Thierry Kuntzel | fiction peau

dans les soutes du MacVal une oeuvre étonnante liant peau et vidéo


Une commande du MacVal en 2011 : une très belle série de micros petits livres, très soignés, où il était demandé à l’auteur de réagir par une libre fiction à une des oeuvres du musée, à l’initiative de Muriel Ryngaert.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, dans ce musée que j’avais visité avant ouverture, devant l’oeuvre très complexe de Thierry Kuntzel. Vidéo en boucle, représentation du corps, un travail où se sent très humble d’avoir à répondre autrement que par la monographie. Ici, la demande était explicitement celle d’une fiction.

Et la difficulté à écrire à peine 4 ans après le décès d’un artiste à peine entrevu, une fois, aux Cahiers de Colette.

Le hasard fait que ce soir ce petit livre, publié sans aucune image de l’oeuvre, soit évoqué à Neuchâtel, le voici donc, avec quelques photos faites lors du repérage. Et bien sûr, direction MacVal pour plus : et même j’insiste, rétrospective en ce moment, jusque début janvier, d’un ami enseignant lui aussi à Cergy, Renault Auguste-Dormeuil, Include me out.

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Liens Thierry Kuntzel :
- The waves, installation interactive ;
- film La peau ;
- bibliographie de Thierry Kuntzel sur l’art et sur la vidéo ;
- Nostos

 

salle principale


La porte donne sur la galerie souterraine principale. C’est un nœud de croisement considérable sous la ville. Il n’y avait pas meilleur lieu. On a veillé à une entrée discrète. Pas de néons tapageurs, pas de réclame. On vient ici parce qu’on sait ce qu’on cherche. L’art n’a pas à s’abaisser pour qu’on le visite. Le hall est de bonne tenue, confortable. Dans un espace avec des fauteuils, des écrans avec écouteurs personnalisés permettent de s’initier au projet, ou de compléter la connaissance qu’on en a. On peut y procéder aux formalités d’inscription, même si la plupart de ceux qui nous visitent les ont déjà finalisées depuis leur domicile, leur lieu de travail ou leur lieu de soin. Ici il s’agit seulement du point de diffusion, et non d’un point supplémentaire de collecte, on l’a vraiment voulu comme cela. Le projet se veut l’image de la ville elle-même, puisque que sommes-nous d’autre, désormais, que notre ville. Et ici convergent tant et tant des habitants de la ville : quelle ville n’est pas encore elle-même sous la ville, dans cet étage intermédiaire où sont les commerces, où sont encore au-dessous les rails qui vous emportent au travail le matin, vous reploient dans les alvéoles d’habitation au soir. Et dessous encore les fonctions mécaniques et techniques de la ville, les répartiteurs, les calculateurs, les unités de gestion des câbles et des fluides, et encore au-dessous, parce que la température y est fixe – les unités de stockage mémoire et données, directement reliées à notre dispositif au premier niveau, à quoi on accède depuis le hall.

 

centres de collecte


C’était simple, autrefois, vivre, grandir, mourir. C’était associé à un lieu. On avait visage, famille. On était dépositaire de sa propre mémoire. Tout évidemment maintenant plus complexe. Nos relations avec la société avaient leur propre mémoire, hors de nous-même. Ainsi nos photographies, celles que nous avons faites ou celles qui nous représentent (un « nuage », disaient-ils), les traces administratives, les courriers stockés dans les serveurs, les commandes de billets de train, les réservations d’hôtels, les renseignements pour la retraite, l’ensemble organisé de nos trajets dans la ville, tels qu’en dessinait la carte notre téléphone portable. On avait parlé progressivement d’un être mémoriel. L’être mémoriel de tout un chacun, plus haut, plus large que lui-même. Le corps, là-dedans ? Parlez-en à ceux qui ont bénéficié d’une greffe du rein ou du foie, ou de la peau du visage – et ceux à qui on les prélevait, étaient-ils pour cela moins eux-mêmes ? Combien y avait-il eu de colloques, sur cette dissociation du corps et de l’identité ? Alors on avait eu l’idée de ces centres de collecte, établis sous la ville.

