l’invitation : Rebollar contre Berlol

une réflexion sur blogs et littérature


Chaque semaine, j’invite un ami artiste dans Tiers Livre. Les chercheurs Internet en font partie.

Le texte ci-dessous est né d’une demande de Grapheus, pour un dossier de la revue Encres de Loire. Ce dossier ayant été repoussé à six mois, il me semble important de mettre en circulation cette analyse très synthétique de Patrick Rebollar, sur les pratiques d’interactivité dans le domaine littéraire virtuel, resituées dans leur contexte historique (brève histoire, mais qu’il nous importe de démêler pour penser notre propre action Internet) : dans six mois, la réflexion commune aura progressé, on saura leur proposer autre chose (devait paraître aussi une suite d’extraits de mon texte sur Internet et le livre). L’analyse de Berlol, concernant les questions d’identité, de media, est aussi en partie polémique et ouvre à discussion : voir ce qu’il me sert à la fin !

Cette mise en ligne aurait pu se faire sur son propre Journal littéréticulaire : mais nous travaillons tous, depuis le début d’Internet, dans l’idée d’une communauté virtuelle, c’est une façon de la manifester. Cela aurait pu être dans les dossiers de remue.net (Patrick Rebollar participe au collectif remue.net), mais j’ai proposé à Patrick plutôt cet à-côté : une des choses qui m’émerveille le plus dans Internet, c’est justement le paradoxe que malgré l’usage géant, pour chaque niche ou spécialité il n’existe par des figures bien précises.

On trouvera en liens la plus grande partie des sites cités ci-dessous par Patrick Rebollar.

FB


ANONYM@T & BÉNÉVOL@T SONT DANS UN BATEAU...

Par Patrick REBOLLAR

« Alors ? On cède à la mode des mots arobasés ? », me direz-vous... « Que nenni ! », vous rétorqué-je. Attendez plutôt. Nous sommes tous embarqués dans ces nouvelles technologies. Alors voyez...

Quand j’ai proposé ces mots, en 2001-2002, il s’agissait de nommer des phénomènes apparentés aux termes sans l’arobase et de mesurer l’écart, le jeu, la vibration. Aujourd’hui, quelques enjambées technologiques plus tard, qu’en est-il de ces effets d’anonymat dans les réseaux électroniques ? Ont-ils engendré d’intéressantes interactions ? Sont-ils causes de nouvelles misères identitaires ? Et y a-t-il toujours autant de bonne volonté dans le bénévolat des réseaux informatiques ?

Pour ne pas parler dans le vide, je limiterai mon propos au domaine littéraire de l’internet francophone, celui que j’appelle littéréticulaire, englobant les sites de langue française relatifs à la littérature et à l’édition, à la critique, la recherche et l’enseignement, quelle que soit leur localisation géographique, qu’il s’agisse de professionnels, d’amateurs ou d’écrivants indéterminés, de sites institutionnels, commerciaux, communautaires, individuels, de wikis ou de blogs - et, pour ne pas partir dans tous les sens, en restant lié à l’écriture quotidienne du Journal LittéRéticulaire.

Car il y a maintenant une histoire de l’anonym@t et du bénévol@t - une belle galerie de naïfs et de balafrés. Tandis que les couches technologiques se déposent les unes sur les autres depuis une quinzaine d’années, que les comportements s’hybrident, se renouvellent ou se détériorent, on ne peut décrire 2006 sans y voir les multiples effets de cette historicité.

