proposition 6 | en route pour Saint-Tropez

avec Nathalie Quintane pour prendre écart aux textes écrits et les définir comme intention ou projet


Chers amis,

désolé pour ce décalage, mais pour nombre d’entre vous la coupure de vacances a aussi cassé un peu la régularité, n’importe, le chantier est bien ouvert, et ça permettra aux retardataires de reprendre le train en marche !

Et on passe résolument à la phase 2, vers la construction du texte et l’idée progressive de ce qu’il sera au terme de notre voyage.

Commençons par la proposition 6 bis, que j’avais promise en compensation du décalage annoncé. C’est un exercice qui paraît évident, mais qu’on ne pratique pas si on n’y est pas une fois contraint. S’interroger sur le visage en tant qu’écriture. Construire un visage texte. Allez voir chez Balzac : rien ne vous conviendra, trop proche de la phrénologie de Lavater. Un mode descriptif : les différences sont bien plus fines que nos mots qui les nomment. La façon dont soi-même on reconnaît les visages : prenez une photo de classe et tenez-là à l’envers, vous verrez qu’on n’est pas si équipé que cela. Cherchez à quoi ressemble tel visage, dans votre propre reconstruction mentale, dans un livre lu récemment, et si déjà vous disposez de ce visage mental, puis retournez voir dans le livre quels éléments l’auteur vous a donné pour cette construction. Et cherchez quelques minutes où vous avez pris le reste.

Nous avons fait cet exercice à la BU d’Angers en 2010, je vous laisse partir de cette première présentation.

Recommandation : partir d’un personnage fictif, parmi ceux que vous avez écrits, et le visage a toute chance d’être une construction projetée. Je vous incite à travailler sur un visage réel, dont vous savez le « lien énonçable » (formulation Deleuze) avec tel pan ou telle source de votre texte. Fabriquez un visage-texte d’après un visage réel, et certainement ce contexte va durcir, compacifier, concrétiser, la façon dont nous aurons rapport avec le ou les personnages de fiction. Travaillez sur un visage même à partir d’un souvenir lointain ou lacunaire, mais à partir d’une sensation qui compte.

Pensez vraiment, tout au long de votre texte, à l’injonction de Jabès qui sert de consigne : « Je n’ai jamais décrit votre visage ». Si dans un coin de chez vous il y a le livre de Deleuze sur Bacon, ses portraits et autoportraits en « viande sans os », retournez y voir. Il y a beaucoup de visages aussi chez Michaux, là on est dans une rupture encore toute neuve, par rapport à l’idée traditionnelle du roman, où on se base sur l’illusion de réalité pour confier au lecteur cette reconstruction mentale de visage, selon quelques éléments

Maintenant, la proposition 6 la vraie, celle que je considère comme le virage, et vraiment important.

Pas facile, mais électrochoc. Prendre distance aux textes accumulés, les oublier même si on veut : il ne s’agit pas (encore) de chercher quel texte ils composent, mais – comme on se placerait brièvement la main devant les yeux –, maintenant qu’ils existent, chercher vers quoi ils nous emmènent, et, plus profondément, qu’est-ce qu’à tâtons on cherche à travers cette écriture, qu’on ne sait pas avant de l’écrire. C’est ce qui me trouble dans la brève introduction et la conclusion de L’été 80 de Marguerite Duras, qui reste notre guide principal.

Pour cette tentative, je vous propose un texte étonnant, paru chez POL (encore) en 2001 : « Saint-Tropez » de Nathalie Quintane. Enseignante à Digne-les-Bains dans la vie civile (cette petite préfecture est souvent en toile de fond dans ses livres), Nathalie Quintane se livre à une enquête (temps d’avant le web, comme envoyer une enveloppe timbrée à l’Office du Tourisme et décrypter les documents reçus en retour, prendre les archives de Paris-Match et autres journaux) sur Saint-Tropez comme monde lointain, étranger, ville sous cloche, aux moeurs étranges (incluant, dans un étrange passage comparant le Saint-Trop actuel à la Normandie de Proust, via madame de Cambremer ou les jeunes filles en fleurs, les archétypes de la photo sur fond de baie de Saint-Tropez ou devant la propriété de Brigitte Bardot. Et mène le récit parallèle de ce que serait Digne-les-Bains si la mer (Digne est entouré de traces maritimes, c’est une de nos principales réserves archéologiques) s’était arrêtée à Digne au lieu de Saint-Tropez, 80 km à vol d’oiseau.

J’adore vraiment ce texte, rempli de citations cachées et d’allusions littéraires, mais vous trouverez ci-joint, puisque ce texte fonctionne par montage, une double page du livre (p 72-73) qui fonctionne de façon autonome : deux ans avant parution (en juillet 1999), Nathalie Quintane dépose une demande de bourse « mission Stendhal » qui permet aux auteurs de bénéficier d’une prise en charge de leurs frais de voyage et séjour à l’étranger pour un projet d’écriture précis (le dispositif existe toujours). Donc, avant l’écriture de Saint-Tropez, elle décrit son projet, son intention d’écriture (elle obtient cette bourse, et séjourne à San-Diego, Californie, et Las Vegas en août 2000, bien sûr comme des projections et amplifications du caractère artificiel de Saint-Tropez).

C’est cela que je voulais vous proposer comme fiction, et j’insiste sur le mot fiction : un écrit distancié, comme si vous n’aviez rien écrit encore, un dossier (presque aussi rasoir que les dossiers envahissants nos vies professionnelles), décrivant non pas l’écriture comme projet de vie, mais décrivant le plus précisément possible le texte auquel on veut aboutir.

Surtout, ce qui rend ce texte magistral pour usage en atelier d’écriture, c’est le côté table de dissection, justement cette « distanciation » : « En abordant le personnage... » (elle parle de son livre précédent), puis « J’aimerais suivre aujourd’hui un axe... » (le conditionnel permet tout), et quand elle écrit « La première partie de ce travail... Une troisième partie, intitulée provisoirement... Une dernière partie... », l’incipit de chacun des paragraphes concernés a littéralement désamorcé la parole littéraire, on décrit presque les différentes parties du projet comme ces paysages sous cloche de plastique avec effet de neige quand on secoue.

J’insiste : on part à l’assaut de quelque chose qui n’est pas visible, l’unité d’un texte à venir, pour lequel on a accumulé du matériau, de l’écriture, en ce que ce texte va nous révéler une dimension imprévue...

Et on reprend le rythme, retour à Duras via Écrire dès dimanche en huit.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 août 2013
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