 

protocole de prélèvement


Notre peau c’est le monde, et nous sommes la peau du monde. La peau est notre empreinte, elle est un livre, elle est notre histoire, elle est le mode premier du langage de l’un à l’autre. Évidemment tout passait par la peau. Une seule particule prélevée porte la définition complète de chacun : les gènes, le dessin même, bout du doigt, bas du dos. À chaque instant du monde, la somme de ces particules, définissant l’identité parfaite de chacun, dessine aussi la somme de ce qu’ils composent, et a nom ville. Le protocole de prélèvement a pu se complexifier à mesure qu’on progressait dans l’élaboration de la peau artificielle. Ç’avait été un enjeu considérable pour le traitement des grands brûlés. La nécessité avait accéléré considérablement l’industrie. On aurait pensé un immense tapis, générant à mesure son propre prolongement : chaque particule de la peau synthétique enfermant les caractéristiques d’une des peaux singulières de la collecte. À l’image de nos unités de production de peau synthétique, le monde n’était-il pas ce tissu continu de la totalité de toutes nos unités-peau, dont un fragment suffisait pour une collecte globale ?

 

la photographie avait progressé aussi


L’image photographique, qui résultait d’un procédé chimique et photographique, n’avait longtemps capté du réel qu’une image sommaire. Les procédés s’étaient diversifiés : la photographie était vite devenue un des usages privés les plus répandus, s’insérant dans les anciens rites et s’y amalgamant – il restait quoi, dans une photographie de mariage, ou d’identité, que cet apparat du rite, costume d’un côté, passage de frontière de l’autre. La technique, en évoluant, avait été le moteur d’une suite rapide de découvertes. On se présentait à l’entrée d’une porte sécurisée, on y appliquait sa main ou son œil, et l’informatique procédait à la reconnaissance optique : peu à peu, il suffisait d’en approcher – reconnaissance globale, silhouette, oreilles, peau (la peau, donc). On avait souhaité que les passeports, documents d’identité, carte de sécurité sociale, intègrent dans cette image photographique un minimum de ces données de sécurisation (qu’on nous pardonne la langue, elle se plie difficilement à l’exercice). En clair : ce que la machine reconnaissait de vous-même (longtemps que l’index ne suffisait plus, on était passé aux empreintes des quatre doigts et du pouce, puis l’œil ou l’oreille, et puis, progressivement, la forme même du visage, la courbe des épaules), on l’intégrait dans la fabrication mécanique et chimique de l’image. On avait parlé un temps d’une « image enrichie », et puis c’était devenu la norme, on avait oublié. Donc voilà : ce qu’on avait appris à faire pour l’œil, la paume, l’oreille, le profil, ou la courbe des épaules, on avait progressivement réussi à le faire pour la peau elle-même, et bientôt un seul grain de peau – sur les documents d’identité, la peau. L’image précise d’une particule contenait (c’est le verbe qui se prêtait le plus simplement à la désignation du processus) la désignation la plus complète, la plus radicale de l’individu lui-même, et la pérennisait. L’ensemble de ces images, à nous alors de l’assembler : il pouvait désigner un graphe temporel (évolution des familles), un graphe territorial (répartition dans la ville), un graphe communautaire (autour d’une activité ou d’un geste relationnel), et, étendu, la ville elle-même – pourquoi pas même superposée, si dans l’épaisseur du tissu synthétique, augmenté couche à couche, pouvaient s’imprimer les images-peau (on nommait ainsi ce grain élémentaire) de différents occupants successifs à tel point défini de la ville. D’autant plus que l’image, bien sûr, était parfaitement reproductible et que ces différentes compositions n’étaient pas exclusives.

 

