Anna Jouy, Temps de parler de l’aube

« Pourquoi on ne tue pas son prochain à la tombée du jour mais à la chute de la nuit ? Question. »


Une des choses qui me relient fortement à l’évolution des réseaux sociaux, c’est leur capacité à vous mettre en contact, de façon renouvelée, avec des écritures qui sinon seraient restées loin de vous, sans croisement.

Et cela encore amplifié par le fait que ce qui s’invente par la forme Internet doit inventer aussi ces modes de reconnaissance réciproque, loin de la masse de plus en plus normalisée du monde de l’imprimé et les vecteurs de recommandation qui lui sont associés.

En tout cas, c’est par les réseaux sociaux (Twitter en l’occurrence) que j’ai été amené à lire Anna Jouy, dont je ne connaissais pas (ne connais toujours pas) les livres. Et disons que ce qui a ensuite créé et favorisé le dialogue, c’est cette heure encore vide, de peu de circulation, où on est quelques-uns à se savoir entre la machine et la tasse de café – Anna Jouy souvent présente dans ces moments de l’aube.

Ce qui ne suffit pas, il faut un troisième élément : le site sur lequel j’ai appris à la lire c’était ce journal poétique jeté sur l’aube, et ce concept devenait en lui-même structurant pour l’écriture. Il y a quelques mois, avec un nom de domaine renversant l’ordre nom.prénom, elle confiait à Joachim Séné (rature.net), qui n’en est pas à sa première réalisation, une ergonomie de site basée encore plus directement sur ce principe des heures du jour : des mots sous l’aube, avec et incroyable bandeau séparant les écritures selon le cycle des instants du jour.

Notre échange pour ces premiers vases communicants s’établit donc sur ce rapport de l’écriture à l’aube. Comme d’habitude, de mon côté, en usant alors de cette liberté pour une expression que je n’aurais probablement pas osée sur mon propre site.

Merci à elle d’accueillir chez elle mon texte à la bonne heure.

FB

- le site d’Anna Jouy
- image ci-dessus (transmise par l’auteur) : « un missionnaire du Moyen-Age raconte qu’il a trouvé le point où le ciel et la Terre se touchent ».
- au rendez-vous des vases, la liste globale des échanges, merci Brigitte Célérier.

 

Anne Jouy | Temps de parler de l’aube


Temps de parler de l’aube. Elle.

Fait quand même long que je lui tourne autour, que je fabrique, que je boutique là, que c’est comme revenir sur une collection de cicatrices pour en faire sauter les cals. Aube coupure, aube blessure. Ce côté mercurochrome de l’aube parfois…

J’ai mal à l’aube ; d’autres c’est le foie. Moi, j’ai mal qu’il faille me lever, alors que je pourrais n’avoir plus jamais à dormir. Mal qu’il faille toujours couper la poire en deux, – choisir –, car j’aimerais n’être que d’un seul clan. Parait que c’est impossible. Alors, plus de rêves ou plus de faires… ?

Mais l’aube infusion : tu mettras bien un peu de lait dans ton noir, tu mettras un peu de deuil dans ton jour ?

Ah ! Ce rêve de ne jamais choisir, alors que tout me tire d’un côté ou de l’autre, une jambe en l’air et puis l’autre et que j’en ai la plante des pieds au fil à beurre.

J’ai essayé l’aube, d’abord comme une leçon d’espoir… ça se lève donc ? Et c’était presque bon d’ouvrir les yeux. Lumière ! Et puis lumière ! Ça a commencé à faire cinoche, mise en scène, en place, le feuilleton du jour, avec son script intime rédigé entre rêves et gestes, et moi les yeux sur insomnie en train de vérifier l’état du circuit… Lumière ? Pas sûr.

