livres qui vous ont fait | le point rouge d’Edmond Jabès

les quatorze livres du "Livre des Questions", un par un


« Quatre sont les phares de l’orgueil, disais-tu, et quatre seront ceux de la chute. »

Qu’est-ce qui rend les livres d’Edmond Jabès aussi énigmatiques ? Renverse chaque fois sa proposition sur celle de l’écriture même ?

J’ai souvenir d’un soir à Beaubourg, probablement fin 1980, dans la salle des Revues Parlées au sous-sol, où il était venu avec Roger Blin, celui qui avait créé En attendant Godot. Blin était affecté d’un bégaiement qui l’incapacitait quasi totalement pour parler. Et lorsqu’il se mettait à lire, tout bégaiement cessait. Mais créait avant chaque verset de Jabès comme un trou où tomber.

Je suis venu à Jabès par Blanchot, c’était une période où je lisais chacun des auteurs dont parlait Blanchot. Un monde qui dépayse : des rabbins dialoguent, mais ce dont ils parlent, avec les formes tirées du Zohar et des livres de la mystique juive, c’est de l’écriture elle-même, et du silence, du partage, du temps, de l’errance, de la ressemblance, du visage, de tout ce qui est l’autre.

Le Livre des Questions arrivait à son terme, après il y aurait les tomes du Livre des Ressemblances. Nous ne devions pas être si nombreux à les guetter comme un épisode de série, un feuilleton sur fond blanc de parole et d’écriture. Et toujours se promenaient à la surface composite du livre, récits en cinq lignes, réflexions et aphorismes, ces rabbins bavardant à l’infini.

Jérôme Lindon racontait qu’un jour Jabès était venu le voir : Gallimard, vers le sixième Livre des Questions (il y en aura quatorze) jetait l’éponge. Pour lui un uppercut pleine face, toute sa vie et son travail. Lindon accepte la reprise, mais demande à reprendre le stock des premiers parus, pour les réimprimer sous la couverture Minuit. Gallimard, apprenant la décision de Lindon, flaire qu’ils se sont trompés, et révisent leur position. Aujourd’hui, tout Jabès pourrait être sous l’emblème Minuit, avec Beckett et les autres.

Les quatorze livres du Livre des questions sont maintenant rassemblés en deux très beaux tomes de la collection L’Imaginaire. On y trouvera donc, à la fin, El ou le dernier livre.

Lorsque Jabès l’avait apporté à l’éditeur, sa volonté était que la mention El ou le dernier livre figure juste sous son nom d’auteur, et que le reste de la page reste vierge, sans titre. Gallimard avait refusé, et un compromis avait été trouvé : El ou le dernier livre comme le souhaitait Jabès, et un tout petit point rouge à la place habituelle du titre. Alors bien sûr, ce livre est un collector, comme on dit aujourd’hui.

Mais se souvient-on de ce point de rebroussement, au milieu du livre, qui le renvoie sur lui-même à contre de la circularité proustienne ? NUL s’oppose à L’UN – et regardez comment la table des matières en témoigne...

Je continue de lire Jabès, quasi tout le temps, mais en l’ouvrant au hasard. Lui-même en quelque point qu’on le prenne, et toujours le même dépli, le même sentiment du rare, de la pesanteur de l’écrit quand tout devrait l’annihiler et nous avec.

Je continue de l’apporter aussi avec moi en atelier d’écriture. Je me souviens d’une actrice rencontrée autrefois en stage, le premier stage qu’on avait fait avec Gilles Bouillon et Bernard Pico à Tours, et toute troublée de découvrir qui était ce grand bonhomme lourd et buriné, à la voix rare, qui venait déjeuner chez ses parents tous les dimanches, mais elle ne savait même pas qu’il avait écrit des livres.

 


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LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 novembre 2013
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Messages

  • Bonjour,
    J’ai aussi dans ma bibliothèque El ou le dernier livre, acheté il y a exactement 40 ans, en novembre 1973. Exactement le même voyage : Blanchot, Jabès, et aujourd’hui comme vous, ouvrir au hasard, comme ce soir, page 24, après vous avoir lu :

    « ...un livre dont il faudrait abolir les mots pour le rendre à sa pluralité blanche ; un livre qui serait, à la fois, la part promise et la part refusée du livre ; un livre enfin qui se désignerait par un point dont on ne saurait s’il est blanc, au matin ; noir, la nuit mais que l’on s’habituerait à considérer comme un point à venir, un point en devenir, où rien plus ne subsiste.

    (Je, voix vécue) »

    Bien cordialement,
    Bernard G

    Voir en ligne : http://blogbgauth.tumblr.com/