photo de famille : Michon, Bergou et les autres

photo retrouvée d’une rencontre aux Temps Modernes d’Orléans


A l’occasion de ses 20 ans, la librairie Les Temps modernes d’Orléans, fondée par Catherine Martin-Zay, publie un ouvrage où chacun parle des 20 livres qui ont compté le plus. A réception, j’ai la surprise d’y retrouver cette photographie de 1992, première rencontre de Michon et Bergounioux, que je connaissais séparément. Ci-dessous quelques commentaires, et ma propre contribution à cet ouvrage.

On était déjà pas beaux, mais quand même plus jeunes : c’était le 17 février 1992 dit le petit livre, et ce dont je me souviens c’est que je présentais L’Enterrement, qui venait de paraître chez Verdier, Pierre Michon habitait Orléans, et Pierre Bergounioux avait fait le déplacement puisque son frère Gabriel y habitait aussi, moi qui étais l’ami des deux Pierre les ai présentés l’un à l’autre. A gauche c’est Catherine Martin-Zay, libraire aux Temps Modernes à Orléans, et au milieu Colette Olive, une des fondatrices de Verdier, et avec qui Michon, Bergounioux et moi-même commencerions une belle route, pas seulement de livres...

Quant à Catherine, il y a toujours sur les tables petit hommage discret à Jean Zay, son père, et cela aussi c’est un lien qui soude.

Pour les 40 ans de sa librairie, Catherine Martin-Zay a demandé à 40 auteurs parmi tous ceux qu’elle a reçus de lui présenter une sorte de bibliothèque portative en 20 livres, lesquels ont fait tout cet hiver une table des Temps Modernes.

Il y a bien sûr avec nous trois Michel Surya, Olivier Py, Antoine Volodine, Gabriel Bergounioux, orléanais d’adoption ou de travail. Plus Marianne Alphant, Christian Bobin, Emmanuel Darley, Emmanuel Laugier, Laurent Mauvignier, Bernard Noël, Jean-Benoît Puech, Olivier Rolin, Tiphaine Samoyault, Alain Veinstein et d’autres.

La plupart ont répondu par une liste, d’autres par une digression, c’est plutôt mon genre (ci-dessous). A noter qu’ils n’ont pas tous triché autant que je l’ai fait. Sauf Tiphaine Samoyault, la seule à ne citer AUCUN titre : de la part de l’auteur de la Montre cassée, on ne pouvait pas s’attendre à moins. Emmanuel Laugier reprend l’exercice façon Patrick Chamoiseau : D’Elias Canetti... De Heman Hesse... Christian Bourgois conseille des lectures aux enfants et adolescents. Et le plus bref Joseph Nadj qui donne juste six noms... Tout cela pourrait venir sur Internet bien sûr : mais la librairie alors ?

Pour se procurer le petit livre, avec d’autres photos de leurs archives et toutes les bibliothèques en 20 livres : rien de plus facile, il suffit de passer aux Temps modernes : vous connaissez bien quelqu’un à Orléans...


Il n’y a pas de meilleure bibliothèque portable (que le souvenir des livres)

Les temps modernes, on ne peut les lire que de l’origine. Apprendre à remonter vers l’origine pour appréhender ce qui passe et fuit, et en passant d’un coup de griffe attrape le présent, s’inscrit comme un graffiti sur cette peau totale du monde, où on croit voir parfois, mais de plus en plus souvent dans le crépuscule, un immense mur vieillissant et lézardé, mais personne pour nous dire ce qu’il cache de l’autre côté.

Et puisque cette figure est plusieurs fois dans Beckett, il y aurait un livre de Samuel Beckett. Le Dépeupleur, par exemple.

De l’origine, suffisons-nous de la nôtre, celle qui a conditionné le rapport des mots au monde, dans notre façon de dire. La Bible, celle de Chouraqui, ou le travail collectif écrivains exégètes chez Bayard. Mais certainement Eschyle et Sophocle, traduction au choix : elles seraient à constamment réinventer, sauter dans la distance.
C’est quand l’homme moderne se déploie que la littérature trouve d’un coup son plus haut niveau, alors nous relisons un peu stupéfié, comme si tout avait déjà été fait et qu’il n’y aurait plus qu’un trop tard... Ainsi les obligatoires Rabelais (dans l’édition de poche par Gérard Defaux), Don Quichotte (dans la traduction d’Aline Schulman), ou Shakespeare (choisissez donc les versions rêveuses et chercheuses d’André Markowicz).

