Charles Baudelaire | rêve du 13 mars 1856

« C’est un monstre né dans la maison, et qui se tient éternellement sur un piédestal. »


Blanchot, dans Faux Pas (« L’échec de Baudelaire »), y voit un précurseur du texte surréaliste : on comprend ce qu’il veut dire, cette écriture flux, serrée, acceptant d’engouffrer les images qui la précèdent dans l’expérience mentale (celle du rêve, ou sa recréation scripturale), mais aussi la barrière levée devant tous les interdits, sexe et prostitution comptant moins que sa propre inscription de sujet dans l’histoire.

Ce texte fascine aussi parce qu’on y retrouve Baudelaire en écrivain de métier, avec des textes à livrer (ce livre obscène), qu’on y trouve des maisons (ou plutôt : des intérieurs de maison, comme Proust dira de Dostoïevski qu’il était un grand inventeur de maisons) supposant autour d’elles la promiscuité et la compacité et l’obscurité de la ville.

L’étonnement considérant le fait suivant : Baudelaire ne recopie pas (tout est fou, tout est brut), mais écrit pour envoyer à Asselineau, certes un de ses amis, mais quand même un homme moyen. L’écriture du rêve permise parce que – du même mouvement – on l’écarte de soi.

Or, combien de figures ici, sur la ville, sur le livre et l’obscène, sur le progrès mais aussi une de ces fabuleuses inscriptions oniriques qui feront Symptômes de ruine [1], disparaissent alors des chantiers en cours de Baudelaire pour devenir la seule possession de leur destinataire ?

En notant bien que nous ne le saurons jamais, les déménagements, la maladie ensuite, ayant causé la disparition des cartons de papiers dont parle régulièrement Baudelaire.

Mais quand même cet axiome : quand survient à Baudelaire un texte en rupture totale avec l’écriture de son temps, il n’a pas forcément la capacité de le reconnaître comme territoire pour son oeuvre, ou seulement sa prose, il le laisse à l’écart du corpus principal.

C’est sur ce rêve – célèbre – que Michel Butor a écrit 150 pages d’improvisation, un livre tout aussi canonique et trésor de nos bibliothèques maintenant que l’édition originale si difficile à trouver : Histoire extraordinaire : sn rêve de Baudelaire. Je ne reproduis pas d’extrait de Butor, mais peut-être nous lègue-t-il par l’existence même de ce livre une position neuve de lecteur (comme Baudelaire parle ici de position du monstre) : savoir pour chaque ligne qu’on lit de cette brève page, qu’il serait à nous aussi possible de trouver en nous des ressources pour en parler tout un livre. Qu’on veuille bien au moins l’imaginer alors, le temps de lire...

Et si Butor ne l’avait pas écrit, ce livre, comme on s’y lancerait bien.

FB

 

 

Charles Baudelaire | rêve du 13 mars 1856


À CHARLES ASSELINEAU
Jeudi 13 mars 1856.

Mon cher ami, puisque les rêves vous amusent, en voilà un qui, j’en suis sûr, ne vous déplaira pas. Il est 5 heures du matin, il est donc tout chaud. Remarquez que ce n’est qu’un des mille échantillons dont je suis assiégé, et je n’ai pas besoin de vous dire que leur singularité complète, leur caractère général qui est d’être absolument étrangers à mes occupations ou à mes aventures personnelles me poussent toujours à croire qu’ils sont un langage quasi hiéroglyphique dont je n’ai pas la clef. Il était (dans mon rêve) 2 ou 3 heures du matin, et je me promenais seul dans les rues. Je rencontre Castille, qui avait, je crois, plusieurs courses à faire, et je lui dis que je l’accompagnerai, et que je profiterai de la voiture pour faire une course personnelle. Nous prenons donc une voiture. Je considérais comme un devoir d’offrir à la maîtresse d’une grande maison de prostitution un livre de moi qui venait de paraître. En regardant mon livre que je tenais à la main, il se trouva que c’était un livre obscène, ce qui m’expliqua la nécessité d’offrir cet ouvrage à cette femme. De plus, dans mon esprit, cette nécessité était au fond un prétexte, une occasion de baiser en passant une des filles de la maison, ce qui implique que, sans la nécessité d’offrir le livre, je n’aurais pas osé aller dans une pareille maison. Je ne dis rien de tout cela à Castille, je fais arrêter la voiture à la porte de cette maison, et je laisse Castille dans la voiture, me promettant de ne pas le faire attendre longtemps. Aussitôt après avoir sonné et être entré, je m’aperçois que ma pine pend par la fente de mon pantalon déboutonné, et je juge qu’il est : indécent de me présenter ainsi même dans un pareil endroit. De plus, en me sentant les pieds très mouillés, je m’aperçois que j’ai les pieds nus, et que je les ai posés dans une mare humide au bas de l’escalier. Bah ! — me dis-je, — je les laverai avant de baiser, et avant de sortir de la maison. — Je monte. — À partir de ce moment, il n’est : plus question du livre. —

Je me trouve dans de vastes galeries, communiquant ensemble, — mal éclairées, — d’un caractère triste et fané, — comme les vieux cafés, les anciens cabinets de lecture, ou les vilaines maisons de jeu. Les filles, éparpillées à travers ces vastes galeries, causent avec des hommes, parmi lesquels je vois des collégiens. — Je me sens très triste et très intimidé ; je crains qu’on ne voie mes pieds. Je les regarde, je m’aperçois qu’il y en a un qui porte un soulier. — Quelque temps après, je m’aperçois qu’ils sont chaussés tous les deux.