Dans les années 1995-2000, l’internet littéraire francophone était le produit mi-savant mi-ludique d’un petit nombre de littéraires, plutôt mal vus de leur hiérarchie quand ils en avaient une, passionnés et attentifs à la restitution du passé (sites Athena, ABU, débuts de Gallica, concordances Balzac et Rabelais d’Étienne Brunet) comme à la création contemporaine (en gros, de Renaud Camus à Lucie de Boutiny, en passant par Silvaine Arabo). Les acteurs de l’édition et la plupart des écrivains étaient encore réticents ou hostiles à l’internet, qu’on leur parlât de valorisation du patrimoine, de vente en ligne ou d’écritures nouvelles. Dans un contexte de total vide judiciaire, l’anonym@t des pseudonymes se voulait ludique (devine-moi), stylistique (dandysme de réseau) ou narcissique (compenser des frustrations), plus rarement requis pour la protection. Les commentaires qui s’échangeaient dans les forums et les listes de discussions, voire par courriels individuels, étaient volontiers emportés, goguenards, insultants même, ce qui n’empêchait pas de passionnants points de vue de s’exprimer. Et de déboucher de temps en temps sur des collaborations, des offres de services gratuits, des échanges d’œuvres numérisées ou de mémoires de recherche. Il en naissait parfois des sites web écrits à plusieurs, dont aucun n’avait de nom connu et dont les participants pouvaient éventuellement ne s’être jamais vus. Certains de ces collectifs informels allèrent même jusqu’à se constituer en association pour offrir un service permanent et mieux défini (ce fut le cas du Terrier, de Zazieweb ou de Remue.net, par exemple). Le bénévol@t pouvait aussi rester solitaire et offrir à la collectivité invisible des sites consacrés à des auteurs (Lautréamont, Rimbaud, Angot, etc.), des périodes ou des genres (XIXe siècle, la Chronologie littéraire 1848-1914, le Club des poètes ou le Labyrinthe), ou un portail sélectif et critique.

Tout cela avant que n’apparaissent les sites littéraires dits officiels (des institutions, éditeurs, auteurs, etc.), c’est-à-dire dans un mode de penser le réseau où l’identité, qu’elle soit réelle, masquée ou cachée, n’est pas a priori un marqueur de légitimité ou de notoriété.

Vers 2000-2002, le champ d’action (lecture et écriture) s’est élargi à proportion du nombre d’acteurs, alors que les intérêts en notoriété ou en numéraire devenaient sensibles. Aux pionniers que je viens d’évoquer, qui pour certains s’institutionnalisaient, se démoralisaient ou se reconvertissaient, sont venus s’ajouter en nombre les nouveaux connectés, qui ignoraient cette sociologie d’anonym@t et de bénévol@t et croyaient que tout était institutionnel, précisément parce que les institutions (ministères, villes, régions, entreprises, universités, bibliothèques, presse, etc.) faisaient massivement savoir qu’elles étaient (enfin) dans l’internet - ou « sur Internet », comme beaucoup continuent à dire. Il arrivait aussi qu’avec exagération ceux qui croyaient s’y connaître réprimandassent les nouveaux venus, se sentant gardiens d’un ordre établi, renvoyant ces derniers à des sites de netiquette alors que de nouvelles pratiques étaient en train de se mettre en place : l’anonym@t servait aux forums mais il servait aussi aux sites de piratage ou de troc (peer to peer), il fallait pragmatiquement en avoir plusieurs, d’où une certaine confusion dans la gestion individuelle ; en revanche, le bénévol@t se faisait plus rare, ou plus chiche à mesure qu’il y avait davantage à consommer gratuitement (la presse et les journaux télé, par exemple). Parmi ces nouveaux connectés, il y avait aussi quelques écrivains, beaucoup d’universitaires et de journalistes, d’où une importante apparition de revues, entièrement ou partiellement électroniques. Cela provoquait aussi une présence accrue de noms connus, susceptibles d’attirer encore plus de personnes dans l’internet littéraire francophone tout en bouleversant l’équilibre psychologique d’un monde où l’on s’était senti bien, un temps, entre gens pas ou peu connus (ce qui est différent de gens inconnus ou gens quelconques...).

Peu d’auteurs ouvrirent eux-mêmes leur site internet (J. Ancet, F. Bon, P. Bouvet, J.-F. Paillard, M. Winckler...), mais beaucoup contribuèrent à des pages qui leur étaient consacrées, à des sites amis, des revues électroniques et des forums temporaires. À ma connaissance, aucun paiement de prestation n’était demandé ni pour faire une page, entre amis, ni pour intervenir sur un site, entre copains... En revanche, beaucoup d’aspirants écrivains, notamment poètes et nouvellistes, s’installèrent en ligne en attendant d’intéresser d’éventuels éditeurs ou directeurs de revues, avec plus ou moins de succès (Th. Beinstingel, R. Juldé, par exemple).

