Raymond Carver | Feux, ou comment donner son premier cours de creative writing

quand Raymond Carver parle du 1er cours de creative writing qu’il a suivi... et du premier que 10 ans plus tard, il a donné




« Feux » reparaît en poche chez Points Seuil pour 8€50,
un livre-outil indispensable pour qui s’intéresse aux ateliers d’écriture

 

 

Pour nous qui proposons des ateliers d’écriture, Les feux de Raymond Carver est un texte exceptionnel. Il s’agit d’un recueil composite : trois textes sur l’écriture datant de 1981, le premier une commande du New York Times pour un article sur l’art décrire et les deux suivants, dont Les feux, deux hommages à celui qui avait été son maître d’écriture, John Gardner. Le reste du recueil : un extraordinaire texte sur son père, les poèmes de Carver, et quelques nouvelles qui n’avaient pas été reprises dans les autres recueils, plus un entretien unique sur sa démarche de composition.

Ces trois textes (et l’entretien) sur l’écriture exceptionnels d’une part parce que bien sûr Carver s’y explique sur son art de la nouvelle, mais aussi parce que le fait d’avoir suivit lui-même, début des années 70, à l’université de Chico (Californie), un cours de creative writing et que c’est indissociable de son chemin ultérieur. Et, dans l’hommage à Gardner, de parler cette fois en tant que lui-même donne désormais un cours de creative writing.

Sans doute qu’en 30 ans les problématiques ont évolué, qu’on formule autrement ces contraintes d’enseignement – mais c’est peut-être le mot métier, tel que l’emploie Carver, qui s’est érodé – pas l’écriture.

Alors, qu’on donne des cours de création littéraire ou qu’on vienne soi-même pour y écrire, ce texte qui parle à la fois des cours reçus, et du chemin fait pour ensuite en donner reste unique... Et c’est Carver !

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1 | « un peu d’angoisse ne fait jamais de mal dans un récit »


Il y a des écrivains qui sont bourrés de talent, je n’en connais aucun qui en soit complètement dépourvu. Mais une vision des choses unique et précise, et l’art de trouver le contexte qui permet d’exprimer cette vision sont une autre paire de manches. [...] Tout grand écrivain, ou même tout très bon écrivain, refait le monde à sa mesure.

La chose dont je parle ici a une parenté avec le style, mais ne se ramène pas au seul style. C’est la griffe particulière, et reconnaissable entre toutes, qu’un écrivain appose à tout ce qu’il écrit. Cet univers, c’est le sien. Il n’appartient qu’à lui. C’est l’un d’es éléments qui permettent de distinguer un écrivain d’un autre. Pas le talent. Le talent, ça court les rues. Mais un écrivain qui a une façon spéciale de voir les choses et qui donne une manière de voir est un écrivain qui a une chance de durer.

Isak Dinesen disait qu’elle écrivait un peu chaque jour, sans espoir, et sans désespoir. Un jour j’inscrirai cette phrase sur une fiche de format 12,5 sur 7,5 et je la scotcherai au mur, au-dessus de mon bureau. Des fiches comme celle-là, il y en a déjà quelques-unes sur mon mur. « L’exactitude foncière de l’expression est la SEULE morale de l’écriture ! » (Ezar Piund). C’est loin d’être TOUT, bien entendu, mais un écrivain qui a pour lui « l’exactitude foncière de l’expression » a au moins pris un bon départ.

Sur une autre fiche, j’ai inscrit ce fragment de phrase pêché dans une nouvelle de Tchékhov : « ... et en un éclair, il comprit tout ». Ces quelques mots me paraissent chargés d’émerveillement, et riches de tous les possibles. Leur clarté simple et dépouillée me plaît infiniment, tout comme l’espèce d’illumination qu’ils suggèrent Ils ont du mystère aussi.

[...]

Dans un poème, ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d’une grande précision, et doter lesdits objets – un fauteuil, une fourchette, un caillou, une boucle d’oreille – d’une force considérable, et même confondante. On peut placer dans un dialogue une petite phrase d’aspect anodin, mais qui fera remonter un frisson le long de la colonne vertébrale du lecteur (réaction qui est, selon Nabokov, le signe de la jouissance esthétique). C’est la manière d’écrire qui m’intéresse le plus. Dans l’écriture, le désordre et le débraillé me font horreur, qu’ils se rangent sous la bannière de l’expérimentation ou qu’il s’agisse de réalisme mal maîtrisé.

