écrire avec... Georges Perec | W, tant que vous voulez...

huit exercices parmi les multiples pistes d’un livre géant et fondamental


 

page destinée à évoluer en permanence, n’hésitez pas revenir quand vous avez à vous en servir !

 

Le paradoxe Perec c’est d’avoir imposé une oeuvre non close sur elle-même, et qui nous appelle à entrer dans l’écriture pour assumer notre propre position de lecteur. L’interprétation même du livre ne peut s’établir que si nous-mêmes établissons notre réponse sur chacune des parcelles de territoire proposées. C’est ce qui autorise cette oeuvre, sans jamais rien de flamboyant, et pratiquant une atteinte sans équivalent au fantôme de l’écrivain dans son statut symbolique, à demeurer depuis lors en permanence sur notre table de travail.

Cela vaut pour Espèces d’espaces, mais aussi pour W ou le souvenir d’enfance : livre qu’on lira d’abord sans autre médiation que l’émotion et l’intensité narrative (la présence de la guerre, les parents disparus, le rêve d’une île utopique depuis les différents établissements scolaires où l’enfant est interne, et qui se met à ressembler progressivement à l’organisation bureaucrate du monstre qui domine), mais qui déplace en profondeur l’idée même de la biographie en général, et de l’auto-biographie en particulier : elle est lacunaire, sans possibilité chronologique, elle n’est que le chemin qui mène à son écriture.

C’est quand on bascule dans ce nouveau regard sur la construction même de W que chaque piste explorée par Perec nous incite et appelle à d’autres écritures, et que la prise de possession symbolique et collective que nous faisons de ses propositions devienne la mise en perspective, l’écoute plus proche, plus fine, de son infinie singularité et sensibilité.

Oubliez ma manière tordue de le présenter, voici huit exercices décisifs et très simples. Ce n’est pas aux programmes d’agreg qu’on devrait mettre ce livre au programme, mais bien en 5ème ou en 2nde.

Deux volets :
- 1, W pour écrire l’enfance, le chapitre initialement présent dans Tous les mots sont adultes
- 2, huit exercices à partir de W, un document de travail établi pour un stage de formation d’animateurs d’ateliers d’écriture.

Photographies : répétitions pour une lecture publique, à la médiathèque de Bagnolet avec une classe de 2nde du lycée Eugène-Henaff, juin 2009.

 

se procurer le livre (et lien vers traduction anglaise pour atelier
avec étudiants anglophones)

 

 

W pour écrire l’enfance

Dans mes premières expériences d’atelier d’écriture, faire écrire sur l’enfance me semblait devoir venir très tôt dans le cycle, et je le justifiais vis-à-vis des participants en parlant de l’importance du travail sur la mémoire. Quoi de mieux, par exemple, que de remonter aux premiers souvenirs conscients, là où la mémoire semble nous fournir une image si précise, mais sans rien qui la précède ni qui la suive. Et les grands récits de l’enfance sont à jamais dans notre Panthéon personnel, qu’il s’agisse du Cher d’Alain-Founier ou du Combray de Marcel Proust. Les textes qu’on accueille font partie de ces pierres à établir ensemble pour que la vie reparte. Ils sont cette masse obscure du monde, dont chacun porte sa charge, et qu’il faut bien que la mémoire collective accepte :

Je me souviens d’avoir vu le terrain vague où allait être construite la maison de mes parents. On allait souvent voir la maison pour voir l’avancée du chantier. Ce terrain était plein d’herbes sauvages. On avait une chienne son nom était « Câline ». C’était un basset artésien, bref un saucisson à quatre pattes. Elle était blanche avec des taches marron. Un jour, elle avait mis au monde deux chiots pendant que j’étais à l’école. On avait choisi de les appeler Mabelle et Macha.
Centre dramatique régional de Tours, Tiers Lieu, 1996.

