Vincent Gérard & Cédric Laty | filmer la photographie

un voyage vers et avec William Eggleston


reprise miroir sur cergyland.fr

À l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris/Cergy, pas de dominante. Mais une interaction quasi logique entre les pratiques, qui impose qu’aucune ne soit en arrière. Surpris par exemple du nombre d’élèves qui sont ici parce qu’adolescents ou enfants il y avait le dessin, et le dessin reste très présent dans les pratiques de carnet personnel. De même, la photographie est systématiquement interrogée dans sa réception (et la construction scénographique ou temporelle de cette réception, exposée, éditée, mise en réseau ou interaction) autant que dans son processus même, et donc ce qu’elle est en tant qu’intervention plastique. Les ateliers peinture et volume sont un fourmillement de vie. Le code numérique a sa place en tant que tel dans l’enseignement et les pratiques, et désormais l’écriture aussi. Et bien sûr le film et la vidéo ont une place nodale. Un jeudi sur deux, dans une petite salle avec vidéo-proj braqué sur le mur, les élèves proposent à Patrice Rollet, Vincent Gérard et Cédric Laty leurs réalisations ou travaux en cours, souvent brèves, 3 à 8 minutes. Elles sont collectivement décortiquées par l’agora, aussi bien d’un point de vue cinéphile que narratif ou technique. J’ai bien conscience que ça interfère lourdement avec la tâche qui m’est confiée pour ces apprentissages narratifs, et que c’est un autre lieu nodal dont je ne peux rester éloigné. Raison de plus pour entrer voir ce qu’ils font eux, Vincent et Cédric...

FB

- actus Cédric Laty & Vincent Gérard à suivre sur Facebook.

- quelques liens vers William Eggleston et son travail : , ,

- le site officiel de William Eggleston, avec portfolios et même une boutique où figure By the ways, a journey with Eggleston, de Vincent et Cédric : egglestontrust.com

- j’ai pris la liberté de mettre en ligne les 6 premières minutes de ce film étonnant, juste le début avec double travelling voiture avant arrière, et cette conversation qui s’ébauche avec Eggleston... sur ce qu’il a pris au cinéma. Merci à C&V s’ils l’acceptent.

 

 


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un voyage avec William Eggleston : filmer la photographie


Il y a longtemps que la photographie a conquis de figurer dans les arts majeurs parmi l’ensemble des disciplines qui forgent notre imaginaire, constituent notre rapport au monde, et nous permettent de cheminer dans notre propre terrain, l’équivalent de la peinture, l’architecture, la littérature et maintenant le cinéma lui-même – liste non exclusive.

Ce n’était pas donné d’avance : cheminement qui s’est historiquement constitué très progressivement, et pour la photographie, plus que pour la littérature ou la peinture (encore que), lié chaque fois – même depuis Gustave Le Gray et Nadar – aux sauts techniques des appareils et procédés.

Le cinéma est un de nos moyens d’investigation privilégiés dans cette enquête à refaire en permanence de l’art et du monde. Je pense par exemple à Rencontre avec un homme remarquable de Peter Brook : y a-t-il une différence si essentielle d’avec l’Andrei Roublev de Tarkovski ?

Rien ici qui se sépare : la littérature aussi, et ce n’est pas une révélation récente même si ça ne se voit pas dans les schémas de domination marchande, tend à supprimer les catégories de fiction et non-fiction pour que son avancée soit intransitive.

Le film est donc pleinement film quand il enquête sur l’art, ou cherche son propre rapport au monde (aux êtres, au voyage, comme à la simple tonalité du ciel ou le rugissement des voitures dans les villes) en approchant un artiste ou une oeuvre. On ne documente pas une bête sauvage : tout artiste a cet irréductible, et même le très civilisé Bill Eggleston quand il ne répond que par monosyllabes aux questions qu’on lui pose.

Le paradoxe, ou la nouveauté, est donc que le cinéaste (ici en binôme, unique signature de Vincent Gérard et Cédric Laty) s’approprie sa propre matière en choisissant pour objet un photographe : donc un bâtisseur d’image emboîté dans sa propre construction d’images. Et immédiatement l’autre paradoxe : on conçoit facilement des photos de tournage (dans le film de Vincent Gérard et Cédric Laty sera d’ailleurs évoquée la façon dont Bill Eggleston répond à ce genre de commande), on conçoit facilement comment un photographe peut basculer souplement d’une optique fixe à une optique animée (Robert Frank ou Depardon ont posé assez de jalons, cinéastes sans cesser d’être photographes, ou réciproquement – et c’est presque une banalité, Fellini même, ou Wenders, de découvrir des livres de photographies signées de réalisateurs cinématographeiques) mais le défi semble nettement plus grand à l’idée qu’un film nous rende compte de la démarche d’un photographe.