Après ? Qu’on prenne chacun son chemin, librement. Descartes était lu en classe de philosophie et Pascal en littérature : Pierre Bergounioux insiste bien qu’il nous faut faire l’inverse. Quand on dépoussière la ponctuation de Racine, une autre œuvre surgit, plus angoissée, questionnante. Moi, après douze ans à le lire comme ça, un petit bout tous les soirs, gigantesque mécanique du verbe, je boucle mon deuxième tour de Saint-Simon, sans lassitude. Pas encore compris cette énigme des silhouettes qui marchent en relief à travers les pages, même si c’est toujours pour les voir fuir de dos, saisies depuis leur mort.

On a traversé deux décennies où il était de bon ton de vénérer Flaubert, et de dédaigner Balzac. J’ai suffisamment conseillé à quiconque écrit de se gaver de la Correspondance de Flaubert pour affirmer que Balzac est vivant. Et que les questions qu’il pose sur la folie (Adieu), le fantastique (La Grande Bretèche), la ville (La Fille aux Yeux d’or), la mystique du poème (Louis Lambert), le temps (Un Début dans la vie) sont un chantier à nouveau réouvert, et tant pis pour qui ne le croirait pas.

C’est un massif qui ne se déplie pas, le dix-neuvième siècle. Il inclut les courtes nouvelles de Maupassant, écrites le soir sans relire, quand trop de problèmes de migraine ou de portefeuille, comme les incendies sombres de Dostoievski, et tout cela finit dans Proust qui en est l’aboutissement, la frontière. J’ai mis longtemps avant d’arriver à lire Proust. Plusieurs années où ça bloquait. Il a fallu que j’aie vingt-six ans, mais depuis, les vingt-cinq ans suivant, pacourue trois fois en entier, la grande spirale recommençante. Prenez donc ce passage où, pour l’impossibilité d’écrire ce qu’est un poirier en fleurs, on en décrit huit à la file, et chaque fois Proust volatilise un peu plus toute idée permanente du réel pour ne plus avoir à faire qu’au langage : parfaitement abstrait, irréel et mirage, le dernier, et pourtant peut-être accédant enfin à l’essence du poirier-langue.
Nous avons la chance de venir dans une grande secousse neuve, à revisiter sans cesse, de la figure littéraire. Kafka n’est pas un écrivain, il est un frère, il vous accompagne. Faulkner n’est pas un écrivain, il vous met en garde à chaque ligne sur le danger qu’il y aurait à ce que la littérature remplace le monde. Ils vous soutiennent quand on titube, et hantent ceux qui suivent. Borges, Joyce sont écrivains, ils font rêver.

Vingt livres à citer ? je n’ai pas compté. Catherine Martin-Zay, chaque fois que je viens dans sa librairie, me place comme aux autres, sous le bras, un nouveau livre à découvrir. Il serait hors de question que dans la caverne à rêves qu’est une librairie on se limite à vingt ouvrages. Lautréamont m’est indispensable (mais donc aussi bien le livre de Maurice Blanchot à lui consacré) comme Baudelaire m’est indispensable (mais donc aussi bien le travail que Walter Benjamin lui consacre) que Rimbaud m’est indispensable (et cette cohorte de poètes, de Dupin et Du Bouchet à Emaz et tous finalement, qui n’ont jamais su résoudre l’énigme Rimbaud, c’est bien cela qui compte).

Dans mes étagères, j’ai l’impression d’un chantier ouvert, de pistes formelles où reste de l’invention. Sur la plus proche de ces étagères, il y a Georges Perec (l’indispensable Espèces d’Espaces) et Bernard-Marie Koltès (La Nuit juste avant les forêts). Mais le plus usé c’est Antonin Artaud (l’anthologie Quarto, chère Catherine, est déjà sur les tables des Temps Modernes bien sûr ?).

Il n’y a pas de pistes obligatoires, ou qui vaille hiérarchiquement mieux qu’une autre. Et si le mieux était d’aller au bout d’un seul auteur, et lui faire confiance, apprendre par lui à trouver les autres ? Reprenez Maurice Blanchot, il vous parlera de Baudelaire et de Mallarmé, mais aussi de Rilke et de Proust, et vous emmènera chez Hermann Hesse, Ernst Jünger comme chez Malcolm Lowry ou René Char, ou Georges Bataille.

