écrire avec... Raymond Bozier | 37 fenêtres sur ville

un magnifique exercice tout public à partir d’un classique, les « Fenêtres sur le monde » de Raymond Bozier


Tous les mots sont adultes, le sommaire complet.

 

 

On vous laisse faire d’abord un petit jeu de piste :
- d’abord, écouter Raymond Bozier parler lui-même de son livre et de sa genèse, c’est sur le site de la BNF écrire la ville ;
- aller écouter les autres en parler : voici ce qu’en dit Philippe Diaz (Pierre Ménard sur le web) dans son liminaire.fr – pour lui aussi, un outil décisif en atelier d’écriture – idem chez Anne Savelli.
- des exemples d’ateliers d’écriture ici à l’IUFM Paris ou avec une classe Bac Pro de Tours, ou ici au lycée pro Fernand-Léger d’Argenteuil, beau souvenir ;

 

Fenêtres sur le monde n’est pas un manuel pour atelier. C’est un travail d’importance sur l’espace et les perceptions de la ville, le rapport vie privée / espace public. Le défi d’installer l’écriture dans les surfaces les plus normalisées de notre quotidien. Et la surprise que la prose est susceptible alors de se faire charroi ou bloc poétique, tout aussi bien que récit autobiographique, et de réinterroger en permanence l’écriture même.

Et vous, quelles fenêtres portez-vous à jamais en vous ?

Question que se pose Raymond Bozier peu après l’attentat du Word Trade Center le 9.11.2001. Pour lui-même, il en trouve trente-sept... Extrait de la table des matières :

Méditation devant une fenêtre
Fenêtre orientée sud-ouest, 1er étage d’une maison individuelle, zone portuaire de la Pallice, juin 2001
Maison des gens de mer, Boulogne-sur-mer, 6 mars 201
Fenêtre de l’hôtel Terminus, gare du Nord, Paris, 7 mars 2001
Porte-fenêtre, un matin d’été 2001
Pare-brise
Télé-surveillance
Buffet de la gare Saint-jean, Bordeaux, vendredi 2 mars 2001
Fenêtre d’appartement côté cour, rue Nollet, Paris, dimanche 25 février 2001, 9h10 du matin
Fenêtre des négociations, ministère de l’Équipement et des Transports, place Fontenoy, Paris, 17 juin 1996

Chacune de ces trente-sept fenêtres est ainsi liée de façon extrêmement précise à une expérience ou un moment de vie, voire une heure ou une saison ou une circonstance particulière de rendez-vous, la vie devenant ainsi une suite parcellisée d’univers qui s’ajoutent sans forcément se rencontrer.

La fenêtre depuis la salle du lycée où il a son travail, la fenêtre de la pièce où il a son bureau pour écrire, celle de la cafétéria des repas de midi, le pare-brise de la voiture lors d’un trajet quotidien, les hôtels de passage, ou ces séances dans un ministère aux antipodes de ce qui nous est d’ordinaire réservé.

Première question aux participants : pour vous, il y en aurait combien, de ces fenêtres, depuis les chambres d’enfance, celles qui ont compté, ou les moments de vie en bascule, de grande émotion intérieure (et même si le paysage est du genre « rien à voir », comme depuis une chambre d’hôpital par exemple).

Après, il reste à les rassurer. On n’en demandera pas trente-sept, de fenêtres. Trois par exemple, ou bien cinq.

Mais on peut les aider : l’une pourra être très ancienne, revenue de l’enfance. L’autre pourra être prise au quotidien, au maintenant. Fenêtre de cuisine. On pourra avoir un lieu privé (puisqu’on regarde dehors), et un espace public (la classe, le lieu de formation ou de travail). On aura obligatoirement une fenêtre mobile : vitre du train ou du bus, hublot du casque, pare-brise de voiture. On peut surtout ajouter des contraintes formelles : ces contraintes sont génératives. C’est en installant une contrainte que l’écriture va surgir, là où l’image mentale semble pauvre, ou indifférente.

Ainsi, parmi les trente-sept fenêtres de Bozier, pourra-t-on indiquer aux participants un texte écrit en phrases nominales, sans verbe ou bien des verbes à l’infinitif. Un texte qui commence par trois points de suspension et n’est fait que d’une seule phrase, laquelle est donc censée avoir commencé avant le texte. On peut suggérer qu’une des fenêtres s’écrive uniquement par des propositions principales. Pour un autre, il s’agit d’un moment bien précis, un instant arrêté (Il a neigé durant la nuit), tandis que pour un autre textes il s’agit d’impressions fugitives dans la répétition, via l’emploi du vers libre :

Impresses
le martèlement de la pluie sur les carreaux
le va-et-vient assommant des voitures
les lumières changeantes du jour
l’éclairage artificiel des nuits urbaines.

