Emmanuelle Huynh | ce que les danses ont vu

que la danse constitue elle-même les mots qui la fondent


Donc, Emmanuelle Huynh, danseuse, me commande un texte. Et hier soir, au moment de la création, dans le sous-sol rempli à craquer de l’Ircam, Pierre Jodlowski aux commandes d’un étrange pad électronique soulevant des orchestres juste de la pression des doigts, c’est Matthieu Doze qui dansait (Emmanuelle attend un enfant dans les jours à venir), c’est la voix de Stéphanie Béghain qui disait le texte : et moi, assis là au premier rang, je n’entendais dans le texte que les mots et la voix d’Emmanuelle Huynh.

Ou plutôt, contrairement à une pièce de théâtre, que vous avez écrite mais vous seriez bien incapable de restituer de mémoire, dès que les acteurs parlent, quand bien même c’est une reprise à des années de distance, il semble qu’une bande magnétique se déclenche et les accompagne en voix off, ici ce que j’entendais c’étaient les heures de cet hiver, ou encore tout récemment dans une des salles de répétition du CNDC Angers, où j’essayais qu’Emmanuelle explore chaque mot, s’arrête sur des notions aussi simples que l’espace, les choses, le temps, parce que l’emploi qu’elle fait de ces notions est tellement autre que mon propre usage.

On a beaucoup parlé de Tarkos (Anachronisme), lu ensemble Novarina (Lumières du corps) ou Dupin (Malevitch, Récit). J’assume l’écriture de ce texte, parce qu’il n’aurait pu naître sans ce temps commun : il cristallise depuis mon écoute, et nous laisse symétriquement tous deux étrangers à ce qu’il nous dit.

Nous avons longuement travaillé ce texte, et à qui appartient-il ? Et si j’avais encore le sentiment d’assumer pleinement ma tâche d’écrivain en construisant mon retrait, accueillir ce texte qu’elle seule, danseuse, peut faire naître de parole, et puis l’établir dans sa fragilité — pas d’écriture sans cette sensation de fragilité — et puis l’aider, elle, à ce que nous deux nous en éloignions, pour le donner, un matin à 8 heures, il y a 3 semaines, à la voix de l’actrice qui va le ronger ou le rogner devant un micro Neumann, syllabe après syllabe, elle dont les notions de corps, mots, espace, sont encore un autre univers ?

Tout cela danse, oui, dans la tête, quand dans les haut-parleurs Stéphanie Béghain, hier soir à l’Ircam, tandis que Matthieu Doze inaugurait à nouveau l’espace.

Photos : en haut, quelque part vers le 4ème entretien, photo par Constance B., et ci-dessous Matthieu Doze et EH, répétitions au CNDC Angers et à l’espace projection de l’Ircam.

Le grand Dehors

texte Emmanuelle Huynh & François Bon


1
Et j’ai besoin de regarder maintenant, en ce moment.
Ce que je n’ai pas vu : est-ce que mes danses l’ont vu ?

2
La simplicité et la force qui sont la danse.
Tu vois des gens danser, et tu te dis : cette danse maintenant a existé pour toujours.
Il y a un corps vivant, la danse n’est pas loin, la danse qui va avec ce corps.
Retrouver les danses qui ne sont pas apparues, les danses qui n’ont pas été faites.
Elles ont été aimées, mais pas choisies.
Il y en a beaucoup que j’ai aimées et que je n’ai pas laissé remonter. Ces danses, avant que les choses soient mises en forme.
Des danses comme des appels.

3
L’échauffement. Une mise en vie. Rendre le corps très grand.
Des postures, un rituel, s’en appuyer.
Eloigner les points les uns des autres, et qu’ils se parlent entre eux.
L’envie de danser du moment, ce que tu sens qu’il y a dedans. Ce que tu comprends qu’il y a dedans à chaque moment.
Mettre en place un contexte pour les gestes. Se mettre en condition d’expérimenter le monde. Je commence à être vivante.
Combien nous sommes éloignés, alors que c’est à portée de corps. Autres et drastiquement différents.
Ou parfois se mettre tout de suite à danser, et je me réveille dans une danse.

4
Revenir aux choses les plus simples du corps.
S’asseoir, s’allonger, marcher. Juste tourner la tête, se lever.
Travailler sur les parcours, les longueurs, les courses, les marches, les arpentages.
Tout faire vivre : la main peut tenter le pied, elle peut donner envie au pied de bouger. Une hanche appelant une épaule. Qu’un genou ait une vie.
Je me relie à des choses que je ne peux pas voir, des choses que je ne peux voir qu’en dansant.
Gestes ordinaires : la marche, le sommeil, qu’on peut voir comme des danses, qui sont des danses. Il suffit de les regarder comme ça.
Le sommeil des habitants d’une ville comme une grande danse nocturne.
Courir, marcher, reculer, grimper : c’est de la danse, ça doit rentrer dans la danse.
Beaucoup de temps et d’années avant que la danse te traverse dans tes gestes ordinaires.
Avant qu’un geste soit danse.

