creative writing | donnez-leur à manger (au vaporisateur)

Malt Olbren propose ici deux exercices successifs où, pour donner relief et consistance à la scène, aux personnages et au dialogue, on les décrit à table


Malt Olbren, A creative writing no-guide
sommaire général.

 

Dans la salle à manger brune, que parfumait
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise. En mangeant, j’écoutais l’horloge, – heureux et coi.
La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,
– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Arthur Rimbaud

 

C’est un exercice basé sur le dialogue, mais que je recommande (quand je dis que je recommande, disons qu’ici vous n’avez pas le choix) aussi bien pour le travail de la narration que pour celui du théâtre. Voire même votre saint cinéma.

Pourquoi ? Parce que, côté narration, trop de textes qu’on m’apporte voient l’affaire de trop loin. Ils n’ont pas les mains qui collent, et le tablier qui sent. Parce que, côté théâtre, ce sont de grandes envolées pour acteur aux vêtements et cheveux qui flottent, mais soufflez dessus et son petit nuage l’emporte à deux kilomètres débiter les mêmes prodiges lyriques à vos voisins, bon débarras.

Reprenons notre démarche de base. On n’écrit pas. On s’assoit, on se met devant la fenêtre, on ferme les yeux un moment, ou bien on va marcher en ville tout en pensant à autre chose, mais au bout de 24 heures (j’entends : y compris pour celles et ceux qui sont restés assis), vous avez repassé dans votre tête, romans, nouvelles, romans et nouvelles américains puis romans et nouvelles étrangers, et pièces de théâtre (là, prenez l’ordre inverse, et commencez par Tchékhov – d’ailleurs aussi bien ses nouvelles que ses pièces) où devant vous, en plein texte, les personnages sont affairés à manger. Je vous explique manger ? Pas le snack qu’on avale sur son ordinateur entre deux phrases, avec le café qui se renverse sur le clavier. Manger est une activité qui requiert les mains et la bouche, mais est avant tout une activité sociale : on est ensemble, il y a un début et une fin, un service, et on parle.

Vous l’avez, votre liste ? Vous avez pris le temps de relire par exemple La promenade au phare de Virginia Woolf ?

Maintenant, ouvrez votre boîte à outils, et prenez un texte auquel s’applique le défaut (je sais, vous écrivez sans défaut et aviez de bonnes raisons de vous y prendre ainsi) désigné plus haut. Ou saisissez-en seulement l’idée initiale, la première intention, ou situation.

Vous vous réjouissez, vous vous dites : le cher bon vieux maître aujourd’hui ne nous embêtera pas – je choisis le bar, le diner, le restaurant ou la cuisine du chalet de grand-pa’ face au lac, ou pourquoi pas l’affluence au restaurant de l’université, ou ce petit japonais de la rue derrière, et je refais le même dialogue, les mêmes envolées.

Ce serait trop simple, non ?

Ce que je vous demande, c’est de faire manger vos personnages. De vous couler dans la matérialité du temps qu’est le service du repas, et de vous couler dans la matérialité des silences où chacun aura le nez dans son assiette : on ne parle pas la bouche pleine, disent nos amis français. Le temps de manger, c’est faire le récit du silence de penser, tenu dans la même temporalité que celle du corps, privé un instant de mouvement (il en reste, des mouvements : les doigts, les regards, les pieds, le visage, l’attente, le repos).

Vous vous dites : super, ce matin, le cher vieux maître ne nous embêtera pas trop, entrée plat dessert et lui qui aime bien sa petite bouffe, disent nos amis français, on lui fait le récit du dernier repas de famille et on est ok pour la semaine jusqu’au prochain cours.

Non, parce que Malt Olbren vous fait aussitôt la proposition suivante : ce qui touche au repas, vous n’en parlerez pas. Oh, bien sûr, vous tricherez : des éclats, des reflets, des goûts et des dégoûts, et traités comme des avant et des après, puis la socialité même de ce qu’on partage, ou que vous risquiez un passe moi le sel (dans la version anglaise : bring the mayonnaise) pourquoi pas. Mais imaginez, dans votre saint cinéma, que vous demandiez à vos acteurs de jouer le repas, sans table ni assiettes, juste leurs gestes, visages, postures, attentes : ah oui, là il y a soudain à écrire.

Ils ont des choses importantes à se dire : allez parler de votre passion intérieure quand le personnage d’en face se lèche les deux doigts après son poultry (à cause de la mayonnaise, justement) : tout sera dit, mais tout sera dit autrement.

Facile, dites-vous ? Dites-vous au contraire qu’aujourd’hui je vous fais cadeau d’un exercice qui vous fait traverser le couloir des grands.