Ou bien :

Je me souviens que je suis allé à l’école j’étais timide parce que je venais d’une autre ville et je connais pas les élèves.
Un jour il neigeait c’était le soir et puis quand le matin on s’est réveillé il y avait presque un mètre de neige
et puis j’étais à pied pour aller à l’école
et je suis allé à l’école.
il y avait un gros trou puis j’ai glissé,
je suis rentré dedans après j’ai crié aide
pour m’aider
puis ma mère elle est venue
C’était dans mon village, Ontakiska
là bas il neige tout l’hiver, beaucoup
derrière chez nous il y avait un gros trou et même devant
Centre dramatique régional de Tours, Tiers Lieu, 1996.

Ou encore :

Quand j’étais petite
je marchais sur la route
et tout d’un coup
je suis tombée
et un bout de verre m’est rentré dans le genoux.
Centre dramatique régional de Tours, Tiers Lieu, 1996.

Enfin, le même jour que les trois précédents :

J’étais à la maternelle Paul-Langevin à Joué-Les-tours. J’avais à peu près 4 ans, je venais du Maroc j’avais un an de retard. Il caillait, c’était en hiver il faisait très froid, j’étais avec ma petite sœur, je subissais le froid. On ressentait le plus le froid dans les mains et les oreilles. J’étais bien vêtu mais j’avais pas de gant. C’était peut-être le premier hiver en France, ou mon deuxième. Il y avait ma petite sœur qui pleurait. J’ai dit à la prof, est-ce qu’on peut rentrer. Elle m’a dit non, elle n’est pas finie la récréation, et elles sont très longues les récréations.

C’est une des choses qui m’ont marqué, c’est pour ça que je m’en rappelle, alors qu’il y a d’autres choses qui me sont arrivées après et je ne m’en rappelle pas. Je pense que la mémoire c’est dans le cœur que ça se dépose.

La mémoire, elle passe dans la tête mais il y a un lien entre le cœur et la mémoire. C’est dans le cœur que ça se stocke.

Centre dramatique régional de Tours, Tiers Lieu, 1996.

Mais en travaillant ainsi, j’avais toujours l’impression qu’on restait ans le prévisible : atelier égale souvenir égale enfance, et qu’on savait y répondre sans trop se mettre en danger. Quand bien même, à convoquer directement l’enfance, on peut collecter de telles merveilles de sensibilité que les quatre textes ci-dessus, en un seul matin, avec des jeunes de vingt ans en réinsertion sociale, il ne faut pas s’étonner que s’expriment aussi des réticences à entrer dans le jeu :

les souvenirs c’est comme le temps
ça passe vite et puis on oublie
le dernier souvenir que j’ai en tête
c’est quand j’ai nettoyé le chat du copain
et après
qu’on l’a passé au micro-ondes pour le sécher
la semaine dernière
Lodève, adultes en grande difficulté sociale, 1994.

Ou bien :

mes derniers souvenirs
c’était en 90
jusqu’à 13 ans je me rappelle de rien
j’étais à l’école
aujourd’hui c’est 3 phrases
jeudi prochain ce sera 9 phrases
Lodève, adultes en grande difficulté sociale, 1994.

Même si, lors de cette séance précise, s’écrit aussi :

j’avais à peu près 7 ans
je devais garder les moutons dans un grand champ
je me suis endormie assez longtemps
et quand je me suis réveillée
il n’y avait plus de moutons
et le loup avait égorgé 2 moutons
je suis rentrée à la maison
et ma mère m’a punie très fort
Lodève, adultes en grande difficulté sociale, 1994.

