revenir encore à Duras


D’abord, des excuses pour ce retard – participation à festival « Écrivains en bord de mer » n’a pas facilité le temps personnel !

Mais on est lundi, pour la proposition 3 j’ai encore reçu des textes samedi, et ça nous donne une belle semaine pour écrire. Le blog est vraiment surprenant de découvertes.

Surtout, ne pas perdre des yeux le fil central du projet : on est parti de variations sur un lieu. L’idée, c’est que ce lieu fasse en lui-même naître une fiction, un récit qui lui soit propre.

Notre approche, c’est d’avoir déposé autour du premier texte un ensemble de repères extérieurs, hétérogènes, mais qui autour de chacun construise un espace, un territoire pour cette fiction ou ce récit qui progressivement s’ébauche, et qu’on va désormais laisser revenir au texte initial.

On reste fidèle au plus près au texte de Marguerite Duras, L’été 80, avec ses ruptures et variations, son ouverture. C’est ce matériau composite, ce champ très complexe d’éléments indépendants, qui fait la force de ce livre, son chant si particulier, à l’écart des lois habituelles du roman avec intrigue, mais qui parle de si près à notre imaginaire, s’insère si près dans notre rapport élémentaire aux choses.

Je suis parfaitement conscient que la troisième proposition, à partir de cette accumulation de Tarkos, sédimentant des faits politiques, des signes parasitaires, était difficile. Mais nécessaire pas seulement parce qu’elle tissait un lien essentiel entre le texte de départ et un état précis du monde extérieur (encore un titre de Duras) : et bien parce qu’il forçait de déranger la langue, la laisser première dans son agrégat, sa raucité. On a, avec cette proposition 3, perdu un peu de notre maîtrise sur la langue ordonnée, polie, et c’est une étape nécessaire, dans tout cycle d’écriture, pour qu’elle naisse à elle-même selon ses propres contraintes de forme. Oui, difficile, mais quelle surprise à ces textes et les modes d’organisation dans lesquels ils rattrapent l’exercice funambule. Cette liberté de l’écart, il va nous falloir l’entretenir précieusement.

Alors maintenant, proposition 4 : faire surgir un personnage, développer un personnage. Exercice basique, mille manières possibles, mais aussi mille façons possibles de se laisser attraper par le banal ou la rhétorique.

Je voulais vous proposer de partir de ce fabuleux début des Géorgiques de Claude Simon (extrait en pièce-jointe à la lettre, et lire extrait sur site Minuit, autres ressources sur association des lecteurs de Claude Simon) : Simon part de sa maison, la même que celle de L’Acacia, une fois de plus commence son livre par la description de sa table puis de sa pièce de travail (récurrence qui fait un trait d’union entre les livres de Claude Simon et notre point de départ par variations sur un lieu). Mais de l’allée bordée d’arbres qui mène à la maison, de la terrasse et son remblai, du portrait sur l’arrondi du mur chaulé de l’escalier, il passe aux lettres retrouvées du révolutionnaire devenu général napoléonien, et de son frère royaliste et exilé. L’ancêtre qui a traversé la révolution et les guerres de l’Empire devient l’objet du livre de Claude Simon, une remontée dans le temps qu’il n’avait pas entrepris dans ses précédents livres.

Et il se lance dans un texte de 54 pages (nous pourrons faire plus bref !) où on dirait qu’il rassemble d’un coup, en tête du livre, tout ce qu’il sait et tout ce dont il dispose au sujet de ce personnage, comme pour s’en débarrasser, comme pour faire que le corps même du livre soit une exploration au-delà, dans ce qu’on ne sait pas de son propre passé, dans ce qu’on ne sait pas du personnage ainsi peint (par David, dans la fiction de Claude Simon) ou silhouetté.

Et Claude Simon s’y prend par un martèlement lyrique qui nous laisse abasourdi : une forme syntaxique sujet-verbe très simple (« il a »), au présent de l’indicatif (mais ce présent de l’indicatif, il va le promener comme une caméra temporelle sur des zones très distinctes), suivie d’un complément lié à cette caméra temporelle (« il a cinquante ans », il a trente-cinq ans », il a huit ans, dix-huit, vingt-cinq...) et d’une proposition qui esquisse un moment réel précis du personnage (« il a soixante ans, ce soir il sera mort »).

Le personnage est ainsi construit de façon non chronologique, sans continuité (de vie, de description), sans se préoccuper de ce qu’on ne sait pas de lui (on ne prend que ces images partielles, découpées chacune dans la masse biographique, et laissées isolées les unes des autres).

Cette fois, on va revenir au texte initial, mais on va garder cette liberté d’un personnage qui ne soit pas une contrainte de fiction (de situation, d’action), mais à nouveau sans se préoccuper de continuité, de logique, de cohérence. Comme dans la deuxième proposition on avait ces silhouettes esquissées, ici on s’occupe seulement du personnage, sans se préoccuper de son rôle dans ce qu’on construit. Laissons-nous surprendre par le personnage, c’est le récit ensuite qui ira vers lui, et non pas le contraire.