un précurseur


L’étonnement avait été considérable : c’était l’époque d’avant l’effondrement. Dans ces zones de l’ancienne périphérie de la mégalopole, les formes en avaient été particulièrement violentes. Lors des fouilles de restauration (une œuvre d’art, probablement autrefois élevée en plein ciel dans l’environnement urbain) avait incité à ces sondages, on avait retrouvé, quasiment en l’état – au point qu’on en avait restauré le fonctionnement optique et mécanique, et notre dispositif s’établissait sur des caractéristiques similaires. Chez précurseur récemment découvert, il y avait déjà la peau, l’image de la peau. Dans ce dispositif évidemment sommaire d’avant l’effondrement, quatre-vingts images exactement, recomposées et jointes dans une bande optique continue, puis projetées – temps boucle estimé : quarante-cinq minutes. Une étape leur était à l’époque interdite : faire que la bande optique soit elle-même extensible, en épaisseur, longueur, continuité, puisse se programmer selon le graphe étudié. On supposait que chacune des quatre-vingts images utilisées dans cette bande optique miraculeusement conservée et restaurée, provenait de photographies faites sur un nombre évidemment au plus égal à quatre-vingts, mais pourquoi pas sur le même individu. Les tests pratiqués dans la bande optique n’avaient pas permis de déceler un usage autre de ce qu’on sait des images à l’époque : elles ne contenaient pas l’empreinte de l’être. Mais quelle belle intuition, par exemple, que la peau utilisée soit celle de parties indifférenciées du corps, comme le dos ou le haut des bras. C’est l’agrandissement géant d’un fragment minuscule de peau qui permettait aux quatre-vingts images du précurseur anonyme leur déroulé, leur fondu, leur beauté (disaient-ils alors).

 

rationalisation des procédés de collecte


On recommandait la collecte à tous les individus dès leur autonomie sociale et professionnelle. Les principales démarches administratives, sécurité sociale, identifiant universel, permis de conduire, inscription dans les rôles de la défense civique étaient déjà actées. On proposait dans les lieux mêmes d’établissement de ces documents la photographie de ce qu’on nommait désormais « peau génétique ». La peau génétique ne change pas, pour un individu, quel que soit son âge. D’aucuns préféraient en établir l’image dès leur vingt ans, la splendeur. D’autres aimaient que l’image évolue avec leur âge. Mais on ne se leurrait pas : pour être significative, la collecte devait représenter l’ensemble de la population, on en était loin. Alors on avait rapproché les centres de collecte des lieux décisifs : lors d’une hospitalisation, principalement. D’autant qu’on avait suréquipé ces chambres funéraires, souvent en sous-sol, et dont on avait désormais moins l’usage – l’image-peau s’étant en partie substituée aux anciens rites autour des morts. On avait aussi établi des centres de collecte dans les lieux de détention, les établissements psychiatriques, les centres de rétention, les grandes concentrations administratives, et bien sûr les lieux funéraires eux-mêmes – collecte alors plus sommaire, mais essentielle. Des camions sillonnaient le pays et la périphérie des villes, ou les lieux de rassemblement, grands concerts, festivals, compétitions sportives, ou les centres commerciaux du samedi – la préparation était rapide : en général, le haut de l’épaule gauche, se fixer devant l’appareil (la mise au point précise restait toutefois un peu lente), cliché, puis établissement du lien administratif entre l’image et vos données personnelles centralisées, puisque tout reposait sur ce processus ; bien sûr n’entraient là que les volontaires, mais l’accueil était chaleureux, pédagogique, et on vous offrait en retour une légère collation. Peu à peu, l’image-peau devenait l’image de la société elle-même. Et s’il s’agissait de la société juste au passé, ce qu’on nommait « recouvrement » (comme la peau recouvre le corps) de la société par la peau générique pouvait être considéré comme total, du moins dans nos grandes villes.

 

fascination esthétique de la peau générique


Qui pour le nier : l’immense tapis infiniment déroulant, infiniment recomposé, augmenté, fascinait ceux qui s’immobilisaient devant lui – et principalement dans la salle principale, celle qu’avait établie chaque ville en son point nodal le plus essentiel. On voulait ces lieux des lieux de silence : nulle musique d’accompagnement, rien que le bruit très léger de la mécanique elle-même, et la ventilation des dispositifs optiques. Devait-on lutter contre cette tendance à considérer comme beau, dimension seulement esthétique, un objet complexe dont la fonction était bien autre ? On avait préféré procéder plutôt par l’éducation. Dans les temps angoissés et instables d’avant le grand effondrement, est-ce que jamais le beau avait pu être isolé des autres fonctions ou représentations ? Vous imaginez bien les développements donnés ensuite à de telles questions. Nous nous étions appuyés principalement du fait suivant : qui venait dans la salle centrale et s’abîmait dans la contemplation esthétique du dispositif, savait qu’il faisait lui-même partie du dispositif. Et que sa contribution au dispositif était son identité même. Restait ce flux ondoyant, mobile, insaisissable et infiniment continu, dans la demi obscurité favorable de la salle centrale (on s’était aperçu que la fusion de toutes les images dans la peau générique lui conférait une luminosité propre, rémanente, qu’il suffisait de laisser se répandre). Avoir le droit de se recueillir là, s’y déplacer à son gré, s’y asseoir et penser, était non seulement un rendez-vous avec soi-même, mais un rendez-vous avec la totalité de nous-mêmes : est-ce que cela ne définissait pas une nouvelle esthétique, est-ce que ce n’était pas alors aux autres arts, ou formes dérivées des anciens arts, de se hisser à la fascination esthétique réelle de la nouvelle peau générique ?