Combien de fois j’aurai entendu un participant dire qu’il « n’a pas de souvenir » juste pour exprimer que ce dont il se souvient n’est pas facile ni agréable à convoquer, et que c’est un domaine qu’il ne souhaite pas voir exposé ou soumis au travail collectif. Le texte qui dit l’enfance, parce qu’il implique une réflexion sur l’origine, est un enjeu majeur de la littérature, parce qu’il lui permet d’accompagner la genèse de l’être pour constituer elle-même sa singularité. Un travail sur les premiers souvenirs conscients est bien sûr très riche, à condition d’être au même niveau d’interrogation pour celui qui conduit l’atelier et celui qui s’y exprime : c’est alors que la réticence exprimée précédemment peut être surmontée. C’est dans cette réflexion que j’ai commencé de recourir à W ou le souvenir d’enfance. Livre étonnamment complexe, puisque paradoxalement, quand le récit bascule dans l’autobiographie, c’est l’absence de souvenirs, ce que Perec dit morceaux de vie arrachés au vide, sur le fond biographique innommable d’Auschwitz qui vient heurter les pages, et nous offrir cette beauté déchirée et tendue. Le livre peut égrener la part commune à tout enfant des souvenirs :

J’ai trois souvenirs d’école. Le premier est le plus flou : c’est dans la cave de l’école. Nous nous bousculons. On nous fait essayer des masques à gaz : les gros yeux de mica, le truc qui pendouille par-devant, l’odeur écoeurante du caoutchouc.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

Ou bien :

Je pilote une petite voiture, rouge dans mon souvenir, ici manifestement claire, avec peut-être quelques enjolivures rouges (grille d’aération sur les côtés du capot). J’ai une sorte de chandail avec un bouton, à manches courtes ou relevées.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

Mais là où il bute sur l’innommable, c’est la grammaire qui vient à son secours avec un emploi soudain du conditionnel déchirant, d’une gravité dont je ne connais pas d’autre égale :

Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus... Puis je serais allé chercher mon cartable, j’aurais sorti mon livre, mes cahiers et mon plumier de bois, je les aurais p osés sur la table et j’aurais fait mes devoirs. C’est comme ça que ça se passait dans les livres de classe.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

Ce qu’on peut d’abord souligner, grâce à Perec, c’est la rareté de ces images qui nous sont restées intérieurement comme des moments d’importance, sur la masse noire qu’il n’était pas encore autorisé à lever. Et parce que Perec renvoie toujours à l’image du livre que lui-même ainsi constitue, l’image du livre dans l’enfance prend un rôle privilégié de miroir :

C’est de cette époque que datent les premières lectures dont je me souvienne. Couché à plat ventre sur mon lit, je dévorais les livres que mon cousin Henri me donnait à lire. L’un de ces livres était un roman-feuilleton. Je crois qu’il s’appelait Le Tour du monde d’un petit parisien (ce titre existe, mais il y en a beaucoup d’autres très proches : Le tour de France d’un petit Parisien, Le Tour du monde d’un enfant de quinze ans, Le Tour de France de deux enfants, etc.) Ce n’était pas l’un de ces grands livres rouges comme les Jules Verne de la collection Hetzel, mais un gros volume broché réunissant de nombreux fascicules dont chacun avait une couverture illustrée. L’une de ces couvertures représentait un enfant d’une quinzaine d’années avançant sur un sentier très étroit creusé à mi-hauteur d’une haute falaise surplombant un précipice sans fond.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

Ce qui fait du livre de Perec une passerelle centrale, c’est de commencer justement par cette coupure : on n’en appelle pas à une mémoire qu’on possède par avance, et qu’il s’agit de mettre en partage. Il s’agit d’aller de l’autre côté de ces « fils brisés » d’une puissance incroyable de suggestion (il m’est arrivé de l’expérimenter avec une classe de CE1 : l’enfance, c’est toujours ce qu’on n’est plus !). On parle de l’enfance, mais depuis ce qui en a séparé : non pas rapporter le flux de la vie, tel qu’il nous a amenés jusqu’à ce que nous sommes, mais bien proposer de partir à la rencontre d’éclats très précis qui seraient autant de petites énigmes, et pour lesquels nous savons notre dette. Non pas de chronologie, non pas de masse, mais ces éclats : W en propose ensuite toute une suite d’exemples, l’histoire du « bon point », les sapins de Noël à l’internat et tant d’autres…

