l’iPhone à la montagne

une connexion rudimentaire, ça peut vous réveiller l’attention aux usages et outils


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On quitte vite le 3G, à l’écart des villes. On voit apparaître le E de « Edge » à côté de l’icône SFR sur l’iPhone, en ce cas je branche sur l’ordi via « partage de connexion » et on a un accès encore jouable pour les interventions légères sur son site. Quand on s’enfonce plus profond dans la montagne, fin du « Edge » : apparemment les opérateurs se sont mis d’accord pour un accès mutualité, ce qui s’affiche c’est la mention « F - contact ». Ce qui est bien, c’est qu’on garde alors via le téléphone la possibilité d’établir une connexion réseau : relever les e-mails sur le téléphone (mais quelle plaie, quand il est devenu difficile de changer d’adresse principale : des 20 messages par jour 18 sont du spam, entre Rick le retoucheur de photos et les fishing « Remboursement sur votre compte EDF » ou « Votre compte iTunes arrive à son terme »), au moins pourra-ton répondre aux 2 ou 3 qui comptent, accès Twitter via Echofon comme via l’app Twitter du coup devient le lien pro le plus efficace, et l’accès à Facebook uniquement via texte et pas image : mais Facebook, dans ces périodes de vacances, est un lien familial ou amical (oui, on a ses amis sur Facebook) qui prend une autre densité que dans les temps ordinaires.

 

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Je ne sais pas s’il est possible de savoir quels sont les filtres et limitations de ce « F - Contact » mais pas d’Instagram, et quasi aucun moyen de relier l’ordi via « partage de connexion ». Ça ne doit pas être interdit, mais c’est plutôt seulement entre 5h et 7h du matin, et encore, selon conditions météo et plutôt pour recevoir que pour émettre. Rien de grave, tous les 3 jours un petit tour à 28 kilomètres d’ici, où la buvette du club de parapente partage sa Wifi intitulée « Free but have a drink » ce qui fait 2 plaisirs au lieu d’un (plus de les écouter raconter leurs vols). Et bonne concentration au gîte pour le travail hors connexion, avec l’accès possible à quelques articles web d’info ou blogs via ce qui s’en affiche sur l’iPhone.

 

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Dans ces conditions de connexion précaire, évidemment, on fait très vite la différence entre les sites et blogs dont la page s’affiche en quelques secondes et ceux pour lesquels il faudra une voire deux minutes pour apparaître : l’ergonomie d’un site ça se travaille, et l’accès via CloudFlare (le site se réplique en cache sur des serveurs proches géographiquement du lecteur) vaut l’argent qu’on leur donne.

 

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Ce qu’il faut gérer intérieurement, c’est l’habitude qu’on a de la connexion en fond invisible dans toute notre habituelle activité ordi : une vraie respiration à se replonger dans l’écriture du matin sans la tentation du multi-fenêtrage réseau, mais nette tendance à repousser au lendemain les dossiers, mails demandant des présentations ou formulaires, articles qu’on avait pourtant promis de rendre en se disant que ce serait plus facile ici, etc... En tout cas, cela veut dire qu’il n’y a plus d’un côté la vie connectée, et de l’autre le gîte montagne déconnecté. Si on veut gérer sa déconnexion, il faut se l’imposer soi-même.

 

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Réapprendre le travail sur ordi déconnecté : le petit MacAir s’y prête bien, quand même Littré en fixe à l’intérieur, Antidote, le Robert&Collins etc. Utilisation de plus en plus régulière et intensive de UlyssesIII : verrou mental en train progressivement de sauter, l’idée d’un « fichier texte », puisqu’on gère l’ensemble de ses textes dans une arborescence similaire à celle des e-mails, mais sans constituer de fichiers séparés sur le Mac. Une page d’écriture simple mais réglable et très confortable, la facilité à relier éléments hors textes (liens, docs, images) et j’exporte le texte sélectionné avec toutes ses indications et titres soit vers un fichier traitement de texte (rtf), de mise en page, imprimante (PDF) ou d’utilisation site et blog (html ou markdown – c’est cette séparation de la zone « travail » de la destination du texte qui est le concept de base d’UlyssesIII. Par contre, pour une écriture plus longue et continue (la commande Grasset de l’abécédaire en cours, dont je mets en ligne les embryons successifs) je reste sur Pages : écrire dans l’image pré-construite du livre (ce pourquoi, depuis 2007, j’ai abandonné Word, malgré le dédain d’Apple pour sa propre production : pas de màj notable de Pages depuis août 2010, comme si le destin de tout traitement de texte était de devenir aussitôt un logiciel fossile, là encore merci les Scrivener ou UlyssesIII de faire enfin bouger le concept).

