creative writing | contre le plan-plan (no easy going please)

exercice de compression en quinze lignes de la petite violence quotidienne et des lieux où elle s’exerce, pour monter l’intensité de la langue et qu’elle trouve ses propres règles


Malt Olbren, A creative writing no-guide
sommaire général.

 

Aujourd’hui je voudrais vous emmener dans l’écriture perturbée. Partir à la rencontre des petites hontes quotidiennes du monde, pour contraindre la langue à paraître, à se faire monstre, se dérégler pour casser sa coquille de tranquillité.

J’en ai assez. Pas de vous. Mais cette déception dans les librairies, ou même vos petits magazines à valeurs neuves. Tout est secoué, sauf la phrase.
— Vous me semblez triste, Georges, dit-elle à Georges tristement.
— Oui, lui répondit-il d’un air triste.

Secouez la littérature, ça ne risque rien, elle est plus forte que vous. Probablement c’est vous qui serez secoué. Si ça vous dégoûte au revoir, pas grave, viendront d’autres horribles travailleurs (NdT : en français dans le texte).

Ça vaut aussi pour la description et les personnages.

« Le ciel était bleu, la voiture roulait, bientôt il n’aurait plus d’essence » : est-ce joli ?

Vous voulez parler de voiture ? Alors allons-y :

Squinting. Spitting. Watching cars roll by. Identifying them. Make. Model. Year. Horse power. Overhead valve. V-8. 6, 8, a hundred cylinders. Lots a horses. Lots a chrome. Red and Amber grill lights. Yasee the grill on the new Pontiac ? Man, thats real sharp. Yeah, but a lousy pickup. Can beat a Plymouth fora pickup. Cant hold the road like a Buick. Outrun any cop in the city with a Roadmaster. If ya get started. Straightaways. Turns Outrun the law. Straightaways. Hyrdramatics.

Ne nous laissons pas aspirer dans la prose aspirante. Vous me direz : qu’en avez-vous à faire de voitures ? De voitures peut-être pas : mais du monde ? On commence par regarder (watching). Puis on décrit, ou on fait mentalement l’inventaire : Make. Model. Year. (La marque, l’année, le modèle.) On est dans le descriptif et le catalogue publicitaire sur papier glacé que vous distribue le premier concessionnaire qui vous repère comme client ? A hundred cylinders. Non, on parle depuis le fantasme, depuis l’amplification mentale. Ah, c’est une bonne idée, on peut continuer avec ça ?

Eh non, petit ami, le biceps d’un auteur c’est que l’idée s’épuise à mesure qu’on la brûle. Phrase suivante, la règle du récit a progressé d’un cran, avec le récit lui-même. Ou disons-le autrement : la règle est que chaque point du récit la déplace à mesure qu’il avance. Avec Lots a horse. Lots a chrome., il se passe quoi ? On est passé de l’énoncé mental à la voix : il suffit de l’idiomatisme, lots a. Bienvenue les futurs traducteurs. Voix intérieure ? Poussons la règle pour continuer le récit : Yasee. Man, thats. Yeah. Ils sont plusieurs et ils parlent, maintenant à voix haute. Et comme on est accoudé à un bar, chacun en fait pouvait déjà monologuer à sa guise, on parle sans forcément s’écouter. Et ce genre de dialogue, maintenant que le bon vieux prof de creative writing vous a donné l’idée, vous pouvez lui en pondre une pleine page, aussi bien sur les voitures que sur le dernier modèle de cafetière électrique avec sucre et cuillère incorporé ? On casse. On joue de la phrase à un mot. Spécialité américaine, la phrase à un mot, notre grandiloquence. Straightaways. Turns. Outrun the law. Dynaflows. Hydramatics. Et même dans le passage narratif par la phrase à un mot, détourée de l’intérieur par la phrase à trois mots. Au passage on a placé deux mots perspective : la route, la ville. Cant hold the road. Outrun any cop in the city. Pour qui n’aurait pas reconnu le livre que je cite (sa deuxième page, vous savez que j’aime ce moment où, juste après l’ouverture, se fait la transition vers la masse), la ville et la route : livre route ouverte.

Et l’art des paroles, trop sage pour vous ? Commencez par mettre tout ça dans le sac et secouez. Qu’elles sortent ensemble. Ça jacasse de concert et il n’y a plus d’ordre pour régir la vieille Terre ? C’est comme ça dans notre cerveau perturbé, mais comme ça probablement aussi sous la vieille peau du monde tranquille. La littérature est arracheuse de peau.

Petit bout de dialogue dans le même livre, croyez qu’on a laissé tomber les tirets :

Dont be a drag. Why dont you get a job. Then you have money. Hey, watch ya language. Yeah, no cursin Alex. Go get a job you no good bums. Whos a bum. Yeah, who ?

Qui parle : un, plusieurs, qui répond à qui ? Faites entrer la perturbation non dans le bistrot où ces messieurs sont au zinc, mais dans le récit qui les dit. Au passage on a appris qu’il s’appelle Alex : jamais un auteur qui laisse trois lignes sans faire avancer d’un cran son histoire. Vous êtes perdu dans ce que vous venez d’écrire ? raccrochez-vous à ça, ça exactement ça : où est le cran qui m’a fait avancer l’histoire.

Vous décrivez un paysage urbain, un toit, une route qui fuit, l’enseigne Pepsi Cola et les nuages à l’arrière, la fumée de la centrale électrique au loin pour faire bien ? Cherchez l’angoisse, saisissez-vous du déséquilibre. Alors votre paysage vous le rendra : parce que c’est cela d’abord que vous lui prenez, cette angoisse d’abord que vous écrivez.