Petit à petit, c’est devenu mon déambulatoire. Faut « incanter », comme déverser une brouette de mort vive dans le fondement. Après ça suit, je crois être connectée aux Lares du quotidien. Je vivote, je popote. Enfin, je marotte quoi… J’écris. C’est ce que je me dis et qui peut être un dégagement psycho sur le flipper. Ce devrait être mieux que ça. Mais mieux, ce n’est pas tellement exprimable, ce n’est pas tellement justifiable… Écrire, comme au cloître nocturne comme le font de vrais savants, et pas des « volants » comme moi, qui viennent le matin, à l’aube, se la jouer moine... J’ai la religion assez hypocrite, entre cilice et bas résille. Pas vraiment de la bonne conviction, de la vraie script-attitude. Ce n’est pas – j’en ai conscience – totalement de ma faute. Je dois vivre et ce sont grâce à des faires (des fers) qui se passent après l’aube que je le peux, après l’aube que je dis…

Aube…
... pas impalpable, pas diaphane. Rideau monobloc. Manque plus que ça grince. Souvent avec des ridelles pour tenir le foin de la nuit, montées ou descendues … c’est à moi de voir ! Sensation.

Aube…
... je ne la défais pas, anti-Pénélope. Je la finis toujours d’un couperet de nuit. Tchac ! Ça me pète dans la corbeille à ciboulot. Puis c’est lever : debout le sans-tête ! Entends souvent que c’est l’heure des exécutions. Faudrait comprendre pourquoi… Pourquoi on ne tue pas son prochain à la tombée du jour mais à la chute de la nuit ? Question.

Aube…
... soulever, c’est agrès, c’est acrobaties. Après l’ombre explose comme une baudruche trop gonflée. Illumination.

Aube…
... toujours pareil point de rupture. Tirer sur deux pans de tissu et sentir exactement à quel moment les conjonctives cèdent et saignent. Délectation.

Aube…
... à rebrousser, comme une course en arrière, en prenant tout le temps que ça va prendre. Courir dans l’autre sens, pousser la Terre à l’envers de son axe… ça dure parfois deux heures, une aube. Athlétique effort, je vis ventredieu ! Fonction.

Aube…
... jeu de billes suspendues, une qui tape d’un côté et la dernière de la file qui se met en branle et renvoie la force. Et tout le reste qui ne bouge pas une oreille. Fascination.

Aube…
... chant de ma mère qui s’en meurt. Je lui gazouille le joli mois de mai. Je lui tiens la main. Mais c’est elle qui me tient, je ne me rends pas compte que c’est la vie. À l’aube, elle sera morte. Émotion.

Aube…
... pédalier. Courir, trotter avec l’aiguille, prendre de la vie sur les autres, gagner ce qu’ils ne veulent pas ramasser, la coupe de leurs vies. Encore quelques insomnies. J’en aurais trois... de vie. Je me mène de front. Ponction.

Aube…
... bascule avec les saisons. Parce que là où je dors, j’appartiens forcément à l’aube. L’Est, perspective spéciale que ce là–bas, carrément du côté des racines et du verbe être. Basculer tous les matins pas faits et les matins défaits. Déjà le soleil et jamais la lumière. Et moi je suis le point fixe : 4 heures debout. Captation.

Aube…
... lutte. Me préparer, pré-parer. Parade, parade résistance. Empiler les barricades, de mots, de pavés sur la rue toute droite de la nuit, une rue ficelée de moellons, de rêveries, de songeries, d’animaleries. Faut-il m’offrir si je peux un surplus de munitions Novartis ou de petits machins chinois ? Conduire l’opposition dans cet espace- temps où je suis chef de file de moi-même, ni reine ni putain. Rien, pur esprit en vacation anarchiste avant la démonstration rangée de mes appartenances minables, où n’être qu’une part est une vertu capitale. Révolution.

Aube…
... l’esprit manivelle, le truc avec des roues dentées, des chaînes, des maillons gras et huileux dont je suis l’horlogère. L’esprit gymnaste musculeux qu’il faut imaginer pour manipuler comme ça le rideau noir de fond de scène. Penser à le monter lentement, ménager le suspense. Ce qui va surgir peut avoir ou non de l’importance. Décors. Action.

Aube…
... creux, pilonner la faille, l’entre, le mot qui veut à lui seul engouffrer tout l’écrit parce que c’est l’exacte place centrale où se tient la statue du Commandeur. À chaque entre, je me retrouve dans ma métaphore, jetée dedans, étirée, tiraillée des deux côtés, le tout et le rien. Ce tout que je sais n’être quasi rien et ce rien que je devine être plus que tout. Aube quoi, ni nuit ni jour, entre, là où je dois me rendre. Fiction.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 3 janvier 2014 et dernière modification le 6 janvier 2014
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