5
Danser, c’est ce qui me donne une continuité entre moi et moi.
En pleurer rien que d’en parler. Un corps allongé sur le sol qui bouge : la danse commence là.
La danse qu’on voit dans la vie ordinaire.
C’est le corps qui va trouver. Ce n’est pas ma tête qui va trouver. J’attends d’être surprise par mon corps qui va trouver. Que mon corps trouve ce qu’il n’a pas encore senti, ce que je n’ai pas encore voulu, que je n’ai pas encore vu.
Comme si tous ces mouvements qui sont dans la possibilité de tous les êtres, quelqu’un avait choisi de les faire.
Tout à coup c’est là devant nous. La puissance d’être touchée.
Le danseur : celui qui augmente. Qui m’augmente dans ma capacité à imaginer les autres gestes du monde.
Invention perpétuelle qui est la vie.

6
L’espace c’est un contact.
Au début je tâtonne, je suis dans le noir, j’ai les yeux fermés.
L’espace : l’endroit où je suis ce jour-là, une pièce normale. Ça peut être plus large : le monde...
L’espace physique du studio : un volume, l’espace imaginaire que je me construis.
L’espace imaginaire qu’on se donne, comme un enfant : l’extérieur, le monde qui est dehors.
Et ça change la façon de penser, d’agir, de se conduire.
Trier, savoir pourquoi c’est arrivé. Essayer de faire basculer le monde du côté de gestes autres. La danse, c’est l’endroit de l’action. Lutter pour que ça arrive.
Danser change tellement la façon de penser.

7
Etre accrochée dans l’espace.
Essayer de me faire sentir autre chose que ce que je connais de moi et du monde.
Des rêves où je danse-vole. Une danse très simplifiée. Je suis à plat ventre, je ressens la vitesse de l’air comme quand on met la tête à la fenêtre et qu’il y a de l’air. Des rêves où je ne touche pas le sol. Je m’envole, je fais une danse.
Le danseur change le monde par son corps : c’est la discipline de toute une vie de le faire.
Alors des choses ressortent : il y a des jours joyeux, rapides, sautillants. D’autres lourds, qui collent, qui ne se lèvent pas.

8
J’ai passé des semaines dans le noir.
Un sous-sol. Je restais. Du temps. Toute seule, dormir là.
Je n’allumais pas la lumière, je tâtonnais, je courais, je me mettais toute nue, tout passait par le noir.
Je me traîne par terre, après je me lève. J’essaye de courir, aussi.
Ne pas avoir peur de l’espace autour : le sentiment de ne plus avoir de limite corporelle.
Les autres devenaient très importants. Le dehors devenait très important.
J’ai toujours commencé mon travail par vider, vider, vider.

9
Regarder le visage des gens qui dansent.
Visage : la partie du corps la plus exposée, parce que la plus intime.
Quand je regarde le visage : il augmente le propos de ce que le corps dit, il le contredit, il interfère.
La danse qui me touche aujourd’hui : celle qui permet au visage d’apparaître.
Chaque pièce, au moment où on la fait, un visage de soi, une figure de soi.
Le visage comme transformé par tous les gestes.
Miroir de nous, miroir de ce qu’on veut voir du monde.

10
Danser, c’est entre dompter et être impatient.
Il faut être patient avec ce corps qui ne veut pas trouver tous les jours.
Moi je suis plutôt impatiente. Je me dompte à être patiente.
Une sauvagerie. J’attends de la sauvagerie. L’appel de cette sauvagerie, qu’il résonne chez quelqu’un.
Recevoir la sauvagerie des autres.

11
Dehors.
Un monde autre que celui qui est le mien à ce moment-là. Mes questions du moment. A chaque pièce, une question.
Le monde extérieur : le monde qui se dessine à travers moi. Sans que je le voie, sans que je le regarde, sans que je le choisisse.
Qu’est-ce qui se passait, qu’est-ce qui est entré inconsciemment dans le travail, mais que tu n’as pas montré ?
Des questions mortes. Des questions pour le futur. Des questions parce qu’on est vivant.
Ce qu’étaient les gestes du monde à ce moment-là.
il y a eu tout ça au même moment, sans que j’aie besoin de le regarder : et j’ai besoin de le regarder maintenant, en ce moment.
Le monde que je n’ai pas vu, mais que peut-être les danses ont vu : le grand dehors.

12
Le corps des danses perdues.
Donner un sens à vers où coule le monde, vers où il s’enfuit.
Les danses que j’ai reçues.
L’envie de danser d’un moment.
Les danses improvisées.
Les danses faites une fois.
Les danses de danseurs.
Les danses avec la lumière.
Les danses d’ombres, les collé au mur, les apparitions disparitions, les chutes, les crié porté, les courses à terre, le torse nu, les tours, les bords, les contre et les tout contre, les retrouvailles, les noir yeux fermés lumière, les dérives, les passages, les relâches.
Les danses qui m’ont faite.
L’envie de magma, l’envie du corps de l’autre.
Les moments où on s’agglutine. Le contact.
Le moment où même le contact de la peau ce n’est pas suffisant.
Comment on remplit un espace, qu’est-ce qui l’habite.
Corps qui font leur révolution à eux. La même chose que parler et crier dans la vie : tu visites les possibles du monde.
Avoir voulu danser, avoir voulu faire basculer le monde du côté des gestes qui nous augmentent. Qui nous font réfléchir, nous font sentir autre, nous font exercer notre amour, notre imagination.
Ce que je n’ai pas vu : est-ce que mes danses l’ont vu ?

© FB - EH - SACEM/SACD


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juin 2006
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