Siegfried Kracauer | une touche en moins sur la machine à écrire

un texte flamboyant de 1926 sur l’appropriation de la machine à écrire, entre technique, art et objet


Comme beaucoup d’autres probablement, j’ai connu le nom puis quelques écrits de Siegfried Kracauer par Walter Benjamin, dans sa Correspondance et ses essais. Ça suffit bien sûr comme passeport !

Il y a un livre repère, Les employés, lu autrefois, mais je serais en peine de le retrouver dans les planches du garage, même si je localise à peu près le coin où il doit voisiner avec Döblin, Kubin et d’autres.

Mais je n’ai pas lu, par exemple, le gros essai sur le cinéma : Théorie du film : rédemption de la réalité matérielle dont le titre me le rendrait déjà quasi obligatoire. Une fois de plus c’est Laurent Evrard, au Livre à Tours, parce que j’arrivais à la caisse avec ce livre rassemblant des essais de Döblin, L’art n’est pas libre, il agit, qui me l’a indiqué.

Proximité d’évidence avec le Sens unique de Benjamin. Kracauer raconte une séance de cinéma, un passage disparu dans Berlin, mais il y a aussi Carte postale, Vu de ma fenêtre, un autre texte s’appelle Analyse d’un plan de ville, il y a un texte sur les chômeurs et toutes les affiches ou titres les concernant, qui résonne de façon bien actuelle, Bureau de placement (si vous doutez de sa modernité, en voici la première phrase : « chaque classe de la société se voit attribuer un espace »), ou Salles chauffées, et puis des objets, le parapluie, le piano, et même les bretelles.

En atelier d’écriture, il m’arrive souvent – les pistes ne manquent pas – de solliciter les étudiants sur la notion d’objet urbain pauvre : il y a une magnifique et brève séquence de Kracauer sur la seule traversée d’un passage souterrain, pour rejoindre la gare de Charlottenbourg. La notion de tentative d’épuisement d’un lieu berlinois, quelques mères sous les voies, les murs, les inscriptions, les lumières, les bruits, le changement des perceptions quand on avance. Et le plus beau texte, un peu plus long, et qui justifie à lui seul de se procurer le livre, l’exploration des bureaux de placement berlinois : au pays des sans-emploi, qu’est-ce qui change pour le corps, la posture, les attentes, la hiérarchie parmi les autres corps, les éléments de langage aussi – et on est en 1927, alors que la dérive de 28-29 n’a pas encore commencé...

C’est évidemment le texte sur la machine à écrire qui m’a happé le premier, comme une gourmandise, dès la librairie. Ce n’est pas une nouveauté : 15 ans plus tôt, Proust fait déjà dactylographier ses textes. Quant à Benjamin, il parlera sans arrêt de ses achats de papier, de ses outils d’écriture, mais toujours à la main.

Dans ce texte de Kracauer, c’est la construction qui est belle, pour un lecteur de SImondon : en devenant l’instrument de l’écriture, elle est magique mais fétiche et opaque, ce qui dispense de se l’approprier. La panne est singulière : une touche annexe, qui ne sert qu’aux lettres accentuées du français (le circonflexe, au point qu’on découvre que le réparateur a appris des mots français uniquement pour cette situation...). Et le mouvement de fin : la machine réparée est devenue un objet – la technique maîtrisée, le rapport à l’écriture la traverse de façon transparente.

Peut-être que Kracauer, dans ce livre, est plus audacieux sur les notions de ville et d’espace qu’il ne l’est sur les lieux – mais la communauté avec Benjamin, plus lourd, pus dépouillé, et dont la pesanteur même va l’aider à décrocher plus large, est d’évidence. Ce qui se joue ici du rapport de la technique à l’écriture, par la médiation contrainte de l’objet, tiens ça fera du bien aux copains qui disent ne rien comprendre à leur ordi ou ne pas savoir paramétrer les css de leur blog...