Je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon enfance.
Comme tout le monde, j’ai tout oublié de mes premières années d’existence.
Mon enfance fait partie de ces choses dont je ne sais pas grand-chose. Elle est derrière moi pourtant, elle est le sol sur lequel j’ai grandi, elle m’a appartenu, quelle que soit ma ténacité à affirmer qu’elle ne m’appartient plus.
Ce qui caractérise cette époque c’est avant tout son absence de repères : les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide. Nulle amarre. Rien ne les ancre, rien ne les fixe. Presque rien ne les entérine. Nulle chronologie sinon celle que j’ai, au fil du temps, arbitrairement reconstituée : du temps passait. Il y avait des saisons.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

On peut aussi proposer d’employer la troisième personne, pour renforcer l’enjeu des scènes rapportées et souligner cette séparation. Et demander, comme le fait Perec, de les rapporter au présent : non pas soi-même aujourd’hui rapportant le souvenir, mais lier à la scène rapportée l’être subjectif qui la traverse, et avec lequel nous avons coupé.

Georges Perec insère dans son livre un passage magnifique qui est un inventaire de tout ce qui se passait de par le monde le jour de sa naissance (il dit : ce qui s’était précisément passé ce jour-là), de l’entrée des troupes hitlériennes en Rhénanie aux publicités Gibbs, et c’est encore une piste de travail. Il décrit une école déserte, reprend les photographies familiales, raconte une séance de cinéma : autres pistes de travail.

En présentant l’enfance non comme mémoire, mais comme conquête, on établit cette égalité qui permet le partage. Et quand je lance cette proposition, désormais plutôt en milieu, voire en fin de cycle, qu’au tout début, avec le conditionnel de Perec, j’ai toujours souvenir de ce texte d’un jeune montpelliérain de dix-huit ans, gravement malade, emporté l’année suivante :

J’ai eu un chien pour Noël, un caniche. J’étais plus jeune. On en avait plusieurs, on en avait trop. Mon père a fait cadeau de mon chien à un de ses amis. Il m’a demandé, je n’ai pas osé lui dire non. Il avait donné celui de mon frère, et pour pas faire de jaloux... Ça m’a touché, j’étais triste. J’étais malade de l’avoir donné. Uriel, il était blanc, je l’ai gardé 3 ans.

Un autre cadeau de Noël, mon père m’avait offert un vélo. Rouge et blanc, un vélo de cross. J’étais rentré dans un magasin, j’avais laissé le vélo dehors. Je commence à pleurer, qu’est-ce que va dire mon père. Et c’est mon père en passant qui me l’avait pris, qui m’avait fait une farce. « Le voilà, le vélo. »

Je devais avoir dix ans. Je me souviens, c’était à Noël et mon père et ma mère se sont disputés. Et moi je pleurais, parce que je n’avais pas fêté Noël. Ma mère m’a consolé, elle est allée dans le frigo, elle a pris du beurre, du jambon, du saucisson et elle m’a fait des tartines. Moi et ma mère on a regardé la télé de Noël, ce Noël m’a marqué pour toujours, c’était mon plus beau Noël.

La Boutique d’écriture, Montpellier-La Paillade, 1994.

Sur une grande feuille A3, j’ai construit comme une mosaïque d’extraits autour de la lettre W du titre, agrandie.Il y a les photographies, il y a la rue Vilin, et le fragment incluant cette phrase si paradoxale « j’ai trois souvenirs d’école », avec la punition injustifiée et le « bon point ». Il y a le cinéma et les films racontés par les autres au garçon qui, lui, n’avait pu quitter le dortoir. Il y a enfin le passage sur les lectures d’enfance : comment on lit Jules Verne à plat ventre, comment on voyage dans la tête avec Le tour de France par deux enfants. Je demande aux participants de respecter cet étoilement, ne pas s’engager dans une piste d’écriture unique mais les garder toutes à égalité quantitative. Et même, si possible, que chacun écrive, sur une affiche ou une feuille A3 ou pourquoi pas, si on peut s’en procurer, une feuille de papier calque (le jeu avec les transparences contribue aussi à décaler l’écriture), de respecter même les surfaces que je propose par ce montage : un palimpseste, au sens propre du mot. Je demande seulement que soient présentes au terme de l’exploration ces lectures d’enfance, et qu’elles incluent la lumière, le temps, le corps. Et on retrouvera ci-dessous pistes à partir de l’inépuisable W.

