creative writing | Steinbeck § 7, ou 5 fois le paysage-temps

retour à John Steinbeck pour les variations épiphaniques d’un paysage urbain pris dans des moments différents, avec durée


Malt Olbren, A creative writing no-guide
sommaire général.

 

Note de The Malt Olbren Archive : exercice joint au précédent dans la liasse indiquée « Construction » insérée dans le polycopié principal. Cette transcription dactylographiée du cours de Malt Olbren ne porte pas de marque de révision, suppression ou complément de sa main. NdT : cet exercice étant lié au précédent chapitre (« Cours tout droit Billie »), nous le laissons à cet endroit du livre même s’il relève plus de la section « Narrations » que de la section « Constructions ».

Notre dernière séance fut belle, merci. Beaux échanges, travail en binôme positif. Mais plusieurs fois m’est revenue cette remarque : chacun avait lu, dans l’autrefois des temps scolaires, le Grapes of Wrath de John Steinbeck, aucun n’aurait su reconnaître pour lui appartenir ce septième paragraphe, morceau détaché en quatre lignes, je vous le soumets à nouveau :

The dawn came, but no day. In the gray sky a red sun appeared, a dim red circle that gave a little light, like dusk ; and as that day advanced, the dusk slipped back toward darkness, and the wind cried and whimped over the fallen corn.

L’aurore vint, mais pas le jour. Un soleil rouge troua le ciel gris, un mince cercle rouge qui donnait une faible lumière de crépuscule ; et plus le jour avança, plus ce crépuscule revint à son obscurité, tandis que le vent gémissait et hurlait sur les blés courbés.

Ce dont nous nous souvenons, ce sont des silhouettes, des personnages, des scènes, des apostrophes et discours, d’une ambiance générale. Nous savons que cela va nécessairement avec la phrase, que celle de Steinbeck sait être dure et rauque, dépouillée, mais aussi lyrique et que, dans l’art du roman, cela ne se sépare pas.

Ce paragraphe est-il lyrique ? Oui, s’il chante. Non, s’il crayonne au fusain sur carnet de croquis. La vitesse. La vitesse ici est la contrainte de Steinbeck. Introduction : on ouvre, on grossit, on précise, on va vite. L’introduction est ce qu’on oublie. Pourtant, la tonalité reste, et organisera toute la fresque d’ensemble.

Poétique du roman ? Oui, si le paysage s’écrit en tant que poétique, affirmation lyrique du monde devenu image abstraite. Non, s’il s’agit seulement d’une épiphanie : ces moments de grâce où le monde se rappelle à nos petites affaires et – comment dire – les relativise.

J’ai donc pensé que nous pourrions prendre, avec tranquillité et sérénité, le temps de revenir à ces quatre lignes.

Je vous inciterais donc à aller vers cette épiphanie, non pas se la remémorer, mais en provoquer la réminiscence. Ce que vous allez choisir, comme Steinbeck son champ de blé, c’est un petit timbre-poste qui vous concerne dans le monde. Un petit morceau fixe de peau du monde. Il peut être urbain, elles ont pavillon et maison, désormais, les ombres de Steinbeck, même si la misère est pareille. Au moins un mobile-home. Et le champ de blé est un lieu de peine et de travail : le lieu que vous choisirez n’est pas un lieu de repos ou le coucher de soleil sur la plage – dans ce cas-là mieux vaut que vous y alliez. Non, ce qui compte dans ce septième paragraphe c’est l’usure prématurée du jour parce que nous sommes d’avance dans le lieu de la plus grande usure, celle du quotidien, de la tâche répétée, du monotone, de l’ordinaire. Seulement voilà, la grande magie du monde sait se rappeler à nous jusqu’ici.

Et je voudrais que vous vous en teniez à cet arbitraire. Peu importe la rue, la fenêtre, vous immobile ou vous en déplacement, vous maintenant ou vous il y a très longtemps. Ce que je veux, c’est qu’on s’en tienne à ce paysage, ce paysage exactement. Je définis le paysage comme ce que vous voyez, juste détaché de votre vue. Vous regardez, vous installez la stabilité de ce que vous voyez, dans l’instant même de cette épiphanie, puis vous vous retirez doucement, à reculons, sur la pointe des pieds : paysage est ce qui reste.

Et à preuve que tout cela est stable, ce coin, recoin du monde urbain, dans le souvenir lointain ou le présent répétitif, nous allons le varier cinq fois. Et j’insiste : cinq (trois dans le cours, deux chez vous, si vous voulez…).