Qu’est-ce qu’Eggleston ? Une transition. Pour ma part, je me souviens parfaitement bien qu’en novembre 1963, pour l’assassinat de Kennedy, Paris-Match se dotait de sa première Une en couleur, et qu’en 1965 c’était l’intérieur du magazine qui y passait, je découvrais que les Beatles avaient des pantalons mauves. À la maison, les photographies restaient en noir et blanc mais mon père passait, avec son Kodak Retinette, aux diapositives. La couleur n’était pas un saut radical dans l’invention photographique, mais nous accomplissions un saut radical quand le monde qui ne nous était pas accessible, ne participant pas de notre expérience sensible immédiate, était auparavant en noir et blanc et ne l’était plus. Les progrès de la quadrichromie, le rôle grandissant de la publicité dans les pratiques de consommation normalisées et massifiées introduisaient la couleur même dans les habits. Il restait que le noir et blanc restait, chez Cartier Bresson et les autres, comme la marque même que la photographie n’était pas une simple reproduction des couleurs du monde (dans le spectre visible réduit et la division rétinienne en bâtonnets spécialisés qui sont nôtres), mais la photographie comme art.

Et William Eggleston installe ici sa coupure parce que, dans ses images, la couleur vaut pour elle-même. La dialectique de cette mise en avant de la couleur lui permet de dégager sa photographie de l’événementiel ou du cadrage extrême des Américains de Frank. Voitures, supermarchés, route dans les champs : cette non-hiérarchie de l’objet artistique, qui choque tellement (et continue) nos sociétés européennes, n’a jamais été un problème pour l’art pictural américain, dès qu’il se constitue hors référence européenne, dans les années 30. Par contre, Eggleston impose un arbitraire de ce matériau : comme le Yoknapatowpha de Faulkner, il constitue en le photographiant un territoire imaginaire ancré sur le cercle que délimitent autour de son domicile, là près de Memphis dans le Missisipi, ses propres déplacements au quotidien.

Cette couleur, il la cherche : en photographiant au ras du jour, en délimitant avec précision, et sans multiplier les prises, le cadre qui la lui autorise. Peut-être que le ciel brumeux des États du sud, en mouillant toute nuance, y contribue.

Ils font quoi, Vincent Gérard et Cédric Laty : d’abord, ils voyagent. Quand on verra une photo, on sera dans le lieu même qui a provoqué la prise. On croise les mêmes bâtiments, les mêmes routes, on s’immerge dans les mêmes couleurs. C’est si secondaire, la démarche de s’ériger en réalisateur de film, qu’on les voit plusieurs fois traverser négligemment le champ.

On serait donc dans un contraire de la photographie, qui est d’abord l’arrachement au réel pour le transformer en image autonome ? Alors on s’y ancre, dans le contraire. Le photographe est un artiste : c’est le vieil oncle sourd qui le dit – la preuve qu’il est génial, c’est qu’il sait même réparer les amplificateurs. Ou bien le photographe dans son quotidien : on connaîtra sa voiture, sa façon de fumer le cigare.

Et c’est une fois procédé à ce déminage qu’on installera ce qui n’est pas montrable, la modestie même du travail photographique. Commentaire d’un témoin qui a pris lui-même Eggleston en photo, et ça nous en apprendra un peu sur la construction de l’image. Souvenirs d’enfance, et on le voit partir en balade trois appareils autour du cou, ce qui ne sera pas trop son genre, plus tard. Le labo et la tireuse : mais est-ce que ce n’est pas le prolongement direct du quotidien américain dans le Sud, tel qu’on a appris à le reconnaître, en regardant désormais, sur le bain de révélateur, le visage et les gestes de cette femme ?

Il n’y a rien d’intéressant dans la biographie : sinon que les maisons sont belles, sinon ce plan étonnant d’un pied jouant avec sa sandale derrière l’oiseau qui vole dans sa cage. Mais c’est parce que la biographie aussi est vide qu’on sait reconnaître le chant tragique d’une couleur ou d’une forme, de la levée d’une route sur un pont, de la géométrie d’une station-service.

Ce qui se dit ou se cherche ici, c’est comment Eggleston nous a désappris la couleur mimétique, pour nous réenseigner ce que Renoir ou Cézanne savaient pour autre chose que la représentation photographique : le travail que nous avons à faire sur nous-mêmes pour réapprendre le monde comme couleur. On se dit qu’ils ont fait un beau voyage, et que les villes sont une prouesse de signes, même si Eggleston reste impassible, et ses paroles presque indémêlables.

Mais c’est l’ouverture du film, que j’ai ci-dessus recopiée : où Eggleston a-t-il pris cette coupure qu’il initie dans le monde photographique, en convoquant pour l’art la couleur considérée comme vulgaire, pareil que cinquante ans plus tôt c’est la photographie elle-même qu’on trouvait vulgaire devant la peinture.

Eggleston pour une fois répond : dans La mort aux trousses et dans Vertigo de Hitchcok. La densité de la couleur verte d’une voiture, reçue comme couleur. Le cinéma, par le film de Vincent Gérard et Cédric Laty, venant cueillir du photographe ce qu’il a lui-même repris directement du film.
Alors ces passages mobiles et fluides entre l’image photographique arrêtée, qui se fond à la narration du film, s’y surimpose et repart, trouve sa logique. On sait ce qu’on doit à la photographie et pourquoi le photographe, aussi buté qu’un grand peintre, est à cette même hauteur que les peintres.

Vincent Gérard et Cédric Laty sont avec Patrice Rollet les animateurs du studio film et vidéo de l’école : ici, le discours sur la photographie est diffracté, cassé, réinventé, les stratégies et postures devant l’image deviennent elles aussi le matériau même du travail. Le film By the ways : a journey with Eggleston, en est la meilleure description du potentiel territoire.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 10 novembre 2013 et dernière modification le 6 juin 2015
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