ville & fiction | ce qui s’écrit dans les tunnels

et si précisément tu ne passes pas en voiture à cet instant tu ne remarques rien


C’était en franchissant le tunnel, de même que chaque matin tu franchis le même tunnel. Une large inscription, que tu remontais à rebours tandis que tu roulais : TARD DANS LA NUIT et qu’ils l’avaient déjà brossée, grattée, recouverte. Ils ne supportent pas les inscriptions sauvages, et celle-ci était trop énigmatique : tard dans la nuit quoi ? Il se préparait quoi, dans la ville, qui cherchait à déplacer quoi ? Que voulait-on nous dire, de quoi voulait-on nous prévenir ?

— Tard dans la nuit, tard dans la nuit... Tu te le murmurais encore, tu le remuais en silence dans les embouteillages habituels. Tu étais sorti du tunnel, tu avais retrouvé le jour.

Et pourtant, ce jour-là tout marchait à l’envers : tu te l’étais dit ainsi, brutalement – ces grues qu’ils avaient amenées ne construisaient pas la ville, elles la démontaient. Elles vidaient enfin la ville de ses bâtiments gris. Des grues ultra-modernes, hautes, silencieuses, grouillant comme des insectes. Jamais tu n’en avais vu de cette sorte, jamais tu n’en avais vu autant.

Et, là où étaient jusqu’ici les bâtiments gris, il n’y avait déjà plus rien. Ils avaient déjà enlevé les masses de ciment et vitres et bétons, leurs bureaux de morts, leurs vies sans événements.

— Tard dans la nuit, tard dans la nuit... Tu avais voulu en avoir le coeur net. Une manoeuvre et à nouveau tu reprenais le tunnel. Cette fois un camion te précédait, tu n’avais rien pu voir. Mais ce camion qui prenait toute la place, ils l’avaient mis exprès ?

À nouveau tu sortais du tunnel. Il n’y avait plus le camion, il y avait le ciel et la ville dans sa splendeur. Il n’y avait plus les grues, et les masses grises avaient disparu. Tu longeais un bâtiment vitré, tu voyais la nouvelle ville : en l’honneur des livres, des livres qui avaient disparu, ce matin-là ils avaient reconstruit la ville-livre, des bâtiments remplacés par les livres, et les hommes et femmes alors, dans leur vie monotone, piégés dans leurs bureaux sans événements, bien forcés d’en arpenter les lignes.

— Tard dans la nuit, tard dans la nuit... Tu te le répétais encore. Décidément un matin bizarre. Décidément une atteinte à la permanence des choses. Où était la stabilité de la ville ?

 

 

Ce texte est un libre dialogue avec Arnaud Maïsetti : Mémoire d’anges.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juillet 2013
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