 

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Autres usages de l’ordi : il reste branché pour recharger l’iPhone et le Kindle, mais surtout pour trier les photos (la carte SD s’insère directement dans mon Mac) et les « développer » en mode RAW, c’était un de mes objectifs cet été d’apprendre ça – ça progresse, merci ! Pour le reste, je ne touche pas trop aux autres logiciels, vacances. L’ordi donc plutôt pour les rendez-vous d’écriture, l’utilisation photo, l’écoute musique et la préparation de quelques courriers qui partiront à prochaine connexion.

 

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La connexion un esclavage ? Les blogs amis, leurs chroniques et séries, le périple des Lorrains au long du Mississipi, les photos transmises sur Facebook par famille ou copains sont une relation sociale en dialogue avec ce qu’on maintient soi-même d’activité dans le partage. On reste aussi citoyen, la Syrie ou la vie économique et même Jeff Bezos notre curiosité au monde ne s’arrête pas plus maintenant qu’elle ne s’arrêtait quand, avant l’âge réseau, on achetait un jour sur deux ou trois le quotidien papier.

 

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La relation Twitter reste une construction en mouvement : pas envie de me priver de l’assemblée Wikipedia à Hong-Kong et des idées qui y sont brassées. Oui, pour soi-même on émet des relais de veille (blogs lus) aussi bien que des éléments plus privés (avoir cru bénéficier en septembre d’une « prime d’installation » pour le nouveau boulot, et puis recevoir un mail selon quoi « le formulaire n’aurait pas dû vous être envoyé », ou même que ce matin après l’orage il pleuvait...), mais pas envie d’inverser le questionnement. Si on nomme les 5 meilleurs bassistes actuels, Marcus Miller sera dans la liste. Or je connais beaucoup mieux Marcus Miller que les 4 autres par le fait qu’il twitte régulièrement : ma curiosité sur son travail, ou son univers de pensée (mort de George Duke avant-hier) en est démultipliée. La question reste : pourquoi les artistes (pour le champ qui me concerne, mais ça pourrait valoir pour les patrons d’édition, OB lui-même et non pas les Quizz sur pour gagner un livre de sa maison) twittent si peu ? Écrivains ou musiciens, la bascule vers l’évidence d’une présence réseau n’est pas gagnée encore, et l’écart avec les pratiques anglo-saxonnes s’accroît gros – qu’y faire ?

 

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Evidemment, ces 3 semaines de gîte dans le hameau, au rythme du tracteur de l’éleveur qui nous héberge, pour se refaire un peu l’armature : longues marches de journée, et jamais parti sans l’iPhone. Si on se perd de vue sur une crête, un SMS annule les souvenirs de situations identiques qui devenaient infiniment compliquées sans. Me souviens d’années antérieures, où c’est en haut sur les cols que je déballais du sac le Monde acheté le matin, et le lisais avec les pages claquant dans le vent. Dans les pauses, aucune gêne à ouvrir l’app LeMonde.fr, ça passe d’ailleurs très bien sur F - Contact, y compris pour découvrir ce vieux plaisir journalistique, par exemple leur série « Vies » avec celle avant-hier de Jackson C Frank, dont Blues run the game a été un tel hymne de nos années folk (la version Bert Jansch) mais dont je ne savais strictement rien. Ceci dit, la marche et la montagne suffisent à la tête, sans lire, et petit coup de Twitter matin soir souvent suffit.