 

produits dérivés


Souvenons-nous : il avait été question de les interdire. La peau générique était bien sûr duplicable à l’infini. La peau générique n’est qu’une image, l’assemblage d’autant d’images que d’individus lui ayant confié leur mémoire, leur pérennité. C’est l’image, que nous contemplions. C’est juste que le statut même de l’image avait changé (une mutation de plus dans ce que nous avions, depuis tant d’années, confié peu à peu à l’image – l’ultime mutation ?). Mais l’éclatement de l’objet était inhérente à lui-même. La peau (ainsi qu’on commençait à l’appeler, le terme générique peau ne désignant plus alors la peau individuelle mais la peau-image), lorsqu’on la faisait défiler sous la ville, était en soi une fiction. Même, la peau globale de l’espèce était la recomposition de l’ensemble que nos dispositifs projetaient sous les villes. Les images n’étaient qu’une recomposition de données d’ensemble, à côté de toutes les données accumulées dans les serveurs sous les villes, dans leurs strates inférieures, sous les parkings et les rails. L’image individuelle de la peau, prélevée dans ces zones indifférenciées du haut de l’épaule ou du bas du dos, était elle-même stockée de façon indissociable des données administratives de chaque individu. C’était un de nos points de recherche les plus excitants : qui ne s’était pas arrêté avec la même fascination devant ces graphes que déterminaient l’ensemble des géo-localisations de chacun, traces de ses pas dans la ville, façon d’occuper une chambre et d’arpenter une ville inconnue, parmi tous les autres ensembles de graphes disponibles (traces des conversations par outils numériques, trace de tout argent dépensé ou gagné, traces de tout échange texte réseau et ainsi de suite). L’espace de notre liberté, combat juridique qui avait été long à mener, n’étant pas la constitution de ces univers de données, mais la maîtrise que chacun pouvait en avoir : la mise en commun de l’image-peau participait d’une décision volontaire. L’inauguration de nos dispositifs (l’idée d’une peau universelle, joignant tous les quatre ans, au mois d’août, l’ensemble des images-peau de chaque ville, chaque pays) avait été considérée comme événement majeur. À titre scientifique, nous procédions en continu à ces recompositions spécifiques, graphes familiaux, dépli sur le temps, ou bien même l’étonnant film uni et dense proposé par quelques individualités curieuses, procédant chaque année à l’actualisation de leur image-peau individuelle, et en constituant – projections de quartier, espaces culturels ou même dans l’espace privé – des films étonnants. Y avait-il une différence de peau, lorsqu’on comparait ou mêlait des films issus de parties différentes du monde, ou de strates sociales hétérogènes de nos villes ? On avait vu alors se déporter vers l’usage privé ce qui n’était au début qu’une valeur collective : officines proposant à chacun un cadre d’agrément fixant sa propre image-peau, ou organisant la reproduction miroitante d’un très simple échantillon, la famille, les enfants. Ou bien, dans d’autres pays, le souvenir des morts qu’on gardait ainsi dans la maison. Mais les associations sportives, les communautés religieuses, avaient bientôt sollicité la libre recomposition de leur propre graphe – lors des assemblées générales, ou autres rendez-vous communs, on établissait la projection continue de la peau générique de la communauté. Le commerce en était lucratif, on l’avait taxé. Les géants du numérique avaient tenté d’en monopoliser la diffusion, on avait régulé. Ce qui tenait d’une responsabilité collective, c’était – sous chaque ville – la salle centrale de la grande recomposition collective.