 

 

huit exercices sur W de Georges Perec

Une autre approche de W : j’avais préparé ce document pour un groupe d’animateurs d’ateliers d’écriture avec lequel nous avions une journée d’étude sur la démarche, construction et emploi des propositions. Il s’agissait donc de travailler une pleine journée avec le même livre, et interroger la diversité des usages possibles. Je laisse les exercices présentés ci-dessous de façon très sommaire, mais ils seront tous développés dans d’autres pages du site :
- 1, souvenirs arrachés au vide : cf ci-dessus ;
- 2, le jour de ma naissance : ci-dessus aussi ;
- 3, la rue Vilin : cf quand Perec nous met à la rue (imminent) ;
- 4, je possède une photo : page spécifique à venir (avec Claude Simon, Hervé Guibert, Jacques Roubaud) ;
- 5, l’école vide, le premier cinéma : voir aussi proposition Kantor dans écriture théâtre ;
- 6, premières lectures : pas de développement spécifique, mais à rapprocher de la proposition à partir de Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé : une Sentimenthèque ;
- 7, le conditionnel : pas d’autre développement, mais on recommande pour les grandes classes d’école primaire ou le collège, mille déclinaisons possibles ;
- 8, la biographie annotée et étoilée : exercice fondamental pour approche du retravail, voir développement ici : Perec amplification étoile.

 

1, J’ai trois souvenirs d’école)



- extrait 1, p 98 : Les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide. Nulle amarre. Rien ne les ancre, rien les fixe.
- extrait 2, p 78-79 : L’école. J’ai trois souvenirs d’école.

Apparemment, rien de scandaleux dans le deuxième élément : nous avons tous des souvenirs d’école. Mais scandaleuse la présence de l’adjectif ordinal : nos souvenirs sont une continuité. Ils ne sont pas une profusion (l’âge, la distance, le banal), mais chaque souvenir est certes susceptible d’en convoquer un autre, par proximité ou analogie.

C’est alors que nous relisons ce premier élément : morceaux de vie arrachés au vide. Et revenir à nos propres souvenirs comme ensemble vide, c’est effacer tout ce qui peut l’être, ne mérite pas d’accéder au statut de souvenir. Qu’est-ce qui émerge, alors ? Quels sont ces îlots ou récifs, ou morceaux d’archipel, là où Perec dit qu’il y a dérive, non fixité, non ancrage, qu’est-ce qui pour nous a résisté à l’enlèvement du courant ?

Alors on est capable d’isoler, comme lui, ces trois souvenirs (et nul autre) qui restent. Et la phrase, croyez-moi, se ressentira de cette étrangeté, au sens littéral du mot allemand entfremdung, qui garde dans leur langue la mise à distance, l’écart, le face-à-face.

C’est ici à la fois le premier exercice, et noeud depuis lequel on peut aborder les autres, le passage obligé pour les aborder depuis cette étrangeté.

Et reprendre bien sûr développement ci-dessus.