Ce qui me frappe, c’est que les murs de ces vastes galeries sont ornés de dessins de toute sorte, — dans des cadres. — Tous ne sont pas obscènes. — Il y a même des dessins d’architecture et des figures égyptiennes. Comme je me sens de plus en plus intimidé, et que [je] n’ose pas aborder une fille, je m’amuse à examiner minutieusement tous les dessins.

Dans une partie reculée d’une de ces galeries, je trouve une série très singulière. Dans une foule de petits cadres, je vois des dessins, des miniatures, des épreuves photographiques. Cela représente des oiseaux coloriés avec des plumages très brillants, dont l’œil est vivant. Quelquefois, il n’y a que des moitiés d’oiseaux. — Cela représente quelque fois des images d’êtres bizarres, monstrueux, presque amorphes, comme des aérolithes. Dans un coin de chaque dessin, il y a une note. — La fille une telle, âgée de ...., a donné le jour à ce fœtus en telle année ; — et d’autres notes de ce genre.

La réflexion me vient que ce genre de dessins est bien peu fait pour donner des idées d’amour.

Une autre réflexion est celle-ci : Il n’y a vraiment dans le monde qu’un seul journal, et c’est Le Siècle, qui puisse être assez bête pour ouvrir une maison de prostitution, et pour y mettre en même temps une espèce de musée médical. — En effet, me dis-je soudainement, c’est Le Siècle qui a fait les fonds de cette spéculation de bordel, et le musée médical s’explique par sa manie de progrès, de science, de diffusion des lumières. Alors je réfléchis que la bêtise et la sottise modernes ont leur utilité mystérieuse, et que souvent ce qui a été fait pour le mal, par une mécanique spirituelle, tourne pour le bien.

J’admire en moi-même la justesse de mon esprit philosophique. Mais parmi tous ces êtres, il y en a un qui a vécu. C’est un monstre né dans la maison, et qui se tient éternellement sur un piédestal. Quoique vivant, il fait donc partie du musée. Il n’est pas laid. Sa figure est même jolie, très basanée, d’une couleur orientale. Il y a en lui beaucoup de rose et de vert. Il se tient accroupi, mais dans une position bizarre et contournée. Il y a de plus quelque chose de noirâtre qui tourne plusieurs fois autour de lui et autour de ses membres, comme un gros serpent. Je lui demande ce que c’est, il me dit que c’est un appendice monstrueux qui lui part de la tête, quelque chose d’élastique comme du caoutchouc, et si long, si long, que s’il le roulait sur sa tête comme une queue de cheveux, cela serait beaucoup trop lourd et absolument impossible à porter, — que dès lors il est obligé de le rouler autour de ses membres, ce qui d’ailleurs fait un plus bel effet. Je cause longuement avec le monstre. Il me fait part de ses ennuis et de ses chagrins. Voilà plusieurs années qu’il est obligé de se tenir dans cette salle, sur ce piédestal, pour la curiosité du public. Mais son principal ennui, c’est à l’heure du souper. Étant un être vivant, il est obligé de souper avec les filles de l’établissement, — de marcher en chancelant avec son appendice de caoutchouc jusqu’à la salle du souper, — où il lui faut le garder roulé autour de lui, ou le placer comme un paquet de cordes sur une chaise, car s’il le laissait traîner par terre, cela lui renverserait la tête en arrière. De plus, il est obligé, lui, petit et ramassé, de manger à côté d’une fille grande et bien faite. — Il me donne du reste toutes ces explications sans amertume. — Je n’ose pas le toucher, — mais je m’intéresse à lui.

En ce moment, — (ceci n’est plus du rêve) ma femme fait du bruit avec un meuble dans sa chambre, ce qui me réveille. Je me réveille fatigué, brisé, moulu, par le dos, les jambes et les hanches. – Je présume que je dormais dans la position contournée du monstre. – J’ignore si tout cela vous paraîtra aussi drôle qu’à moi. Le bon Minot serait fort empêché, je présume, d’y trouver une disposition morale.

Tout à vous.

[1Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre. Des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. – fissures. Lézardes, humidité provenant d’un réservoir situé près du ciel. – Comment avertir les gens, les nations ? Avertissons à l’oreille les plus intelligents.
Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. – Je calcule, en moi-même, pour m’amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, de marbres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d’ossements concassés. – Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir.


_ tiers livre, grandes pages © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 octobre 2013
merci aux 1398 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page