[...]

Dans les nouvelles, j’aime que l’on sente une menace qui plane, qu’on ait l’impression d’un danger imminent. Je suis d’avis qu’un peu d’angoisse ne fait jamais de mal dans un récit. D’ailleurs, c’est bon pour la circulation. Il faut de la tension dans l’air, le sentiment qu’un mouvement inexorable a commencé, sans quoi, la plupart du temps, il n’y aura tout simplement pas d’histoire. Dans une oeuvre de fiction, la tension est créée, en partie, par la façon dont les mots concrets sont reliés entre eux pour constituer la trame visible de l’action. Mais il y a aussi les choses non dites, les choses qui restent entre les lignes, le paysage que l’on sent affleurer sous la surface lisse (ou quelquefois heurtée et irrégulière) des objets visibles.

 

2 | « les influences sont des forces »


Les influences sont des forces. Ce sont des circonstances, des personnalités qui exercent une action aussi irrésistible que celle des marées. Est-ce que j’ai été influencé par des livres, ou des auteurs ? Je ne saurais le dire. Ce qui a pu m’influencer du point de vue littéraire, j’ai beaucoup de mal à mettre le doigt dessus. [...] En revanche, j’ai une idée assez précise des influences que j’ai subies dans d’autres domaines. La manières dont elles se sont exercées sur moi était souvent mystérieuse à première vue, parfois même à la limite du miraculeux. Plus je faisais de progrès dans mon travail, plus j’étais conscient de ces influences. Elles ne me laissaient jamais de répit, et ne m’en laissent toujours pas. Ce sont elles qui m’ont fait prendre la direction que j’ai prise, qui m’ont amené à occuper ce petit bout de terre plutôt qu’un autre ; plutôt que cet autre, là-bas, par exemple sur l’autre rive du lac. Mais si l’influence qui a pesé le plus sur ma vie et mon écriture a été, comme j’en suis persuadé, une influence négative, étouffante et souvent même maléfique, qu’est-ce que je vais bien pouvoir en déduire ?

[...]

Ma mémoire est très mauvaise. Non seulement j’ai oublié un grand nombre d’événements qui se sont produits dans ma vie (ce qui est sans doute une grande chance pour moi), mais je suis incapable de me remémorer quoi que ce soit sur de longues périodes de temps, j’ai perdu toute espèce de souvenir de certaines villes, petites ou grandes, où j’ai vécu, j’oublie le nom des gens et les gens eux-mêmes. Mais il y a tout de même des choses qui se gravent en moi. D’infimes détails : l’intonation que quelqu’un a prise pour dire quelque chose ; le rire de quelqu’un d’autre, tantôt éclatant, tantôt étouffé et un peu gêné ; un paysage ; l’expression d’un visage, étonnée ou mélancolique. Je me rappelle aussi des scènes très dramatiques : quelqu’un s’emparant d’un couteau et le levant sur moi d’un geste furieux ; ou encore le son de ma propre voix proférant des menaces à l’égard de quelqu’un d’autre. La vision d’un homme enfonçant une porte, ou faisant une chute dans un escalier. Je peux faire remonter à la surface, en cas de besoin, certains de ces souvenirs dramatiques. Mais je n’ai pas le genre de mémoire qui permet de reconstituer des conversations entières, en faisant revivre jusqu’au moindre geste, au moindre changement de ton ; je ne me souviens jamais non plus de l’ameublement des pièces où j’ai vécu, et je serais bien incapable de me souvenir de celui d’une maison entière. [...] J’invente tous mes dialogues. Et je ne fais jamais surgir des objets, des éléments de mobilier, autour de mes personnages, que lorsque c’est absolument nécessaire. C’est doute pour cela que mes nouvelles sont parfois perçues comme dépouillées, austères, voire « minimalistes ». Si j’en suis venu à écrire les nouvelles que j’écris, et à les écrire de cette manière, ça n’a peut-être été, en fin de compte, que parce qu’il fallait bien que je m’accommode de mes limitations.