[Note de The Malt Olbren Archive : interruption non distincte dans la salle, puis réponse de Malt Olbren :]

— Non, votre demande est pertinente. J’entends épihanie au sens où James Joyce l’utilise dès ses premiers livres : moment de révélation intérieure qui vous fait soudainement et de façon éphémère, un instant seulement suffit, accéder au sens ou à l’esprit des choses. Je ne crois pas qu’il en donne lui-même de définition plus précise. Plus important pour nous le fait qu’après ces deux premiers livres (Stephen the Hero, et Portrait of the artist as a young man), il se saisit du concept pour en faire l’élément organisateur de chacun des récits inclus dans Dubliners. Joyce nous apprend que ce moment sans durée, qui nous ouvre magiquement (ou irrationnellement, pardon) sur le parfait dehors, peut-être une clé pour l’invention narrative… Ça vous va ?

[Note de The Malt Olbren Archive : Got it, distingue-t-on depuis la salle, puis commentaire inaudible, et reprise de Malt Olbren :]

Il s’agit donc bien de partir d’un fragment de paysage, urbain ou naturel, comme épiphanie – ce qui suppose seulement votre familiarité mentale et mémorielle avec ce point précis, et de s’y accrocher avec les dents, avant d’y accrocher votre phrase. Le même paysage, cinq fois. Une fenêtre, une rue, un carrefour en voiture, la vitrine de votre place préférée dans votre diner préféré. Toutes saisons : éclairages de Noël, jour de grand vent ou grande pluie (cette fois où, etc.), calme d’une première neige, frissons de la venue du printemps (vous m’en feriez devenir sentimental par avance). Ou bien renversements dans le jour : chemin vers le campus au matin, et même endroit chemin inverse le soir, et puis cette fois où vous l’aviez pris en pleine nuit. Vous voyez, rien que de simple. La difficulté, c’est d’en faire cette pâte, cette teneur, cette luminescence ou transparence que nous en donne Steinbeck dans le septième paragraphe de Grapes of wrath, j’y reviens pour un dernier point :

The dawn came, but no day. In the gray sky a red sun appeared, a dim red circle that gave a little light, like dusk ; and as that day advanced, the dusk slipped back toward darkness, and the wind cried and whimped over the fallen corn.

Un paragraphe en deux phrases : énoncé bref, puis durée avec recouvrement.

Le point d’énonciation spatial est fixe. Mais le point d’énonciation temporel ? Le jour survient, lutte sans vaincre, et repart. Est-ce le soir ? Non, un moment indéfini du matin, et le vent suffit à tout recouvrir.

Alors voilà le dernier point de ma demande, avant de vous laisser partir en quête dans vos épiphanies d’un lieu urbain (ah cette lumière suspendue des peintres) : imaginez que vous regardiez une photographie, mais en fait c’est un petit morceau de film avec une fumée qui bouge, un drapeau coloré qui flotte. Ce que vous allez me décrire, ce ne sont jamais des instants isolés, mais toujours, ou chaque fois, un paysage-temps. Si le plan au cinéma est l’image-temps, quel est l’équivalent pour le récit ? Commençons avec du simple. Une durée, une bascule de temps, cinq fois.

Et vous me direz : dans le paragraphe de Steinbeck, on ne voit rien, on devine seulement les champs. Vous me direz, avec votre sens habituel de la répartie (note de The Malt Olbren Archive : rires, remarque inaudible, réponse brouillée de Malt Olbren, puis reprise : ) qu’on ne sait pas si c’est New York ou la Chine, qu’il faut le sixième et le huitième paragraphe pour comprendre et produire le décor.

Et alors, vous dit Malt Olbren, et alors ?

J’ai dit : cinq épiphanies, qui soient cette transparence et cette poésie de la langue faite couleur et temps. Qui vous empêche, entre chacun de vos paragraphes d’après ce septième de Steinbeck, d’insérer vos propres descriptions, cette fois comme des didascalies ?

Ah bon, ça ne ressemble pas à du roman, mais, à y réfléchir, ça ressemble à des choses vues dans des romans ? De vagues et confus souvenirs de vos lectures de Dostoïevski ? D’autres ? Dites-vous toujours, amis, que c’est au roman de partir de vos textes, et pas le contraire.

Au travail.


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 janvier 2014
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