livres qui vous ont fait | Bergounioux, la totale

« et tout comprendre en 50 pages »


Une ligne particulière des entassements de livres, c’est ceux dont on reçoit les livres (et à qui on envoie les siens). Même si désormais je m’en acquitte moins souvent, après tout, tout est sur le site et faire la queue à la Poste maltraitée c’est de moins en moins agréable. Ça comporte aussi des variables : on fait ça longtemps, et puis l’un des deux arrête. On n’est pas moins copains pour autant, juste un peu distants.

À l’ancienneté, c’est une liste de noms assez limitée, voire très limitée, mais qui devient une sorte de noyau irrépressible. Avec Bergounioux, on a commencé en 1986, donc ça va faire 30 ans, qui ne nous ont arrangés ni l’un ni l’autre. Je venais de lire La maison rose, et dans l’élan j’avais remonté, c’était le Bergounioux première période, avec L’arbre sur la rivière et C’était nous. On s’est beaucoup écrit, Bergou est un monstre de correspondance, mais je crois que dans ces années ce qu’on avait de symétrique a pu compter pour chacun. J’ai ça dans une grosse chemise rouge, ça a dû ralentir et s’arrêter début des années 2000, quand j’ai arrêté à peu près toute utilisation du courrier postal. Depuis trois ans Pierre a aussi un e-mail, mais ce n’est pas la même chose (et pourtant, le premier Mac chez lui c’était 1984, bien avant que j’aie mon propre Atari mais de ça il ne parlait pas). Parfois, quand je lis un moment précis de ses Carnets, je vais voir dans la lettre qu’il m’a envoyée le jour même, ou le lendemain, ce qu’il racontait en temps réel : évidemment, ça ne colle pas – stratification des vies, c’est pour tout un chacun, et la recomposition à distance des Carnets une superposition définitive. Dans sa pièce de travail je revois bien, sous les étagères à livre, la partie fermée du meuble où il accumulait ses cahiers.

Donc je suis un des rares (peut-être pas, et il y a au moins Gabriel, son frère, dans la même situation) dépositaire de l’oeuvre complète de Pierre, petits opuscules ou livres du filon dur. Avec évidemment des tenseurs, ou des affections particulières : C’était nous, La mort de Brune ou B 17 G sont des points de traversée plus fréquentes. Ou La fin du monde en avançant.

Mais Aimer la grammaire tiendrait plus d’un fétiche en dehors de Bergounioux. Le contraire du Grévisse : Et tout comprendre en 50 pages. Il faut pour cela une sacrée capacité à synthétiser, mais Bergou procède autrement  : tout redéfinir, redéfinir depuis le lien même du langage et du monde, et du langage à notre humanité même. À l’époque, il est encore prof de collège, et comme il avait eu l’audace, au bout de 25 ans d’enseignement au collège d’Orsay, de prendre une année sabbatique pour écrire (chacun de ses livres a été écrit entre le 1er août et le 10 septembre, après une pause sculpture sans lire ni écrire, chaque mois de juillet après l’école), l’Éducation nationale l’avait muté au collège de Trappes, collecter les couteaux dans les poches des élèves de ses collègues moins physiquement armées était sa spécialité. Ses élèves de 5ème étaient les destinataires du livre, et le mien est dédicacé à celui de mes enfants qui cette année-là était en 5ème, Pierre ne laisse jamais de détail au hasard.

Je me souviens qu’il avait accepté la commande de Nathan à une condition : le livre serait imprimé sur du papier d’emballage (« papier de boucher », disait-il), et vendu 5 francs (on venait juste de passer aux euros).

L’objet final est différent, et ces dernières années j’ai fait de lourdes allusions à Pierre pour qu’on l’installe sur le web, sous forme de livre numérique ou de site en pleine accessibilité, mais ce n’est pas son univers alors tant pis – multipliez ces réticences par 10 ou 15 copains et vous comprendrez que j’aie fini par bifurquer. Le livre actuellement est retiré de la circulation (voir ci-dessous), vous comprenez c’est beaucoup mieux que d’en avoir fait une version numérique accessible de tous les CDI et salles de profs, en France et partout où on apprend le français.

Aimer la grammaire, on l’a fait aussi en lecture publique (avec extrait « Les signes ») et ça tient comme un poème. Dans mes étagères, il a toujours été posé de face, devant le rayon Bergounioux.

 


pour le fun, les tarifs d’occasion !

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 novembre 2013
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