La vitre et le cadre ont une double fonction : ils font qu’on a affaire au monde déjà devenu surface et image. Mais aussi, que le narrateur, front contre la vitre, n’appartient pas à son texte. On construit de l’écriture ou bientôt on pourra lui-même le faire entrer, mais on évite un blocage considérable.

Et là-dessus, il faut bien insister :
- ce n’est pas le « réel » qu’on décrit, mais – très précisément – dans le cadre défini par la fenêtre, l’image en deux dimensions qu’il découpe, organisation de couleurs, lignes et formes ;
- la fenêtre elle-même, outil optique, à nous d’en saisir la matérialité au premier plan, poignée, rideaux ;
- si c’est un cadre en mouvement, bien respecter les deux points ci-dessus ;

« Et si je ne vois rien, par ma fenêtre, monsieur ? » La question, à cause d’un Velux carré donnant sur le ciel, me vaudra un des plus beaux textes que j’aurai jamais recueillis avec cet exercice, passage des nuages, venue de la nuit, et surgissement une fois d’un oiseau.

« Et l’ordinateur c’est une fenêtre, monsieur ? », dira un autre... Et ça s’appelle comment, le système de ton ordinateur, j’ai rétorqué. Ah bon, Windows. Seulement suggérer que si téléphone ou ordi viennent dans les fenêtres, ce soit une fenêtre sur les trois, et pas plus.

Insister aussi qu’à découper le réel en fragment d’image plane, c’est de nous-mêmes que nous nous séparons (non non, on s’en fiche des miroirs et brosse à dents, c’est pas ça une fenêtre), le narrateur ne s’écrit pas dans son texte, mais c’est la contrainte de prendre arbitrairement ce que découpe pour nous le cadre considéré. Si Bozier décrit sa salle de classe, où il a passé tant d’années comme enseignant (au lycée de la pêche à La Rochelle, s’il faut être précis), il y a un grillage, un ruban gris de bitume, un arrêt de bus et la silhouette du stade en face. Tout cela, dans le quotidien, à peine si on y prête attention. Mais qu’un tout petit élément en soit modifié, et nous ne remarquerions pas immédiatement ?

C’est cette qualité concrète de la ville, qu’il s’agit de faire entrer dans le texte. Le matériau même qu’est la ville. Et la facilité ou le défi, justement de le considérer dans sa projection plane, la fenêtre...

Fenêtre sur cour
Il y a toujours, dans les villes, des vieux immeubles construits autour d’une cour intérieure où le soleil, même à son apogée, peine à descendre. Percées d’une multitude de fenêtres, les façades de ces constructions constituent comme les parois d’un grand puits d’ombre humide et viciée. Parfois, un laurier ou un arbre, épuisé par le manque de lumière et la solitude, s’élève tristement dans un coins […] La musique d’un poste transistor résonne. Une odeur de friture s’échappe d’une cuisine. Une voix d’homme en colère retentit, puis s’apaise. Du linge sèche au-dessus du vide […].

 

Baie vitrée d’une cafétéria
… zones commerciales,, voies lactées, ô sœurs lumineuses, aplaties derrière vos talus bordés de poteaux en ciment supportant des grillages où s’entortillent des touffes d’herbe jaune et contre lesquels le vent plaque poches en plastiques, pages de journaux, prospectus abandonnés. Zones traversées par des lignes à haute tension, reléguées aux abords des villes, là où les rocades s’abandonnent aux ponts routiers ralliant les quatre voies qui filent, entre les stations-service, les hôtels et les restaurants, retrouver au loin les mêmes désastreux décors […]

Raymond Bozier, Fenêtres sur le monde, Fayard, 2004, publie.papier 2011.

Et un exemple des textes déclenchés par cette proposition, détournement de la consigne si on veut, mais découlant directement de la table des matières de Raymond Bozier, dont l’extrait ci-dessus figure dans le montage distribué au moment du lancement de l’exercice :

fenêtre sur le stade de béton
on aperçoit le mur du stade, les petits jouent au foot, d’autres courent et s’amusent sur les briques et tous les petits essaient de mettre des paniers
fenêtre sur la route
on voit des voitures passer, des personnes de tous âges y passent également, des jeunes y traînent toute la journée, les voitures s’arrêtent puis des personnes descendent fenêtre de l’hôtel
escaliers, hypermarché, route, voitures, restaurant chinois, université, lac
fenêtre de la cuisine
jardin, grillage, petit parc, bâtiment d’en face, les cerisiers, les palmiers
fenêtre sur une cité
des petits et des grands, des bâtiments entassés, des barreaux gris, des voitures stationnées, certaines sont dépouillées, les halls des bâtiments sont taggés
fenêtre sur la salle polyvalente
arrêt de bus, buissons, herbes, voitures, lampadaires, les rails de la gare du Val
Lycée professionnel Fernand-Léger d’Argenteuil, 2004.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 novembre 2013
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