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Siegfried Kracauer | Ma machine à écrire


Depuis peu, je possède ma propre machine à écrire. Je n’avais encore jamais possédé un tel instrument auparavant. Il aurait été inconcevable pour moi d’en faire l’acquisition. Certes pour la plupart des hommes ce n’est pas une difficulté. Ils entrent dans un magasin spécialisé, examinent les produits proposés et en choisissent un qui leur convient. Mais l’idée d’acheter une machine comme une cravate, de l’acquérir en somme sur la voie publique ne m’était jamais venue à l’esprit ; je la tenais pour insensée et la désapprouvais. C’est uniquement du fait d’un concours de circonstances particulier, qu’un simple sentiment de tact et d’humanité m’interdit de dévoiler, que cette machine échoua entre mes mains. Tel un petit chien sans maître, elle accourut vers moi. Il aurait été injuste de refuser de l’accueillir.

Dès le premier instant, j’aimai cette machine pour sa perfection. Elle est construite avec grâce, légère comme une plume et brille dans l’obscurité. Les tiges qui supportent les caractères ont la minceur des pattes de flamants roses. Lorsque je m’abîmais dans sa contemplation, ce qui arrivait souvent, j’avais constamment l’impression qu’on ne pouvait rien lui ajouter ni rien lui ôter ; elle était telle qu’elle devait être. Parfois après l’heure du coucher, je me glissais encore une fois hors du lit, j’ouvrais la boîte et posais la machine à côté de moi sur la chaise. C’est seulement ensuite que je m’endormais. Pendant quelques nuits je fus poursuivi par un mauvais rêve. Je rêvai qu’arrivant dans une ville étrangère — qui se trouvait dans le Sud, je m’en souviens très bien — j’avais expédié la machine comme bagage à main, exactement comme si c’était une valise. L’étourderie n’est pas un trait congénital chez moi, je suis plutôt pédant. La traversée de la ville fut une longue torture.

Pendant longtemps je n’osais pas utiliser la machine. Dans sa perfection elle m’apparaissait comme un être supérieur qui ne devait pas être détérioré par un mauvais usage. C’était toujours avec embarras — jadis aux débuts de notre relation — que je cajolais ses parties métalliques. Ce léger contact à lui seul me rendait heureux. Ou bien je faisais marcher les rouleaux et déplaçais les bobines. Lorsque les personnes qui me rendaient visite n’admiraient pas ma machine, je les haïssais.

Peu à peu, je m’habituais à elle. Mon commerce avec elle m’ennoblissait. Si auparavant j’avais souhaité exprimer quelque chose par écrit, je commençais à comprendre à présent que seule l’activité d’écrire considérée en elle-même est digne d’effort. Sur de grandes feuilles de papier d’une blancheur irréprochable, je figurais des colonnes de chiffres et des caractères qui ne contenaient pas la moindre ébauche de sens. En récompense de cette activité désintéressée qui rendait un hommage plein de tact à la perfection de ma machine, celle-ci était toujours prête à m’accueillir. Bientôt elle compta davantage pour moi qu’une femme ou que mes amis. Nous bondissions de la marge gauche de la feuille vers l’inconnu avant de revenir en arrière ; chaque bout de papier était couvert de chiffres. Les semaines glissaient sur nous. Nous passions des heures délicieuses au crépuscule, lorsque je cessais de voir clairement les touches. Je m’abandonnais alors à mon imagination, à la sensation qui m’emportait, et de merveilleuses images jaillissaient des signes d’imprimerie. Pareilles à des drapeaux de fêtes, elles flottaient au-dessus de clairs abîmes. Désormais les gens nous rendaient visite de plus en plus rarement. Ils ne comprenaient pas ces figures scripturaires et secouaient la tête d’un air pensif. Finalement ils cessèrent de venir. Je n’avais pas besoin d’eux ; pianoter sur les touches suffisait à mon bonheur. Souvent celles-ci continuaient de voltiger d’elles-mêmes, tant ma machine m’était unie de manière inséparable. Les feuilles de papier couvertes d’écriture s’amoncelaient dans ma chambre.