Des ponts entre littérature et autres arts, qui ont existé dès les premiers sites web, sont devenus des galaxies où se perdre délicieusement (par exemple, le site du Désordre, de Philippe De Jonckheere). Ici mieux qu’ailleurs, s’illustre alors l’idée qu’au bénévol@t du créateur de pages correspond congruement l’anonym@t des milliers de visiteurs. En effet, à la question : « Pourquoi faire ces pages web ? (alors que l’on a assurément autre chose à faire...) », répond la question : « Pourquoi chercher de telles pages et s’y plaire ? (alors que l’on a assurément autre chose à faire...) »

Après 2002, s’ouvre l’ère du tous-connectés — même si ce n’est pas vrai, les médias le disent — et un plus grand nombre d’auteurs franchissent la barre du web (A. Reyes, Ch. Delaume, Ch. Fiat, P. Fleutiaux, V. Novarina, et beaucoup d’autres). Une affluence de fans se développe autour de quelques sites, accentuant le déséquilibre entre ce que l’on pourrait appeler hyperonym@t et anonym@t, ouvrant en fait l’ère de la notoriété réticulaire. Dans les discussions de forums puis dans les commentaires de blogs, les avis sans discernement et les positions partisanes polluent autant que les publicités, directes ou déguisées, au point qu’il reste peu de place pour une honnête conversation et que beaucoup abandonnent le terrain (généralement pour tenter autre chose ailleurs...).

Dans le même temps, ceux qui ont obtenu une notoriété par leur rôle de pionniers du web se trouvent frustrés par le succès de grands noms de l’édition qui s’improvisent spécialistes de l’internet (Pierre Assouline, récemment invité à des tables-rondes pour ses compétences en matière de réseau et de blog, n’a pas fait l’unanimité, loin s’en faut).

Mais ce qui se prépare vers 2004 est beaucoup plus radical pour le bénévol@t et l’anonym@t : c’est l’arrivée des nouveaux outils web (blogs, wikis), plus dynamiques et plus interactifs, plus faciles à utiliser aussi, même en tant que créateur de sites et de contenus web, à quoi correspond bien sûr l’offre de haut débit à la maison (maintenant associée au câble télé et au téléphone). Ces conditions permettent, même en restant dans le champ littéraire, une explosion de la participation (anonyme et bénévole), entraînant sa diversification : une partie se perd en fragmentation (semer des dizaines de petits commentaires dans différents blogs et forums sans pouvoir suivre les discussions), une autre partie mute en spécialisation (blogueurs que la notoriété professionnalise et qui demandent à être rémunérés), une grande part devient une consommation-production de contenus gratuitement disponibles dans des proportions jamais imaginées (émissions de radios et de télévisions de divers pays francophones, lectures individuelles numérisées de textes, archives de revues, recherche en plein texte y compris dans des sites de librairies commerciales, etc., en sus de tout ce qui existait déjà). L’invention du fil RSS, qui permet d’acheminer instantanément à l’usager les informations de mises à jour de tous les sites choisis parmi ceux qui proposent ce fil, permet en effet d’optimiser le temps de connexion alors que l’offre devient infinie.

Les blogs littéraires, para-littéraires et péri-littéraires sont devenus en deux ans des univers d’une grande complexité, proposant, au choix, l’exploration d’une discipline, la description égotique du monde alentour, un florilège anonyme de lectures commentées, une chronique insolente du tout-monde et du tout-littéraire, que sais-je encore... Les commentaires qui leur sont consubstantiels révèlent, au sens propre, la présence anonyme et plurielle des lecteurs, bénévoles donneurs de leur temps, qui sont autre chose que des lecteurs tels que nous les connaissons devant un livre qui est une matière inerte. Nous ne savons pas encore comprendre cela ; c’est un de ces lieux où se nouent anonym@t et bénévol@t. Avec des risques : la variété des contextes de lecture (situations personnelles et matérielles, en temps réel) provoque de nombreux malentendus, et si des kyrielles de commentaires rétro-discursifs peuvent en venir à bout, elles n’effacent pas les blessures narcissiques... d’où une prudence accrue des commentateurs depuis 2005.