Ah vous êtes tristes comme l’était Georges, vous n’avez pas dans votre magasin d’images un beau paysage urbain avec enseigne Pepsi Cola et cheminées fumantes de la centrale thermique à l’arrière-plan ? Mais vous êtes écrivain, ou voulez l’être, alors sautez d’un coup, avec insolence, dans cet écrivain que vous serez ou souhaiteriez être : vous croyez que lui, qui est un vous en vous plus que vous, il a besoin d’aller chercher dans son grenier à images ? La vie est devant vous tout auprès : vous ne voyez pas le monde, décrivez le bout de vos chaussures. Revenons à Hubert Selby, puisque vous l’avez reconnu :

… and it was a drag of a night, beat for loot and they flipped their cigarettes out the doors and walked to the mirror and adjusted and combed and someone turned up the volume of the radio and a few of the girls came in and the guys smoothed the waist of their shirts as they walked over to their table…

Eh bien oui… quoi besoin d’autre ? Ah, il triche, il n’a pas mis de ponctuation : et le robinet qui vous envoie l’eau chaude dans votre fucking douche du matin dans le monde sain, il met des virgules ? Justement, là encore on ouvre le sac : on prend un petit bout de réel, mais petit, tout petit – une cigarette qu’on jette par la porte au dehors, un coup de peigne en se regardant dans le miroir, et le bruit de radio qui monte – voilà, à vous de trouver ça.

J’aurais bien envie qu’on y reste, tiens, chez monsieur Selby – et je dis bien MONSIEUR Selby. Loi sur la littérature : trouveront toujours des excuses pour dire que c’est pas au point, que c’est moins bien aujourd’hui qu’hier comme hier ils disaient que ça ne valait rien devant l’avant-hier. Last exit to Brooklyn, fin du premier chapitre : scène de lavabo. Aux chiottes la littérature, dirais-je si je me laissais aller à être grossier. Moi je ne vous obligerai pas à tout ça. Halte dans une aire d’autoroute, vestiaire dans vos piscines ou autres mondes sportifs. Coin cuisine pour le personnel là où vous faites votre job à payer vos études. Juste je veux que ce soit lieu public, que la question de l’intime y soit posée, et qu’on y ait du carrelage – décidez à l’avance du lieu précis où ça se raconte (c’est votre scène de théâtre, c’est caméra plan fixe). Le carrelage c’est dur, c’est lisse, ça brille. Je veux que la littérature s’y étale. Monsieur Selby, dans les lavatories :

They slammed around the lavatory washing, laughing, mudging each other, roaring at Freddy, splashing water, inspecting their shoes for sratches, ripping the dirty apron, pulling the toiletpaper off by the yard, throwing the wet wads at each other, slapping each other on the back, smoothing their shirts, going to the mirror up front, combing their hair, turning their collars up in the back and rolling them down in front, adjusting their slacks on their lips. Hey, didya see the look on the bastards face when threwim off the fence ? Yeah. The sonofabitch was scared shitless. A buncha punks.

Retenons ça pour notre usage, le condensé qu’on va en faire : a buncha punks.

Retenons ça : tout dans le même sac, le décor, les corps, les voix.

Retenons ça : il s’est passé un truc. Petite violence quotidienne. Petite scène répugnante. Regardez dans votre dernière semaine. Forcément vu quelque chose. Ça reste sur la conscience. Un truc minuscule. Seulement voilà : on repart de l’arrière-cuisine, ou du vestiaire. Selby part du lavabo ? Nous seulement de la cuisine. Comment, vous n’auriez pas au moins un souvenir de vestiaire ? Et au cinéma ou à la télévision, jamais vu de scène s’amorcer devant le miroir de toilettes d’aéroport ?

Pensez aux journaux, ce que vous avez lu. Du quotidien. Des trucs à la con. Le petit accident de rien et ça dégénère.

C’est le traitement que je veux. Fin du plan-plan. Littérature en déroute. On secoue la peau du monde, on regarde dessous. Si c’est pas beau tant pis. On saute dans le point de vue l’assassin, à votre gré. On déballe.

Pensez que ce que je vous demande, c’est le traitement. L’empilement, le vrac. La matière. L’exacerbation, l’exagération. Le parler brut commande que l’image soit brute. Il y a la ville, il y a les corps, il y a les voix et tout ça vient d’un coup : ne faites pas long. Ne vous laissez pas embarquer, ne laissez pas dériver. Rien de triste comme ces enflures vides qui croient charrier l’obscène ou la transgression. Non, l’obscène c’est la présence dans le dépouillement. Rien. Coin de miroir. Pensez au carrelage. Pensez que chaque bribe de voix rapportée fait avancer d’un cran.

Pour l’intensité, on choisit d’être bref. Pavé de quinze lignes, mais dedans je veux tout. Et pas forcément du propre : vous avez une excuse, ce n’est pas vous qui êtes comme ça, c’est le monde, c’est ces sales petits cons de Brooklyn, qu’est allé chercher – lui le premier – Hubert Selby, écrivain.

Allez me chercher le pas beau. C’est là qu’est la langue. Limitez-vous à quinze lignes. Après ça oui, on pourra dire autrement le contraire, et Georges ne sera plus triste.
— Ça va mieux, Georges ?
— Je me sens moins triste, répondit Georges.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 janvier 2014
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