Un jour un événement imprévu se produisit : ma machine tomba malade. En vérité non pas la machine, et malade serait également beaucoup dire. Seule une petite touche manquait, une minuscule touche tout au bout du clavier. Elle s’élança en hauteur et s’arrêta, fatiguée, avant d’avoir atteint son but. Ma machine possède beaucoup de touches, et assurément on aurait pu se priver de la bonne marche de l’une d’elles. C’est celle qui contient l’accent grave, l’accent circonflexe et la cédille sans le c. Au point de vue du seul contenu, il s’agissait donc d’une touche qui était une bagatelle ridicule et que n’importe qui d’autre eût à peine remarquée. Mais pour moi cette touche-là précisément s’avérait indispensable, car elle me permettait d’exécuter toutes sortes de combinaisons particulières. Je frappais sur la cédille en continu et plaçais au-dessus l’accent circonflexe. Celui-ci apparaissait alors comme un toit suspendu au-dessus du vide d’où s’échappait une sorte de petite queue. Si je plaçais un -e dans l’intervalle, la cédille devenait superflue, et sous le toit le -c n’avait rien perdu. Cette occupation à des problèmes dont la délicatesse me plongeait dans un enchantement continuel fut contrecarrée par l’inertie de la touche. Je ne croyais pas à une maladie sérieuse. La machine était contrariée, aussi envisageais-je secrètement une sorte d’indisposition passagère. Vu la perfection de cet objet, des pensées coupables et des mouvements spirituels inavoués pouvaient avoir exercé sur lui une influence pernicieuse. C’est en vain que je me remémorai les jours et les nuits de notre cohabitation pour me prendre en faute. Dans une minute de faiblesse, avais-je donné l’apparence de l’indifférence ? Par une sollicitude redoublée, je cherchai à me réconcilier avec ma machine. Je me contraignis à la gaieté en sa présence et inventai de nouveaux jeux sur le clavier qui peut-être divertirent la tige brisée. Pourtant son état resta inchangé.

Un homme inconnu pénétra dans ma chambre. Pendant ces derniers jours l’agitation m’avait chassé de la maison. Même si je dissimulais scrupuleusement mon inquiétude, elle avait pu attirer l’attention de telle ou telle connaissance au café. À la fin on m’avait envoyé cet homme ; c’était seulement ainsi en tout cas que sa présence pouvait s’expliquer de manière naturelle. Ses traits étaient grossiers, sans manquer pourtant d’une certaine bonhomie populaire ; il portait une grosse serviette noire sous le bras. L’homme demanda à voir ma machine qui gisait abandonnée sur le lit. Conscient de mon impuissance, je me contentai de l’observer avec acuité. Comme il déambulait à travers la pièce, il détruisit par inadvertance plusieurs feuilles de papier qui, faute de place, étaient étendues sur le sol. Il ouvrit la boîte en un tour de main.

Pour détourner l’homme de son projet, je parlai sans arrêt. « Est-ce que ça n’est pas une merveilleuse machine ? », dis-je nerveusement, « certes une touche ne va pas bien pour le moment ; je sais, mais je n’en ai pas besoin du tout, elle est si sensible, il faut que vous sachiez ça, il suffirait d’en prendre soin et d’être bon avec elle, je sais parfaitement qu’elle se ranimera d’elle-même quand seront remplies certaines conditions qui sont tout près de se réaliser, il faut que vous sachiez ça. » — L’homme ne me répondit pas. Il posa la serviette sur la chaise, souleva ma machine et la contempla par en dessous avec des regards de connaisseur. Mon sentiment de honte était à vif. Moi qui pourtant vivais avec ma machine, je n’en avais encore jamais inspecté les dessous avec des regards pareils aux siens. Maintenant il s’adressait à moi, peut-être aussi n’était-ce qu’un monologue. Je devais avoir appuyé trop fort sur une touche ou détruit la tige. Confus, je regardai le sol. Les apparences parlaient contre moi.