 

une expérience fondatrice


On avait bien sûr, depuis l’établissement du concept de peau générique, beaucoup travaillé sur l’histoire des représentations de la peau. La peau comme livre, et le commerce des tatouages. La momification. Les dérives, aux tristes temps d’avant l’effondrement (les minces décennies séparant Auschwitz de l’effondrement, pouvions-nous les considérer comme nulles à l’échelle de notre histoire, on en discute encore). Longtemps, c’est le corps qu’on représentait. Le point de rupture, une fois encore, datait d’avant l’effondrement : Robert Walser. Un écrivain du début du XXe siècle, d’avant l’effondrement, qui s’était particulièrement illustré dans les proses brèves et ultra-brèves, voire quotidiennes, avait ensuite longtemps vécu, sans plus écrire, dans un établissement psychiatrique. À soixante-dix-huit ans, il quitte l’établissement pour une marche dans la neige, qu’il prolonge jusqu’à tomber d’épuisement. Il semble, dans l’état actuel des archives reconstituées, que l’image du corps de Robert Walser, lorsqu’on le retrouve dans la neige, ait pris forte valeur symbolique dans les années précédant l’effondrement. Qu’elle ait été dès lors associée à la novation de cet écrivain dans les formes brèves et récurrentes. Que l’idée de la folie, et l’énigme de cette mort dont bien sûr personne pour affirmer qu’elle ait été voulue, ni au contraire seulement subie, ait contribué à dissocier pour l’inventeur de la première image-peau le corps de Robert Walser, de ce qu’il nous lègue. Dans ce film exhumé, considéré par beaucoup comme précurseur, un mannequin nu est allongé, filmé en surplomb, par lents aller-retours sans cesse rapprochés, depuis une extrémité du corps jusqu’à l’autre. Le film s’appelle sans ambiguïté Hommage à Robert Walser. Pour la première fois, l’image de la peau (sous un tissu transparent, lui-même débordant le corps) est traitée de façon abstraite et sans avoir à constituer une image du corps. Nous datons de cet événement alors seulement artistique l’enracinement de nos développements actuels de l’image-peau.

 

éloge des anciens panoramas


Où finit la réalité concrète, où commence l’image ? Réalité concrète celle du dispositif de projection. Dans la salle centrale, et en général, lors des recompositions événementielles, l’outil de projection reste visible. L’image n’est pas matérielle, mais l’appareil qui la projette, si. Et la boucle où sont imprimées les millions d’images grain à grain, chacune dépositaire de l’identité matérielle de son donateur, si. Alors, dans la fascination où on était d’être entouré de cette peau physiquement ondoyante, infinie et particularisée tout à la fois, c’est l’articulation entre l’image et la présence du dispositif optique qui nous rappelait sans cesse à la matérialité concrète de l’image. Dans le hall de la salle centrale, on présentait un documentaire sur les anciens Panoramas. On en avait dénombré près de 140 à Paris au XIX° siècle (un passage sous verrières s’y appelait toujours « Passage des Panoramas »). Celui de Wrotslaw en Pologne, confisqué par la Prusse puis la Russie, était un des rares conservés intégralement. Dans un lieu circulaire, auquel on accédait par un escalier central, ce qui vous entoure est la stricte réalité. Un sol de terre, des canons, un mort. On sait bien que ce qu’on voit, à l’horizon, c’est la toile peinte. Champ de bataille, villes, scènes de la vie réelle. Seulement, le point de jonction de la toile et du paysage matériel à vos pieds, à quatre mètres de distance, est indiscernable. Le génie des Panoramas, c’est de prouver la matérialité concrète de l’image en la faisant venir matériellement à vos pieds, et inversement : le concret à vos pieds se faisant progressivement image. Vous déambuliez dans l’espace entouré de la toile à 360°. Le Panorama brisait l’idée de la peinture, avec la même puissance de réel que la photographie, inventée en même temps qu’on les élaborait. Seulement la photographie était plus pertinente, les Panoramas ont disparu. Avec la recomposition de la peau générale, qui nous montrait tous à la fois dans son défilement infini et permanent, chaque point de peau insérant dans l’image la totalité qu’est l’individu d’aujourd’hui, et le lien fait aux nuages de données qui le constituent, c’est la même magie des Panoramas qu’on avait rétablie. D’ailleurs, les gens qui venaient à la salle centrale pour vivre cette expérience unique de la peau générale ne s’y trompaient pas, tous restaient dans les fauteuils du hall jusqu’à visionnage complet du documentaire. Et que c’était là probablement le lien avec ce qui se composait aussi via l’accumulation des images de la ville, des projets et maquettes d’architecte, des recompositions 3D de la ville – mais tout cela séparé de nous, des corps, des êtres.