 

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Un vrai manque, dans la connexion montagne, la non-possibilité d’accès à l’écoute streaming : bien sûr, j’ai largement de quoi réécouter dans mon iTunes (32 Go, tous azimuts), mais découvrir avoir perdu l’idée de la discothèque embarquée (alors que je profite à fond de ma bibliothèque numérique en lecture Balzac du soir, là non pas sur l’iPhone mais sur le Kindle Fire). Là aussi, revendication d’une vie plus riche et plus dense : le concert de viole de gambe et clavecin dans la minuscule église du hameau d’à côté, l’autre soir, où on aperçoit à midi les musiciens en stage attablés sous le préau de l’école, difficile de contenir jusqu’au retour l’envie d’en savoir plus sur cette sonate de Bach fils (Karl Friedrich), mais ça devra attendre. L’usage dense du web ne diminue en rien l’intensité de ce qui passait ce soir-là au crépuscule dans la vieille nef de montagne. Ou de savoir quel est exactement ce morceau de King Crimson que George Forestier, qui nous a fait redécouvrir Racine dans ce Pléiade formidable, cherchait à retrouver et pour lequel vous l’avez mis en contact, depuis votre iPhone en montagne, avec l’universel KMS... une de ces improbables rencontres qui font en permanence la magie de l’Internet !

 

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L’iPhone couteau suisse, mais je suppose que les mêmes outils sont dispo sur Androïd : l’altimètre je m’en sers peu en Indre-et-Loire, ou le petit carnet de notes rapides via Daedalus (m’étais acheté un mini bloc Rhodia et un stylo Pilot, ai déjà perdu le stylo, le carnet est resté blanc), même la bête appli météo inutilisée le reste de l’année resurgit pour prévision des orages (oui, elle est fiable), y compris avec sa fonction heure par heure et sa géolocalisation ultra-précise. Mention spéciale à l’appli IGN (Iphigénie). Je l’avais achetée au tout début, quand elle était juste un accès au téléchargement payant de cartes spécifiques. En fait, accès très précis aux mêmes détails que la carte papier, sente après sente. La page de fond reste accessible quand on traverse les passes « réseau indisponible » (quand même nombreuses, gorges ou forêts ou crêtes en à-pic), attention en ce cas à ne pas demander un grossissement d’échelle. Même via « F- contact » et une bonne minute, Iphigénie vous redessine le contexte. Pas encore abandonné la carte papier, mais je dois bien constater qu’elle reste dans le sac et qu’aux pauses ou hésitations c’est l’iPhone qui Igéenne...

 

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Important ou pas tout ça ? Sans doute non. Bricoles techniques qui s’effaceront quand la technique se banalisera. Sauf cette curiosité, parce que la connexion redevient un enjeu, à voir ses propres usages soudain mis en miroir ou reflet, et qu’on peut revenir sur la maîtrise et la dépendance. La possibilité de garder sa place dans un projet d’équipe même si on s’est mis au vert, préparation de l’intervention Berkeley et Chicago fin octobre, l’atelier d’écriture en ligne autour de Duras, la suivie de production Hachette pour les livres publie.papier, mais flux comme ralenti, et ce qui peut attendre le 16 août attendra. Je ne crois pas qu’avant l’âge réseau j’aie jamais pu me dispenser de ce genre de suivi, il prenait d’autres voies, fax à récupérer, imprimantes à trouver, alors tant mieux.

 

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Autre petit débat qui a passé sur Twitter, à propos de l’expression « poupée gigogne » : oui, on est encore dans l’embryon, dans la préhistoire. L’iPhone m’accompagne dans les balades en montagne, et pour le boulot perso j’ai mon petit ordi. Et puis, parce que la coupure gîte c’est aussi chaque fois une grande respiration lecture, le soir ce n’est ni sur l’iPhone ni sur le MacAir que je lis, mais sur le Kindle Fire : donc trois appareils, trois tailles d’écran. Le Kindle Fire chez moi est connecté, et ici j’ai souvent le réflexe, dans ma suite de Balzac relus avant sommeil, de sélectionner une phrase et de faire « partager » avant de me souvenir que sans wifi ma liseuse est muette. Ce n’est pas exclusif : je lis aussi Giorgio Bassani (la suite de romans sur Ferrare, je ne connaissais pas) dans l’édition Quarto, chaque soir aussi, avant de passer à Balzac, et en journée je me prends un petit moment Deleuze, tout dans le plaisir. Evidemment, si on rajoute l’appareil photo, le disque dur de sauvegarde, tout ça fait autant bric-à-brac que chez Dominique, le voisin éleveur, avec ses cinq tracteurs comme s’il lui en fallait un pour chaque usage, sa moiss’bat et autres géants de ferraille. L’appareil unique, probablement viendra-t-il lorsqu’on fera un pas dans la disparition écran, les « lunettes Google » comme prémices... En attendant tant pis, j’emporte tout dans mon petit sac noir et ça tient.