 

3 | « un cours d’écriture destiné aux romanciers en herbe »


Je veux encore dire un mot de deux individus qui ont eu une influence sur ma vie. Le premier, John Gardner, professait un cours d’écriture destiné aux romanciers en herbe au collège d’État de Chico, cours auquel je me suis inscrit à la rentrée d’automne de 1958. [...] Gardner venait juste de sortir de l’université d’Iowa avec un doctorat ès Lettres et il avait écrit, je le savais, plusieurs romans et un certain nombre de nouvelles qui étaient encore inédits. Je n’avais encore jamais connu personne qui eût écrit un roman, publié ou non. Dès son premier cours, il nous a entraînés hors de la salle de classe et fait asseoir sur la pelouse. Nous n’étions pas plus de six ou sept, si j’ai bonne mémoire. Il nous a interrogés à tour de rôle sur nos auteurs préférés. Je ne me souviens d’aucun des noms d’écrivains que nous avons mentionnés, mais ce n’étaient sûrement pas les bons. Il nous a déclaré qu’à son avis aucun de nous n’avait l’étoffe d’un écrivain. Aucun de nous n’avait le feu nécessaire, il le voyait bien. Il a ajouté qu’il allait faire ce qu’il pourrait pour nous aider, quoiqu’il fût manifestement très sceptique quant à ce que cela allait donner. Toutefois, il a laissé entendre que le voyage qu’il allait nous faire faire serait assez mouvementé, et que nous aurions intérêt à bien nous accrocher.

Je me souviens que, pendant un autre de ses cours, il nous a avertis qu’il ne mentionnerait jamais aucun magazine à grand tirage devant nous, sauf pour en dire du mal. Il avait apporté une pile de « petites » revues littéraires, et il nous exhorta à lire les textes qu’elles contenaient. Il nous dit que c’étaient elles qui publiaient la crème de la fiction américaine, et la totalité de la poésie. Il nous dit qu’il n’était pas seulement là pour nous apprendre à écrire, mais aussi pour nous signaler les auteurs qui valaient la peine d’être lus. Il était d’une arrogance sidérante. [...] je me souviens de l’avoir entendu soutenir à l’époque, que le métier d’écrivain pouvait s’acquérir, bien qu’il y eût certainement aussi des écrivains-nés. Avait-il raison ? Ma foi, je n’arrive toujours pas à me prononcer sur ce point. J’imagine que tous les écrivains qui enseignent ce que les universités américaines appellent « l’écriture créative » et qui prennent un tant soit peu leur enseignement à coeur sont plus ou moins forcés de le croire. On enseigne bien la musique, la composition et les arts plastiques – alors pourquoi pas l’écriture ?

En ce temps-là, j’étais quelqu’un d’assez malléable, il se peut que je le sois encore d’ailleurs, et Gardner m’impressionnait énormément, aussi bien par sa manière d’agir que par ses paroles. Je lui remettais une de mes premières ébauches de nouvelles et nous la décortiquions ensemble. Je me souviens de son extraordinaire patience, de son désir évident de me faire comprendre ce qu’il s’évertuait à me montrer. Il revenait inlassablement sur la nécessité de trouver le mot juste pour dire ce que je voulais dire. Le vague et le flou, la terminologie obscure étaient à proscrire. Et il insistait encore et encore sur la nécessité d’employer un langage ordinaire (je ne vois pas comment le nommer autrement), la langue la plus courante, celle dans laquelle nous parlions tous les jours.

[...]

C’était formidable pour moi qu’il m’arrive une chose pareille dans cette période de ma vie, d’être tombé sur quelqu’un qui me prenait assez au sérieux pour revoir entièrement un de mes manuscrits avec moi. Je savais que ce qui se passait était d’une importance cruciale pour moi. [...] Il m’a appris à me servir des élisions, des contractions de la langue parlée. Il m’a montré comment m’y prendre pour dire ce que j’avais à dire en usant du minimum de mots. Il m’a fait voir aussi que dans une nouvelle tout comptait, absolument tout. Que le placement des points et des virgules était une affaire grave. D’avoir fait tout cela pour moi, de m’avoir passé la clé de son bureau pour que je puisse écrire pendant les week-ends, pour avoir sereinement enduré ma fatuité et toutes les fadaises que je lui débitais, je lui serai éternellement reconnaissant. Il a eu de l’influence sur moi.