 

de la peau et de l’image-peau


La peau n’est pas si complexe. La matière qui compose le mental l’est beaucoup plus : une mousse, même pas si dense. L’épiderme est une construction par strates, avec son substrat, son irrigation, ses pilosités. Le corps humain est fait de beaucoup d’eau : ce n’est pas très intéressant. La matière qui compose le mental comporte des circulations chaotiques (le parcours d’une émotion imprévue est un trajet chaotique, comme la foudre dans le ciel : mais que ce trajet serve ensuite de trace privilégiée pour la mémorisation ou les processus cognitifs, voilà une des énigmes qui nous était échue depuis les temps d’avant l’effondrement, et sur laquelle nous n’avions guère encore progressé), la matière qui compose le mental implique pour être active le déplacement d’ions et la circulation de protéines dans les parois extérieures de neurones qui sont comme une mousse, et se comptent par milliards. Au musée de la préfecture de Police on conservait paraît-il dans du formol le cerveau des grands tueurs guillotinés : longtemps, l’humanité avait cherché à représenter matériellement ce mystère qui fait de nous des êtres pensants. Têtes momifiées ou têtes réduites d’Amazonie, depuis des temps presque éternels, conservation des crânes de Goethe ou d’Einstein, ou du cœur momifié de Voltaire (préservé depuis l’effondrement : c’est comme un léger ballon rose, dans des bandelettes). La peau, est-ce que ce n’était l’amour, le contact, la caresse, la façon dont son propre être se manifestait au dehors ? Les anciens musées, en présentant des écorchés, n’en étaient-ils pas la preuve négative ? Est-ce que, en constituant la peau comme le lieu matériel de l’identité défilante, recomposable à volonté, ce n’est pas cela qu’on sauvait, aller vers l’autre par la main et la caresse, et non par le mental et la pensée ? Et si, dans la salle centrale de notre dispositif, la projection matérielle de la peau générique, la peau de toute une société, toute une ville, nous fascinait autant – qu’on venait là se recueillir, qu’on venait là comme à une ressource essentielle de la communauté, et sa mémoire –, est-ce que ce n’était pas pour la disparition de toutes autres relations dans notre monde d’après l’effondrement, l’idée encore, au plus juste, de notre condition d’hommes ?

 

salle Thierry-Kuntzel


Peu de gens se souviennent aujourd’hui de l’artiste Thierry Kuntzel. Certains ont tenté de le rapprocher du précurseur évoqué plus haut, voire de cet hommage à Robert Walser que nous avons évoqué. Depuis le grand effondrement, les archives sont insuffisantes pour l’établir avec certitude. Mais on a pu s’appuyer sur une suite numérisée de carnets, retrouvée dans ce qui semble avoir été, avant l’effondrement, un musée d’art contemporain. Beaucoup des idées qui ont permis de constituer la collecte générale des peaux, puis d’en constituer le tissu-image, ont trouvé leur germe dans ces notes. La peau, en défilant, est une réflexion sur le temps. Dans la salle Thierry-Kuntzel, au sortir de la salle centrale, on demande aux visiteurs de rester quelques minutes en silence, et que ce moment soit un rendez-vous avec eux-mêmes. Des caméras discrètes, des écrans dans les espaces sans lumière de la salle, permettent d’appréhender son propre visage, ou ses mains, ou sa peau, dans ce recueillement qui impose la réflexion sur ce qui nous lie les uns aux autres, sur ce qui est notre mémoire et nos traces, et sur ce qui tient à nous-mêmes dans le grand bruit et le grand charroi du monde. Est-ce que ce n’était pas notre mission ?

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 décembre 2013
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