Sur ma table, ces jours-ci, parce qu’aussi les couleurs de la Loire sont belles en septembre et que je le sais à quelques kilomètres d’ici, en son grand âge, j’ai les deux tomes Pléiade de Julien Gracq : à relire Lettrines, ou En lisant en écrivant, je retrouve Edgar Poe ou Gérard de Nerval, comme telle impression d’enfance en bord de mer. J’y reviens, j’y reste. Pareillement, combien je m’étonne, à lire « Disent les imbéciles... » ou Entre la vie et la mort, qu’il m’ait fallu qu’elle ne soit plus, pour aborder enfin l’oeuvre étonnamment vive de Nathalie Sarraute, devant nous inexplorée, acide, explosive.

Et si l’important était de seulement se garder soi ouvert, pour un chemin bien sûr infini, ou chaque livre ravive bien sûr un mystère même ? Qui n’a pas un livre, peut-être un seul, qu’il relit une fois l’an (moi c’est le Grand Meaulnes) ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 octobre 2005
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Messages

  • Le 17 février 1992, à peine avais-je passé trois jours dans l’île que mes pas m’avaient conduit ici. Façades chaulées coudoyant des façades rouge sombre, larges baies de vitrines sous des balcons rebondis de fer forgé. Temple ou palais colonial ? Ces rues étroites faisaient penser aux allées d’un village pour enfants où l’on entasse les villes et les pays sur quelques hectares, comme à Coïmbra les cinq continents du Portugal dos Pequeninos. Dans ce quartier blotti entre les villes ancienne et moderne, de quelques rues ouvertes à la circulation automobile partaient d’innombrables venelles réservées aux piétons et aux vélos. Proprettes avant la pluie. Un réseau de canaux impraticables au crépuscule quand l’orage éclatait et qu’en quelques minutes une eau jaune montait à hauteur de cheville et courait vers les bouches d’égoût qui les buvaient goulûment. Plantes domestiques ? Isolés les uns des autres, des arbres hauts et minces, aux troncs comme emmitouflés dans le manteau épais de leur feuillage sombre, pointaient leur cime aiguë au-dessus des toits de tuiles rouges en pentes concaves de pagodes. Un prospectus trouvé à l’hôtel disait qu’on les avait plantés là bien avant d’élever les cloisons de bois et les murs de pierre qui aujourd’hui se succédaient dans une étrange harmonie faite de contraires.

    Ptérodactyle. Je me tenais immobile, sur le bord du trottoir, hésitant sur la suite à donner à ma découverte. Ptérodactyle... De la longue file d’automobiles silencieuses qui croisaient lentement à portée de main, j’apercevais parfois une tête se pencher vers le pare-brise pour mieux me dévisager. J’étais aussi devenu l’objet de curiosité d’un petit groupe d’hommes qui sur le trottoir d’en face chargeaient sans hâte une camionnette.

    Bras dessus bras dessous, deux petites femmes vissées sur de très hauts talons sont passées en jetant un rapide coup d’oeil à ma gueule de ptérodactyle circonspect.

    Ailleurs, un mot aurait suffi... Ici, le plus souvent la rue parlait par idéogrammes dont la calligraphie tentait de marier la rigueur de cet art aux exigences des tubes au néon. Faute de me décider à m’enfoncer plus avant ou à rentrer, je me laissais absorber dans la contemplation du reflet mouvant des enseignes lumineuses sur le goudron noir et humide d’où s’élevaient des fumerolles de vapeur, quand j’ai été abordé par un grand type à la peau blanche.

    Connaîtrais-je le Loto Azul ? Et accepterais-je une cigarette ? C’était une voix de tuba. Chaude et rassurante. Une touffe de poils noirs tire-bouchonnait au creux de chacune de ses joues. Un drôle d’oiseau qui inspirait confiance. Son tee-shirt à franges blanc cassé rappelait l’époque lointaine où tous les regards un peu curieux étaient tournés vers l’Orient. Mais beat plutôt que baba. La tranquillité du roseau dans l’oeil du cyclone. Une allure qui en imposait immédiatement.

    Non, je n’avais pas remarqué le Loto Azul. Qu’était le Loto Azul ? Une librairie où l’on proposait de me conduire. Rabatteur ? Non, disait-il, seulement désireux d’avoir une conversation tranquille avec moi à l’abri des regards faussement désoeuvrés qui épiaient les parages.