 

4 | « quand à mon tour j’ai donné des cours d’écriture créative »


Rien ne m’avait préparé à recevoir le genre de critiques qu’il me prodiguait. Avant chacune de nos rencontres en tête-à-tête, il avait entièrement corrigé ma nouvelle. Il barrait des phrases, des fragments de phrases, des mots isolés, et même certains signes de ponctuation qui lui semblaient inacceptables, et il m’avait bien fait comprendre que quand quelque chose était rayé, c’était irrévocable, il n’y avait même pas lieu d’en discuter. Mais il lui arrivait aussi de mettre des phrases, des expressions ou des mots entre crochets ; dans ce cas, il y avait pour lui matière à discussion, et nous en discutions. Il n’hésitait pas non plus à y aller de son grain de sel, ajoutant çà et là un mot
une suite de mots, et parfois même une phrase entière qui éclaircissait ce que j’essayais de dire. Nous discutions de mes virgules comme si ç’avait été la chose la plus importante du monde.

[...]

Le métier d’écrire, et la morale de l’écriture. Voilà ce que cet homme enseignait, les valeurs qu’il incarnait. Et que j’ai faites miennes depuis ce bref mais fondamental épisode de ma vie. [...] Ce dont il a fait personnellement l’expérience (je l’ai faite aussi quand à mon tour j’ai donné des cours d’« écriture créative »), c’est que l’on pouvait enseigner et transmettre certains aspects du métier d’écrivain à d’autres écrivains, généralement plus jeunes. Cette idée ne devrait pas sembler choquante à quiconque s’intéresse un tant soit peu sérieusement à la pédagogie et à la créativité. Dans toutes les professions, on fait son apprentissage de cette façon. Les grands chefs d’orchestre, les grands compositeurs, les grands microbiologistes, les les grands danseurs, les grands mathématiciens, les grands peintres, les grands astronomes, les grands pilotes de chasse ont tous été formés par des maîtres plus âgés et plus éprouvés. Rien ne garantit qu’une personne qui suit des cours d’écriture créative, des cours de poterie, ou des cours de médecine, deviendra un grand écrivain, un grand potier, ou un grand chirurgien. On ne peut même pas être certain qu’elle exercera son métier avec le minimum de compétence requise. Mais ça ne risque pas non plus de lui nuire, et Gardner en avait la conviction.

Pour ceux qui le reçoivent aussi bien que pour ceux qui le donnent – et là aussi je parle d’expérience –, l’enseignement de l’écriture créative comporte un assez grand danger, celui que les écrivains en herbe placent dedans des espoirs exagérés. Mais Gardner m’a appris qu’il était préférable de prendre ce risque, que de tomber dans l’excès contraire. Il ne nous ménageait jamais ses encouragements, même quand l’oscillomètre fluctuait dangereusement, ce qui se produit assez souvent chez des jeunes gens qui apprennent un métier. Un écrivain débutant a autant, et peut-être même plus besoin d’être encouragé qu’un autre jeune qui fait ses premiers pas dans une profession quelconque.

[...]

L’échec, les espoirs déçus, sont notre lot à tous. À un moment ou un autre de notre vie, nous avons presque tous eu le sentiment que nous étions en train de sombrer, que les choses ne marchaient pas pour nous comme nous l’aurions souhaité. Dès l’âge de dix-neuf ans, on a au moins une assez bonne idée de ce qu’on ne va pas devenir ; mais en général, cette conscience qu’on a de ses propres limites ne devient vraiment profonde qu’à la fin de l’adolescence ou au début de l’âge mûr. Aucun maître, aucun enseignement ne feront jamais un écrivain de quelqu’un qui n’avait pas au départ les qualités foncières qui permettent d’en devenir un. Mais sitôt que l’on opte pour une carrière ou que l’on obéit à une vocation, on risque la déconvenue ou l’échec. Des ratés, il y en a dans tous les métiers. Chez les flics et les politiciens, les généraux et les décorateurs, les ingénieurs, les conducteurs d’autobus, les éditeurs, les agents littéraires, les hommes d’affaires et les vanniers. Il u aussi des profs d’écriture créative ratés, des écrivains ratés et désenchantés [...]

 

© Raymond Carver, 1981, traduit par François Lasquin, éditions de l’Olivier, 1984.


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1ère mise en ligne 10 janvier 2014 et dernière modification le 28 mai 2016
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