Il y a quoi sur les murs ? D’où viennent les faïences ? Quel mauvais jeu de mot vient agrémenter la carte plastifiée du diner ? Et la tête de la fille qui préfère parler au gars derrière le guichet passe-plat, que de vous apporter votre addition ? Ou la tête de requin du patron, et ce foulard qu’il met pour dissimuler comme il peut un peu trop de calvitie ?

Ou les plats en eux-mêmes : faites donc en une minute, non pas l’inventaire de ce que vous avez mangé en un an (très bon exercice, cependant, pour agrémenter trois heures de Greyhound tremblant et grondant quand vous repartirez dans vos familles pour les vacances), mais la liste très restreinte des plats (NdT : Olbren avait bien sûr, au moment de la rédaction de son fameux polycopié, parfaite connaissance de cet inventaire proposé par Perec, il aurait été incollable aussi sur le rôle métaphorique et la description du boeuf en gelée servi par Françoise à Norpois chez Proust, comme des banquets de Flaubert, « qui ne faisait jamais rien en petit », disait-il, le mariage dans Madame Bovary ou les ripailles de Salaambô, ou la scène d’anthologie qu’est le premier dîner chez les Arnoult dans L’Éducation Sentimentale, end of the note) qui sont pour vous le signe de l’enfance, la mémoire d’un être cher, une odeur peut-être suffira : et ne laissez pas fuir l’écriture qui en découlera.

Théâtre ? N’allez pas m’embêter de vos didascalies. Ces éléments vulgaires sont à laisser à l’imagination du metteur en scène, fût-il vous-même. Ou bien, si l’énoncé est nécessaire à l’écriture, qu’elles-mêmes soient dites.

Installez-moi le match de base-ball ou de curling sur les écrans du fond de la salle, et la radio qui n’a rien à voir mais dont la musique mange la moitié des paroles qu’on vous dit. Alors, elle se raconte pareil, votre histoire ?

Aujourd’hui, concoctez-moi un repas. Tendez le voile. Vous, vous savez exactement ce qui est fait là, ce qu’on mange, comment on le prépare, comment on le sert. Mais, roman ou théâtre au choix, ne laissez passer dans le texte que les voix, ce qui reste seulement. Les voix intérieures étant elles-mêmes des voix, n’exagérons pas.

C’est trop difficile, on n’entre pas comme ça chez des seigneurs comme monsieur Tchékhov ou madame Woolf ? Je vous propose (enfin, direz-vous), la version Malt Olbren...

Variation un, dite du diner : peu de monde dans la cafétéria. Mais des gens seuls, des amoureux à deux, trois autres parce qu’ils bossent ensemble, et puis celle qui est à la caisse, celui qui sert. On vaporise très vite le fixateur, on coupe très vite en deux parties égales de façon à voir l’intérieur (où sont les voix). Et voilà...

Variation deux, dite de l’après-repas : en famille, ou juste avec elle, ou c’était avec les copains. Il s’en est passé, des choses, mine de rien, celles qu’on n’a pas osé dire, celles qu’on a oublié de dire, celles qu’on a dites de travers, celles qu’on aurait pas dû dire. Et vaporisateur : ce sont des statues, exposées en plein musée, comme ils sont, juste là au vestiaire, renfilant le parka, ou se penchant pour ouvrir la voiture sur le parking, ou rapportant la vaisselle sale à la cuisine. Plus rien ne bouge, c’est juste une seconde. Mais approchez-vous à les toucher, circulez parmi eux – vous verrez, en venant assez près, c’est tout un bruissement, chacun est en mode flash back, aucun pour savoir même ce qu’ensuite il va faire. Vous n’avez qu’à cueillir ce qu’ils ressassent.

« They were six men at the table in the lunchroom eating fast with their hats on the back of their heads » : Manhattan Transfer bien sûr : l’adverbe fast et les chapeaux repoussés en arrière, il vous faut quoi de plus ? Cette seule phrase, séparée de la scène qu’elle amorce, convoque et provoque tout un monde. Ou tenez, même livre : « Jimmy sits watching his uncle’s broad serious mouth forming words, without tasting the juicy mutton of the chop he is eating. – Well what are you going to make of yourself ? » Est-ce que toute la route de destin qui roule jusqu’au tout dernier mot ne tient pas d’abord au jus de la côtelette, vingt-et-un mots pour la bouffe et neuf pour le destin ? Apprenez ça, jeunes gens.

Et pensez à chaque instant que, ce qu’on fait, c’est d’abord de la métaphysique : l’empêchement de penser crée la pensée. Et cette pensée empêchée pourrait bien être la bonne vieille littérature, là où elle sera toujours supérieure à la philosophie.

 


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 octobre 2013
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