proposition 5 | leur faire siffler le monologue

étendre le territoire du texte aux voix intérieures


Nous sommes à une charnière. Chacun a accumulé, dans la direction ou le territoire indiqué par le premier texte, une masse critique de contenus qui prend désormais sa propre autonomie. Avec la proposition de la semaine dernière, liée à la construction d’un personnage, nous avons lancé un double mouvement : la possibilité d’augmenter ces contenus liés à l’idée initiale, les laisser se développer depuis cette extériorité ou cette autonomie de l’ensemble déjà construit, et d’autre part, en construisant symétriquement un ou des personnages liés aux textes d’autres participants, une autre manière de laisser l’écriture se développer hors soi, presque comme une commande. Chacune de ces expérimentations, même difficiles lorsqu’il s’est agi, à partir de Tarkos, d’aller retrouver les signes extérieurs du monde, est maintenant acquise.

La semaine prochaine, nous concrétiserons cette charnière en travaillant sur l’idée même de construction et de projet. Pour cette cinquième proposition, je veux rester une dernière fois dans le premier principe d’accumulation de contenus, d’augmentation du mini-corpus constitué par chacun, à partir d’une technique chaque fois spécifique.

Il y a du monologue déjà dans nombre de vos textes, en pointillés ou comme mode d’organisation. Je voudrais que cette semaine chacun se risque sur ce côté funambule du monologue, texte qui s’entretient et se développe de lui-même, à partir de sa propre idée initiale, et surtout texte qui ne se développe qu’à partir de ce que sait le narrateur, sans avoir besoin de narration objective – ou extérieure – pour le rappeler au lecteur.

Monologue, c’est monologue intérieur : une technique littéraire dont l’histoire est très spécifique, notamment via Virginia Woolf (les monologues croisés de Mrs Dalloway ou Waves) et le monologue de Molly Bloom dans l’Ulysses de Joyce. Plus près de nous, ceux de Thomas Bernhard.

Le monologue charrie donc de la pensée, et s’ouvre à ses libres associations, sans besoin de les justifier. S’ouvre aux cassures, ruptures, dérives, accumulations. Mais c’est aussi une voix intérieure : non pas une voix adressée, comme la voix du théâtre, mais un texte intérieurement prononcé, qui tire son mode d’existence de ce chant intérieur qu’il devient pour son narrateur.

Je souhaite qu’installer cette semaine un monologue soit pour chacun une façon d’accueillir, dans l’intérieur de chaque texte ainsi construit, l’écoute des voix du dehors, des paroles prononcées par d’autres personnages, des paroles entendues autour de soi par le narrateur. Installer la voix intérieure du monologue pour laisser venir comme un état vocal du territoire exploré, ou de l’histoire progressivement construite.

Je voulais vous proposer pour cela deux consignes :

  • la première prise à ce sommet qu’est La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès (1977) : une seule phrase court sur les soixante pages du livre. Parenthèses, tirets, deux points, emboîtements, guillemets,la phrase peut tout se permettre, mais elle ne comporte ni point (.) ni points de suspension (...) Ne pas avoir droit d’interrompre la phrase en cours est précisément l’outil pour la prolonger, descendre dans ses caves, lui permettre d’accueillir des digressions.
  • le volet nécessairement associé, pour que le monologue soit possible, c’est ce que nous propose Koltès lui-même dans La nuit : un temps référentiel nul. Vous savez que les durées d’un rêve même très compliqué sont infiniment brèves, et que l’impression de linéarité d’un processus mental n’est qu’une reconstruction consciente ultérieure. La première contrainte de l’établissement du monologue (leçon déjà présente chez Virginia Woolf, ou dans cette grande construction polyphonique par monologue qu’est le As I lay dying de Faulkner), c’est de fixer l’instant précis auquel il est tenu. Il se développe alors comme durée textuelle séparée de la durée nulle de cet instant réel. C’est ce qui va vous permettre aussi, pour le développer et l’entretenir, de repasser toujours par cet instant origine, de retraverser le point de départ pour laisser la phrase partir dans une autre direction sans s’interrompre.

Pour le reste, à vous de définir votre champ : le monologue est-il votre voix de narrateur, ou la voix d’un personnage ? (Pas forcément d’ailleurs le personnage de la semaine dernière, il peut être le mode d’apparition d’un autre personnage lié à votre chantier en constitution).

La piste Faulkner du Tandis que j’agonise peut être riche aussi : non pas un seul monologue, mais trois ou quatre, chacun constitué d’une seule phrase, mais chacun lié à un personnage différent relié à votre texte.

L’important : s’en tenir à une seule phrase qu’on n’interrompt jamais, bien préciser l’instant référentiel source, le point sans origine à partir duquel s’ancreront tous les éléments proposés par la phrase qui ne s’interrompt pas.

Et ma demande plus particulière qu’à l’intérieur de ce monologue du narrateur ou d’un personnage s’entende (il suffit de guillemets ou d’italiques) les paroles réellement prononcées, l’usage de la voix collectée, recueillie, les choses auxquelles on n’a pas su répondre quand elles nous ont été dites, et qu’on ressasse... Qu’à l’intérieur du monologue (j’entends bien : à l’intérieur du monologue intérieur !) on puisse repérer des fragments d’oralité...

J’ai utilisé cet exercice bien souvent (la dernière fois à New York, désolé pour notre New Yorkais !) mais il me paraît toujours un événement esthétique encore tout récent (Woolf, Faulkner) et un outil décisif pour appréhender à la fois l’oralité et la notion de temps référentiel (je rappelle que l’Ulysse de Joyce, racontant 24 heures de la vie de Leopold Bloom, peut être lu de façon synchrone en 24 heures, le monologue de Molly Bloom s’établissant à la fin du livre lorsque son mari enfin s’endort...).

Vous trouverez ici une autre présentation de cet exercice.

Et vraiment, ensuite on passe à nouvelle phase, retournement de cette matière accumulée, des techniques convoquées, sur le projet même.

Pas d’hésitation au rattrapage ou à la prise de train en marche pour celles et ceux qui n’auraient pu entretenir le rythme hebdomadaire – de toute façon, à mesure qu’on va recentrer sur le projet, on donnera au blog des modes d’organisation complémentaires...

Ci-joint pour les inscrits : extrait de Koltès, La nuit juste avant les forêts, le début.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 juillet 2013
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