 

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Interférence étrange, pour finir : il y a 2 jours, à bouquiner au soleil dans un petit coin d’altitude qu’on aime bien, se voir interpeller sur Twitter par le directeur du Monde des Livres, à propos de lecture numérique « pour faire plaisir à @fbon ». En quoi l’usage de son iPad par cette personne dont je respecte et apprécie les lectures et sa façon d’en faire part sur Twitter peut me faire plaisir ou pas ? Il y a des centaines de milliers de personnes en France qui lisent sur Kindle, Kobo et autres liseuses, encore bien plus sur iPad et iPad mini, mais non, si c’est livre numérique c’est « pour faire plaisir à @fbon ». C’est vrai que dans ces cas-là j’en ai un peu marre, et quand ça vient d’une institution comme le Monde des Livres ça ne passe pas : en 5 ans de publication de littérature contemporaine sur publie.net, jamais eu un seul écho chez eux, depuis un an qu’on a lancé expérience – et on est les premiers – de livres papier incluant le code d’accès à la version epub, pas un écho, situation de boycott actif, alors même que l’impression POD que nous utilisons via Hachette Maurepas est une révolution considérable dans l’industrie du livre, indépendamment du numérique, et appelée à grossir exponentiellement. Fin juillet, Le Monde s’était distingué par un article marronnier d’été particulièrement nul sur la question du livre numérique, j’avais réagi ici sur mon site, un des responsables de lemonde.fr m’avait confirmé par retour « d’accord cet article est une merde » – quelle conception de leur métier alors – et promis qu’ils redresseraient la barre, c’est Alain Beuve-Méry qui s’y est collé la semaine d’après, bien sûr avec des armes mieux fourbies, mais ne parlant que des acteurs américains et évitant soigneusement toute allusion à ce qui se passe en France. D’où ma réaction par Twitter, du haut du petit coin de montagne, et alors que j’étais précisément en train de lire lemonde.fr sur mon iPhone : humour certainement, seulement, non plus du point de vue de notre travail d’édition numérique mais de mon atavisme de famille d’artisans de campagne, humour alors je suis précisément en train de lire le journal qui verse son salaire à mon correspondant, via mon abonnement – si on m’accepte comme client, merci qu’on me respecte. Ces grands vaisseaux comme Le Monde, pour éviter de couler debout, sont conscients qu’ils doivent venir sur le terrain numérique, mais voudraient le faire sans rien remettre en cause de leur méconnaissance blindée et de leur mépris du numérique et de ceux qui y ont leur labo, si petit soit-il, comme mon site vis-à-vis du leur. On s’interroge sur la mutation numérique du livre, sur comment faire lire nos étudiants : on est certainement une bande d’excités technophiles bornés, « pour faire plaisir à @fbon ». Mais bon, ce séjour montagne avec iPhone aura été pour moi la confirmation du chemin des derniers mois, l’idée que c’est la lecture web qui compte, donc l’app lemonde.fr (marche très bien, même en connexion rudimentaire), et tout ce plaisir qui mêle blogs de création à notre perception directe du monde, usages privés et grands flux d’information. Le livre est un écosystème lié à une historicité précise, qui va s’érodant, et ce qui apparaît de plus en plus c’est que son portage sur support numérique reste du même côté de la transition, probablement incluant aussi les anciens vecteurs de médiation comme l’est le Monde des Livres. La lecture sur liseuse et tablette va continuer d’augmenter sensiblement en France aussi, même dans le paradoxe que cela conforte encore la domination de la littérature de gare sur la littérature de création, mais l’asymptote livre + numérique ne passe pas de l’autre côté, où sont les blogs et les sites. C’est en bonne partie ce qui me conforte dans ma décision deme séparer d’ici la fin de l’année du volet édition numérique lancé il y a 5 ans, puisque ne trouvant pas viabilité dans les conditions actuelles, ce mauvais côté de l’asymptote, pour retrouver liberté, temps et mains libres dans une activité tournée sur le web et non sur le livre. Désormais c’est joué, passé intérieurement à autre chose, les projets recommencent à sourdre, mais de ce côté de la lecture/écriture web – on devrait par exemple avoir un beau mois de septembre côté nerval.fr. Alors, très accessoirement, au Monde des Livres on devra bien se choisir une autre victime pour plaisanter sur les gens qui prétendent lire des choses sérieuses sur ces machins de plastique.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 août 2013
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