 

2, « Le jour de ma naissance »



- extrait 3, p 36-38 : Je suis né le samedi 7 mars 1936, vers neuf heures… par acquit de conscience, j’ai regardé dans les journaux de l’époque ce qui s’était précisément passé ce jour-là…

Pas difficile, et peut être démultiplié par l’usage de l’ordinateur (je rappelle que sur Wikipedia les années sont autant d’articles). Mais on peut aller bien plus loin : vu récemment à New York la réalisation d’un plasticien qui développait sur 12 écrans, mois par mois, tout ce qui pour lui était lié à telle année (1973 en l’occurrence, je crois) : séries et feuilletons, actualités politiques et découvertes scientifiques, films et livres, et c’était fascinant. Je rappelle aussi la démarche très prosaïque de certains de nos grands journaux quotidiens (Ouest-France et Le Monde le proposent je crois) ou magazines (Paris-Match) qui proposent à la vente le numéro lié à votre jour de naissance.

Plus fondamentalement, c’est le rapport au réel qui est en jeu : c’est votre réel, votre monde qui sont en jeu, puisque désormais vous en êtes acteur. Mais vous ne disposez ni de la possibilité d’y interférer, ni même de la mémoire consciente de cette peau du monde, et pour cause. C’est donc l’information et l’imaginaire qui vous recréer un texte à l’image de nos préoccupations pour le monde d’alors, tel qu’on le rêve, tel qu’on l’aurait voulu, mais il y aura, sous le texte même informatif, ce tenseur qu’on en est partie prenante.

Alors à chacun de trouver sa manière, le chemin vers les informations, la façon dont on les répartit entre le familial et le public.

À rapprocher de la proposition à partir d’Anachronisme de Christophe Tarkos.

 

3, la rue Vilin



- extrait 4, p 71/72 : Nous vivions à Paris, dans le 20ème arrondissement, rue Vilin : c’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts

Et, en vis-à-vis, l’exercice fait par Perec lui-même sur la rue Vilin dans L’Infraordinaire :

Au 9, Restaurant-Bar Marcel
Au 6, Plomberie Sanitaire
Au 6, Coiffeur Soprani
Aux 9 et 11, deux boutiques fermées
Au 11, Vilin Laverie
Une palissade de béton, après le 11, fait le coin de la rue Julien-Lacroix

Par rapport à une autre approche, un autre jour (selon le principe des « 12 lieux choisis dans Paris » énoncé dans Espèces d’espaces, reprise cette fois directement dans W :

Sur le côté gauche (côté impair), le n° 1 a été ravalé récemment. C’était, m’a-t-on dit, l’immeuble où vivaient les parents de ma mère. Il n’y a pas de boîtes aux lettres dans l’entrée minuscule. Au rez-de-chaussée, un magasin, jadis d’ameublement (la trace des lettres MEUBLES est encore visible), qui se réinstalle peut-être en mercerie à en jugé par les articles qu’on voit en devanture. Le magasin est fermé et n’est pas éclairé.

non pas inventaire de mémoire, mais accumulations d’écriture vers la mémoire – regroupements d’agrégats remis en cause, enchaînés – toujours attentif à ce qu’on ne sait plus – là où on bute, noter ce qui reste : la rue où on est né...

cf exemples : Maroc, mars 2013

 

4, « je possède une photo »



- extrait 5, p 45 : Je possède une photo de mon père et cinq photos de ma mère (au dos de la photo de mon père, j’ai essayé d’écrire, à la craie…) extrait 6, p 73/75 : La deuxième photo.. ma mèr un grand chapeau de feutre entouré d’un galon, et qui lui couvre les yeux. Une perle est passée dans le lobe de son oreille. Elle sourit…

on ne s’intéresse pas à soi-même ni aux personnes, on décrit – on part non pas de la photo elle-même, mais on pratique le saut dans ce qu’on ne sait plus de l’enfance, en s’attachant aux témoignages visuels de ce qu’on ne sait pas : le texte commence par « je possède une photo de mon père et cinq de ma mère » - en partant d’un ensemble de photographies, ce qui va donner la force au texte c’est de tenir mentalement cette liaison à l’ensemble à mesure qu’on avancera dans la description de chaque photo une à une – ce sera un défilé dans l’album, un album vraiment

dans les description p 73, l’insertion à la surface même du texte de tous les signes portés par la photo

 