Revenons en territoire connu, où se prépare une autre bataille. Comment le monde de l’édition pourra-t-il faire face à In Libro Veritas (et à ses éventuels copieurs ou successeurs) ? Cette plateforme d’auto-édition, grâce à de nouveaux outils web, propose la composition et l’impression de livres à la demande, en même temps que la mise en ligne, à coût modique et sans frais d’inscription. Dans ce cas, s’écartant du modèle classique de l’édition à compte d’auteur, c’est le bénévol@t du créateur de site, Mathieu Pasquini, qui ouvre la porte du livre à un anonym@t d’écrivains et d’écrivants que l’édition classique ne peut ni gérer ni tolérer.

Dernier exemple de mutation difficile, la presse, dont le contenu littéraire est de notoriété publique. La presse traditionnelle se trouve, dans l’internet, occuper une position inconfortable et paradoxale : devenant payante même en ligne, elle tente d’offrir des services et des avantages (blogs, forums, mise en valeur d’internautes) dont le succès potentiel repose sur la notoriété du titre, alors que celui-ci se vend de moins en moins dans les kiosques. Outre le modèle économique qui ne semble pas viable, c’est le modèle symbolique des signatures qui paraît souffrir (et qui est précisément l’inverse du couple anonym@t-bénévol@t). La multiplicité des propos de dénigrement des médias dans les blogs et les sites web, voire dans les forums web que ces médias proposent, n’est pas de nature rassurante pour ceux qui y travaillent, qui entendent les balles siffler mais qui ne comprennent pas quand et comment ils sont devenus des cibles. La notoriété a d’ailleurs de tout temps provoqué des réactions diverses et changeantes, l’internet n’y fait pas exception, bien au contraire.

Par cette perspective historique quelque peu cavalière, j’ai souhaité montrer qu’il existe bien un anonym@t qui n’est pas nécessairement anonyme, au sens strict, mais qui ouvre un éventail de postures à l’identité individuelle, éventail nécessaire pour (se) vivre dans les différentes dimensions qu’offre l’internet, littéraire ou autre. Beaucoup d’entre nous ne maîtrisent pas encore les outils techniques ni surtout les outils psychologiques que requièrent ces nouvelles dimensions humaines. Il est ainsi courant de nos jours qu’un individu muni d’un pseudonyme — incognito — prenne cependant peur ou soit blessé par des propos tenus contre lui dans un blog ou sur un forum ; cela veut bien dire que son anonym@t ne le protège pas à ses propres yeux, que son for intérieur est mêmement accessible, alors que la honte publique ne peut l’accabler. En revanche, d’autres personnes utilisent plusieurs pseudonymes pour répandre confusément les mêmes insanités dans de nombreux lieux virtuels, avec le même style, parfois reconnaissable à leur insu. Les richesses réticulaires ne peuvent rien contre cette misère, dont l’anonym@t devient alors un accélérateur. Heureusement, lié à cet anonym@t, existe chez d’autres la possibilité d’un bénévol@t, qui consiste à donner de son temps et de ses connaissances par différents moyens réticulaires pour le simple (?) plaisir de les partager, pour l’agrément de se savoir ensemble par la pensée et par le don, à n’importe quelle heure, alors même que l’on continue à jouir de sa tranquillité chez soi.

Le fait d’être connu n’y fait rien, d’être riche ou pauvre non plus. Je prétends par exemple (et suis prêt à le démontrer) que le François Bon, anonyme et bénévole des sites du Tiers Livre, du Tumulte et de Remue.net n’est pas le même que le François Bon qui publie des livres en papier, s’occupe de ses enfants et paie ses impôts. Plus exactement, il est de ces rares personnes qui ont choisi comme pseudonyme leur nom véritable, et dont l’anonym@t cache l’hyperonym@t. Leur masque est fait de leur propre peau — et ils en jouent à toutes les connexions.

© Patrick Rebollar - 2006

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