D’un air pensif, l’homme déploya le contenu de sa serviette. Un éclat en jaillit qui me fit souffrir. Il émanait des tournevis géants et des pinces, semblables à des forceps. Je ne voulais pas voir et pourtant j’étais fasciné par les courbes puissantes de l’acier. L’homme retroussa ses manches, il me rappelait le médecin de famille qui un jour m’avait opéré, lorsque j’étais enfant. Avec ses doigts lourds, il prit la patte de flamant rose blessé et la redressa. Elle resta craintivement dans la position qu’il lui avait imprimée. Les tiges voisines partagèrent son sort. Après quelques autres manipulations, l’homme m’appela et me dit de regarder à l’intérieur. Jusqu’ici je m’étais contenté de nettoyer les parties extérieures avec une petite brosse pour les faire briller. Maintenant un prodige s’étalait sous mes yeux, rien que des petites spirales et des vis, le monde dans une goutte d’eau. J’étais touché et je n’avais pas honte.

Les terribles instruments commençaient à présent à fouiller dans les entrailles de la machine. Je m’étais détourné, le spectacle était insupportable. De loin j’entendais les craquements des pinces d’acier et il me semblait que l’écho gémissait légèrement. La colère me saisit ; mais j’étais trop lâche pour l’exprimer. Elle se résuma à un unique souhait : que la machine soit détruite. C’est ma machine, pensai-je, et elle est au pouvoir d’un étranger qui en a une conception purement mécanique. Mais si c’est ma machine, ma douce machine avec laquelle j’improvisais jadis au crépuscule, elle ne saurait survivre à cette intrusion. L’étranger doit l’anéantir, je souhaite qu’il la mette en pièces. Puis je rassemblerai les morceaux, je les envelopperai dans des feuilles de papier immaculé, et je conserverai le paquet dans mon tiroir.

Il devait s’être écoulé au moins une demi-heure. L’homme avait rassemblé ses instruments et fixé d’aplomb une de mes feuilles de papier sur la machine, sur laquelle extérieurement on ne remarquait rien de particulier. Il tapait, comme les gens ont coutume de dire. Sans vraiment regarder, je vis que la touche marchait. Sur le papier on lisait fête, ça, maître, ma chère [1]. L’homme expliqua que, par l’intermédiaire d’une formation privée, il avait assimilé tous les vocables français indispensables à des réparations appropriées. Il m’avertit des différences qui existent entre les produits, qu’il connaissait tous. On doit savoir manier les machines. Il est préférable de ne pas frapper trop fort sur les touches.

Ma machine était en bon ordre ; la machine était réparée. Un étranger était venu à elle avec brutalité, et aussitôt elle était toute à sa dévotion. Il lui était parfaitement indifférent que j’aie employé toutes mes forces à prendre soin d’elle. Mon amour pour la machine à écrire s’éteignit. Elle était seulement une de ces nombreuses machines, toutes fabriquées artificiellement et susceptibles d’être réparées au gré des besoins. Si l’une venait à s’user, on pouvait en acheter une autre. Cela ne valait pas la peine de la regretter. Il y a des usines et des magasins, on dispose du choix entre des marques nationales et étrangères.

Je retourne parmi mes semblables et recherche des plaisirs modestes dans la compagnie des femmes. J’utilise la machine comme un objet. Mes écrits se composent de correspondances, de comptes et de considérations plaisantes. Mes amis sont contents de moi, parce qu’ils comprennent mes textes et que la chambre est toujours balayée.

 

Siegfried Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, traduction Jean-François Boutout, © Les Belles Lettres, sept 2013.

[1En français dans le texte. NdT.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er octobre 2013
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