livres de seconde main, et Internet pareil ?

comment à Madison une bouquinerie peut vous aider à rêver votre propre site web


Madison (Wisconsin, prononcer en un seul mot Madison-Wisconsin) est une drôle de ville : State Street au milieu, le Capitole et un lac à un bout, le gigantesque campus et l’autre lac, bordé d’arbres et d’écureuils (le lac Mendota) à l’autre bout.

Une très grande présence étudiante, d’autant que les voitures sont reléguées à l’écart, University Street. Un peu la même sensation qu’on a dans la ville de Louvain-la-Neuve, mais qu’on aurait déplié sur une seule rue continue.

Pas rencontré à Madison quelqu’un qui soit de Madison : mais venus de tous les États-Unis, ça oui, et pas mal qui ne connaissent même pas New York. Pour le numérique, difficile de se faire une idée : des douze étudiants et doctorants participant à l’atelier d’écriture, c’était stylo et papier, même pas de Kindle qui traîne. Est-ce qu’il fallait aller voir ailleurs que chez les littéraires ?

N’empêche que travailler avec des ressources numériques, difficile de s’en passer.

Alors, State Street, entrer dans la longue galerie accueillante de Pauls Books. Comme partout aux US, on salut le commerçant (ici une dame qui nous a tranquillement laissé humer et flairer), et on dit que c’est juste pour voir....

Quelques jours plus tôt, j’avais vu une des plus belles librairies (de neuf) qu’il m’ait jamais été donné de voir, la fantastique City Lights à San Francisco, et pas pour la légende (très impressionné de savoir que Ferlinghetti coule une belle vieillesse, mais la légende ne suffit pas à entretenir un tel bateau – j’y reviendrai en images.

Mais Paul’s Books... Je ne sais pas à quoi peut tenir un enchantement, quand il s’agit de bouquiniste. À certaine masse critique de livres, certainement. Aussi bien pour le neuf (comme aux Bleuets de Banon), que pour le seconde main (le Strand à New York). L’enchantement aux bouquineries devient plus rare en France, mais je l’éprouve toujours à Bruxelles, aux quelques boutiques régulièrement visitées.

Sur place, difficile d’analyser. La division en galeries, plus ou moins étroites, plus ou moins sombres, mais où le bois se marie si bien aux reliures usées. L’impression surtout d’être dans un lieu construit et habité au décimètre carré : tous ces messages, images, repros, indications ou mises en garde sur les tranches des rayonnages. Les tabourets pour s’asseoir et lire, les escabeaux pour grimper, les baquets pour empiler d’autres livres en rab.

Mais il y a aussi des fleurs ça et là, il y a la voix de la dame qui téléphone à un proche ou une relation, il y a la musique baroque choisie qu’elle diffuse à son gré.

L’environnement est ouvert : s’orienter dans les livres est arbitraire et obscur, leur masse ne donne pas immédiatement de pistes pour le tri. Les regroupements se font par thèmes, mais aussi par formats, ou selon la qualité et l’ancienneté.

On se concentre à mesure qu’on s’immerge en poésie, voyage, fantastique ou biographies, mais on est toujours dans la dépendance de l’ouïe, des affichages, de la spatialité qui, de chaque point, déploie d’autres arborescences.

Tout au bout, la petite vitrine sur rue, on dirait qu’on en est à cinquante mètres, depuis le fond de la boutique.

Rêve concernant le site web ? L’écran par lequel il surgit n’est guère plus grand que cette vitrine sur Starbucks et vélos. La composition de la page d’accueil, fleurs, musique, entassements, et début des galeries, pas forcément différente.

Il y a aussi que ces petits messages sont écrits à la main. On n’arriverait pas à le faire, sur un site web ? Chaque info, y compris dans la structure d’un billet, ou ce qui s’organise dans bordures et images, a sa fonction autonome, et aussi sa temporalité ou sa gravité propre.

On en bave, pour organiser qu’un site web permette l’accès à l’ensemble de ses ressources : bien sûr, il y a le moteur de recherche, il y a les mots-clés, mais sait-on ce qu’on cherche quand on entre ? La bouquinerie invite à l’enfoncement et à la déambulation. L’équilibre se recrée – et se recrée globalement, incluant le comptoir, la libraire, la vitrine et les lumières – depuis chaque point le plus précis où on s’est arrêté, ou bien parce que c’est ceci qu’on est venu regarder en premier.

On n’entre pas dans une bouquinerie pour commander un livre qu’on sache à l’avance. Ici ils ont de grandes bibliothèques universitaires, et si on veut un livre qui déborde le tout venant des Barnes & Noble, Amazon vous l’apporte le lendemain. On vient pour trouver ce qu’on ne sait pas chercher, mais sera précisément l’antidote à la machine normalisatrice et marchande. Ce qui se rémunère aussi : on reste feuilleter le temps qu’on veut, mais ce qu’on achète aidera la dame qui téléphone à renouveler les fleurs qui ponctuent les livres.

En ce moment je gamberge sans cesse à l’architecture en recomposition permanente de cet ensemble, désormais 5000 pages, plus de 10 000 images, une centaine de rubriques, et incluant des ensembles de lecture nés de mon ancienne mesure du livre, vastes ensembles de récits continus qui doivent voisiner avec des chroniques changeantes comme là-bas le ciel entre nuages et bleu, ou vent et blanc, ou pluie et neige – on est loin dans le nord, à Madison.

Je remercie Paul’s Books, dans l’entre monde où tous on marche, pour m’avoir aidé à construire ce site comme je l’entends – à partir du même rêve, des mêmes enfoncements, de la même stratification des langages.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 novembre 2013
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