livres qui vous ont fait | l’horizon Saint-John Perse

il est bien fatigué mais il tient, mon Pléiade Saint-John Perse


Saint-John Perse a mauvaise presse, et toujours aujourd’hui. Trop lyrique, trop près des grands de ce monde, langue trop savante, c’est tout à l’opposé des tendances du temps.

Autant dire que je n’avais quasi jamais entendu parler de lui, même là, après publication de mon premier livre, Sortie d’usine, en 1982. C’est la période où je me suis vraiment plongé pour la première fois dans les Tragiques grecs, et où j’ai commencé à ne plus avoir peur des Pléiade.

Je m’étais installé à Marseille, où il était sur un piédestal par ceux des Cahiers du Sud, mais j’ai pris dans la figure l’incipit d’Amers : « Viennent les tragédiennes... » La ville étagée en amphithéâtre sur la mer, la parole tenue avec masques et cothurnes...

Je reparlerai de ces vieilles librairies familiales marseillaises dont les étagères recelaient des trésors, souvent restés au prix initial de vente dix ou quinze ans plus tôt, c’était la fin d’une époque. Les bouquinistes abondaient aussi, et la Fnac était une vraie passoire. Chez les bouquinistes, sur les Pléiade à moitié prix ils ne l’enlevaient même plus, l’étiquette de la Fnac. Et si vous demandiez innocemment : — Vous n’avez pas..., on vous disait seulement de repasser le lendemain.

J’ai toujours lu le Pléiade Saint-John Perse à l’extérieur, c’est ce qui explique son état. Je ne savais rien de l’oeuvre, de cette série de textes brefs écrits pendant la guerre, et que la collection Poésie Gallimard regroupe sans aucune cohérence, contribuant au brouillage. Exil, Pluies, Vents je les lis depuis trente ans sans avoir fini.

Je crois n’être jamais parti pour la mer ou la montagne sans avoir depuis lors emporté avec moi le Pléiade « SJP », même si d’ailleurs je peux revenir sans l’avoir ouvert. Et je m’en sers systématiquement dans les cycles d’atelier d’écriture.

L’autre enjeu pris en pleine figure, c’est la biographie de l’auteur, à la façon traditionnelle des Pléiade : mais là, pour la première fois dans l’histoire de la collection, elle était rédigée par l’auteur lui-même, et à la troisième personne. Une révélation : celui qui parle n’est pas Alexis Léger, dont le premier travail fut signé Saint-Léger Léger, mais réellement l’écrivain de fiction nommé Saint-John Perse. Ce n’est plus l’auteur qui crée l’oeuvre, mais un anonyme sans Dieu (cet athéisme est une des marques les plus toniques de l’oeuvre, qui se place d’emblée aux mêmes lieux de rituels et d’énigme, dès l’immense Anabase) qui invente après l’oeuvre la figure censée l’avoir écrite, et qui l’incarne.

N’empêche que c’est toujours aussi beau, quand vous ouvrez Vents et que le livre vous souffle à la figure toute la langue, la nôtre, que l’incompréhension même élargit.

Et quel culot ce vivant qui illustre son oeuvre complet de son masque de bronze.

 

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 novembre 2013
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