5, l’école vide / le premier cinéma



- extrait 7, p 129, le « collège Turenne » , et le dortoir la nuit de Noël
- extrait 8, p 156 : je sortis de mon lit, j’ouvris silencieusement la porte pieds nus, je suivis le corridor conduisant à la galerie qui surplombait sur tout son pourtout lehall. Je m’appuyai sur la balustrade (elle était presque aussi haute moi : en 1970, lorsque je suis allé revoir le collège, j’ai voulu refaire le même geste et j’ai été stupéfait de voir que la balustrade m’arrivait seulement à mi-corps…)

on revient dans un lieu de l’enfance, mais lieu collectif ou social l’école, la bibliothèque municipale, la musique ou les vestiaires de sport) – l’approche singulière de Perec : pour amorcer la description, ne pas décrire ce lieu dans son utilisation habituelle, mais partir d’un souvenir : instant où on y a été seul pour attendre, visite à un moment incongru, la nuit ou le dimanche main de façon imaginaire ou en s’appuyant sur un souvenir réel, pour le visiter hors toute présence humaine - la description alors notre propre rapport aux itinéraires, aux choses, ambiances, perceptions

Et autre étape :


- extrait 9, p213 : Avec Henri, on est allé dans un tout petit cinéma qui s’appelait, je crois, Le Studio ; c’était une sale très jolie avec un tapis et des grands fauteuils, vraiment très différente des espèces hangars ou des salles patronage qui avaient été jusqu’à alors mes cinémas.
- extrait 10, p 205/206 : Le film s’appelait Le grand silence blanc et Henri était fou de joie à l’idée de le voir car il se souvenait d’une magnifique histoire de Curwood…
- extrait 11, p 163 : le morceau de film découpé

travailler sur souvenir théâtre et projections les plus anciennes : le côté initiatique de la première fois – l’écriture décrit, hors toute représentation, un lieu de représentation – la coquille vide, en attente de représentation – le film pas commencé, l’objet qu’on vient rechercher dans la salle vide – la salle de théâtre du lycée pendant les vacances
en décrivant le lieu, un appel à inventer les formes de théâtre que nous-mêmes on y installerait : étape suivante ? (voir processus d’écriture de « la classe morte » de kantor)

 

6 , les premières lectures



- extrait 12, p192 / 195 :

C’est de cette époque que datent les premières lectures dont je me souvienne. Couché à plat ventre sur mon lit, je dévorais les livres que mon cousin Henri me donnait à lire.

L’un de ces livres était un roman-feuilleton. Je crois qu’il s’appelait Le Tour du monde d’un petit parisien (ce titre existe, mais il y en a beaucoup d’autres très proches : Le tour de France d’un petit Parisien, Le Tour du monde d’un enfant de quinze ans, Le Tour de France de eux enfants, etc.) Ce n’était pas l’un de ces grands livres rouges comme les Jules Verne de la collection Hetzel, mais un gros volume broché réunissant de nombreux fascicules dont chacun avait une couverture illustrée. L’une de ces couvertures représentait un enfant d’une quinzaine d’années avançant sur un sentier très étroit creusé à mi-hauteur d’une haute falaise surplombant un précipice sans fond.

Important : en commençant par « couché à plat ventre sur le lit », le décalage le plus important : on ne parle pas du contenu de la lecture, mais de son processus : ce qu’on associe à la lecture – gravures et reliures – univers des titres – matérialité de l’objet livre : ce qui permet d’amorcer la magie du texte, c’est encore une fois ce qu’on intercale entre l’objet et le locuteur : on ne décrit pas tout de suite le livre qu’on lit, mais on s’appuie sur son souvenir pour remonter vers soi-même et dire le contexte de la lecture : position du corps, odeurs ou bruits, lieux et personnes.