Je voulais pour cela vous proposer un double exercice, et à chacun de prendre version A ou version B au choix, ou, ce que je souhaite, deux textes qui soient un de la version A, un de la version B.

Version A : il s’agit de votre texte, celui de la première séance. Mais ce personnage, qui fait le centre de la séance 4, peut être développé d’après les silhouettes esquissées et la séance 2. Un personnage lié au lieu présenté dans la séance 1, et qu’on construit à la façon du général des Géorgiques : un il, une caméra temporelle au présent, une discontinuité des éléments partiels rassemblés, et le texte qui les conserve dans leur ordre d’écriture sans chercher à les rendre chronologique.

Version B : même chose, mais d’abord vous revenez vous balader dans les textes de la séance 1 (passer page « tous les auteurs », et cliquer sur les noms pour voir surgir le lieu, billet le plus ancien, et l’univers qui commence maintenant à surgir, via les trois propositions d’écriture. Et c’est dans cet univers, pour cet univers, que vous allez créer, avec la même contraintes syntaxique, un personnage de fiction associé au lieu d’un autre participant, selon l’intuition et le désir que vous en aurez.

Et donc par cela même version C : pourquoi pas 4 personnages ébauchés de façon plus brève, mais en gardant le même principe, et vous les reliez chacun à un des univers des différents participants, si possible gardant pour votre propre univers l’un des personnages fictifs créés.

Ce que je recherche : pouvoir opposer au plus près, sur une même contrainte syntaxique, un personnage lié à un réel source que vous maîtrisez (celui qui a servi à écrire votre premier texte), et un personnage qui se construise fictivement, parce que vous le laissez surgir depuis le réel-source d’un autre participant, sans avoir accès à ce qui le relie biographiquement à ce lieu.

Je le dis de façon compliquée, mais c’est tout simple. Je résume :

  • deux personnages, même principe d’écriture (suite de « il a » + âge + proposition complément, sans chronologie, et laissée dans son état de connaissance très partielle du personnage) ;
  • un personnage qui soit lié à votre premier texte, et un personnage forcément fictif puisque construit depuis le récit d’un autre des participants, selon affinité.

Contrainte technique : vous créez un billet par personnage. Vous insérez en tête de votre texte (ou dans l’intérieur du texte, via lien sur une expression), un lien hypertexte vers le billet décrivant le lieu-source (y compris lorsque c’est le vôtre). Si vous construisez un personnage lié au texte d’un autre participant, vous le lui signalez (en donnant l’adresse de votre billet) via commentaire.

Les webeux aideront celles et ceux qui ne sauraient pas installer ces liens.

Croyez à ma curiosité intacte, et qui se démultiplie à mesure que nous avançons. Pour l’instant, on continue de planter des jalons dans un terrain vierge, va venir très vite le moment où tous ces éléments vont nourrir le surgissement de la fiction neuve, imprévue.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juillet 2013
merci aux 1241 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • François,
    Encore une proposition d’écriture riche et motivante !
    Peut-on — sans être "hors sujet", si je puis dire —, utiliser le même personnage pour la version B que pour la version A ? Il n’y aurait alors plus effectivement deux personnages fictifs, mais on garderait l’opposition des deux lieux (et la même contrainte de se glisser pour la version B dans un lieu étranger), avec la possibilité (et même, l’obligation, du coup) de donner à voir dans le deuxième texte les zones d’ombres, ou une autre facette, insoupçonnée, du personnage ?
    Deux personnages, en somme, qui n’en font qu’un.

    Voir en ligne : http://philippe-castelneau.com

  • tout est ouvert, Philippe, personnellement je ne suis qu’attente et curiosité – un même personnage pourrait aller traverser tous les textes, de toute façon c’est non intrusif - ou bien la suite arbitraire des lieux créés par les autres comme révélateur progressif des contours d’un personnage récurrent – le Journal de Kafka me fait un peu cet effet-là, avec son même narrateur dans une suite de sorties de village, ou les récurrences du Chasseur Gracchus...

  • C’est gentil de vous excuser François Bon. Pour moi ce retard a ses richesses ; il se produit dans son espace temps des évènements qui se reportent dans l’écriture en cours et à venir ; nous sommes dans un lieu en évolution avec des arrêts et retours sur image ; la cause même de votre si léger retard François Bon, doit produire également quelque chose d’autre dans votre consigne ?
    L’été, que l’on soit au travail ou au repos, déroule un rythme particulier pour l’activité humaine ; un peu baladeur, vagabond, l’ouverture vers l’impromptu même dans ses moments organisés. Mais la construction des textes et de l’aventure au travers des consignes ne s’arrête jamais ;
    dans ces derniers jours où je n’ai pu écrire, malgré tout j’ai écrit d’ailleurs, en roulant, en travaillant, que ce soit mentalement ou par brèves notes à moments volés ; j’ai pensé, repensé, inventé, rapproché, collé, effacé... Le plus curieux a été de balader avec moi en écran de fond permanent pour tout cela, qui s’y rattachait automatiquement : "mon" lieu.
    A bientôt pour la suite !