Dans cette page magnifique de Perec, il n’y a pas comme préalable la mémoire des livres, c’est de décrire le corps lisant qui déclenchera par continuité la présence des livres en tant qu’image, ou odeur, ou matière, puis enfin comme titre et – éventuellement – comme souvenir du contenu même. En évoquant la série des Tours de France de deux enfants, c’est l’imaginaire de l’aventure et du voyage qui surgit, pas ce que raconte le livre lui-même.

Perec n’en parle pas lui-même, mais étonnante convergence avec le texte de Proust, Journées de lecture écrit comme préface à sa première traduction de Ruskin, et qui ensuite va servir de matrice éclatée à Combray, puisqu’à mesure qu’il reprend ce texte dans la future Recherche il doit décrire un par un les lieux de ses lectures, et tout Combray semble s’écrire dans une strate superposée, bien plus large évidemment, des motifs d’abord tissés dans Journées de lecture. Et on sait comme les odeurs, les voix, les lumières (dehors, dedans, et de la pièce vide du grand-oncle aux recoins de la salle à manger, ou au petit cabiner avec les iris...).

 

7, le conditionnel



- extrait 13, p 99 : Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus... Puis je serais allé chercher mon cartable, j’aurais sorti mon livre, mes cahiers et mon plumier de bois, je les aurais p osés sur la table et j’aurais fait mes devoirs. C’est comme ça que ça se passait dans les livres de classe.

J’ai proposé bien souvent, en école primaire ou au collège, des variations sur ce « moi, j’aurais aimé… », en gardant au moins les deux premiers mots, mais toujours à partir du conditionnel...

La charge évidente du conditionnel de Perec : inventer ne peut tenir qu’à condition d’être ainsi à l’expérience de cette expérience extrême – on va inventer la vie qu’on aurait pu avoir, mais très près de l’expérience la plus commune ou voisine qui était à notre portée de vision ou de témoignage (images des manuels, autres enfants de la classe).

Et combien de fois, à Sciences Po ou en stage d’enseignants, découvrant l’usage non prémédité d’un conditionnel par un des participants, de reconvoquer ce passage de Perec permettait de lui faire prendre conscience d’une strate intime et souterraine de son texte, toute prête aux aventures ultérieures...

 

8, la biographie étoilée



- extrait 14, p46 : Et ma mère là-dedans, petite chose de rien du tout, haute comme trois àpommes, enveloppée quatre fois d’un châle tricoté, traînant derrière elle un cabas tout noir qui fait deux fois son poids

Pour son père (p 46) comme pour sa mère (p 49/51) Perec a d’abord, et pour lui-même, rédigé une notice biographique – ce qui concerne la vie du père ou de la mère, ou d’un autre proche, oncle ou grand-père ou grand-mère ou tante, comme par énoncé fixe, lapidaire – une phrase par temps – et c’est le premier temps d’écriture – par exemple quatre brefs paragraphes, un par période de quatre à six ans, mais, s’il s’agit du père ou de la mère, qui s’arrête impérativement avant la constitution de la nouvelle famille – voir proposition sur « Lambeaux »de Charles Juliet.


- extrait 15, p 60, note 19 :
19. Je n’arrive pas à préciser exactement les sources de cette fabulation : l’une d’entre elles est certainement La petite marchande d’allumettes d’Andersen..

Puis deuxième temps d’écriture : on reprend chaque paragraphe, et pour chaque paragraphe on en établit soi-même la critique : ce qu’on a avancé sans trop savoir – ce qu’on saurait pouvoir prolonger – un détail qu’on peut développer – c’est les 25 points de Perec de la p 53 à la p 62 : y compris juste une réserve comme « je ne dirais pas les choses de cette façon-là aujourd’hui ».

Note : dans le temps de lecture, possibilité de faire tout de suite exister le texte à deux voix, donc appelant le théâtre dès l’écriture même – effet renforcé si le dispositif d’interruption s’énonce textuellement : « précision… rectification… cela n’est pas tout à fait exact… » même si avec répétitions formelles.

Développement donc dans Perec, amplification étoile.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 septembre 2013
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